Le Traité transatlantique, et si cela nous concernait tous ?

Un ensemble de citoyens a mené une action symbolique de sensibilisation le samedi 29 novembre 2014 à l’intérieur du centre commercial bruxellois City 2. Ils se sont prononcés contre le futur traité transatlantique qui se négocie actuellement entre l’Europe et les États-Unis.

Le groupe d’une centaine de personnes a réalisé une « flashmobilisation » [1] pacifique sous le slogan « TTIP [2], et si cela nous concernait tous ? », afin d’alerter la population quant aux potentiels effets négatifs du futur traité de libre-échange. Une mobilisation riche d’enseignements, car elle montre la capacité d’impact important que peut avoir une action citoyenne sur l’opinion publique et sa complémentarité avec les actions menées par des associations, ONG et autres syndicats.

Les participants à la mobilisation, après avoir envahi l’atrium du centre commercial avec un bandeau « TTIP » sur les yeux, ont mangé des cuisses de poulet qu’ils ont trempé dans un mélange factice de chlore avant de simuler un étouffement suivi d’une mort agonisante au son de tambours laconiques. Ils soulignaient ainsi symboliquement une des dérives que pourrait entraîner la signature d’un tel accord, à savoir l’importation sur notre continent de poulets lavés au chlore, à l’instar de ce qui est autorisé aux États-Unis.

Bien que rien ne prouve le danger du poulet chloré sur la santé des consommateurs, le procédé reste néanmoins controversé et les exigences de l’Union européenne diffèrent de celles des nord-américains en la matière.

Des raisons de s’inquiéter de ce traité

« Cet exemple constitue un véritable symbole, car ce traité est une porte ouverte à de nombreuses dérives potentielles provenant d’un monde davantage dérégulé qui fera la part belle aux exigences des entreprises multinationales »

, a déclaré Corentin, fonctionnaire, participant à l’action du jour.

Ces citoyens dénoncent un projet de traité qui va tendre à creuser les inégalités sociales en flexibilisant le travail et en réduisant les salaires, sous le prétexte d’harmoniser nos législations. Les finances et les services publics seront également en danger.

« Nous craignons davantage de répressions des mouvements sociaux et l’établissement de lois ultra-sécuritaires afin de se conformer aux exigences nord-américaines. L’atteinte aux libertés fondamentales sera la norme »

, s’est inquiété Pierre, retraité.

Le caractère opaque et anti-démocratique par lequel sont menées les négociations les interpelle également. « Les discussions ont commencé en juillet 2013, et depuis lors, trop peu d’informations officielles filtrent au sujet du contenu. De plus, elles sont menées par des personnes dont le mandat politique traduit l’ensemble des exigences des multinationales, ce qui constitue un véritable déni de démocratie », a souligné Pauline, musicienne.

« Nous sommes préoccupés, car il est en train de s’ériger un monde dans lequel aucune règle, institution ou loi ne pourra plus venir entraver le marché et la libre concurrence, et cela au détriment des citoyens »

, a indiqué Egil, architecte, un autre citoyen venu participer à la mobilisation.

« Ce traité est un hold-up sur notre démocratie ! Il contient en effet un système qui permettra aux multinationales d’attaquer en justice tout État qui adopterait une législation allant à l’encontre de leurs bénéfices. Comment pourrait-on laisser faire ça ? »

, s’est insurgé Jérémie, cadre dans le secteur privé.

Au nom du « libre commerce », le TTIP permettrait aux multinationales d’attaquer les législations de nos pays si elles estiment qu’elles nuisent à leurs intérêts financiers. Un exemple ? Sur la base d’un tel traité, Philip Morris a lancé en 2010 une action en justice contre l’Uruguay pour ses mesures anti-tabac et lui réclame 2 milliards $ !

Par cette action symbolique menée à l’intérieur du centre commercial, ces citoyens entendaient sensibiliser les visiteurs du centre commercial en leur distribuant un tract reprenant leurs préoccupations. Ils visaient également un public plus large via la diffusion virale d’une vidéo partagée sur les réseaux sociaux dès le soir même et diffusée sur la page Facebook de l’évènement. [3]

Quels enseignements tirer de cette mobilisation ?

Il convient de souligner que ces citoyens ont organisé cette action d’envergure avec très peu de moyens financiers. En effet, à peine 186 euros ont été dépensés afin d’acheter le matériel nécessaire. La vidéo a été réalisée gratuitement par un noyau de personnes compétentes et engagées sur la problématique… Il reste que les participants n’ont pas compté les nombreuses heures nécessaires à la préparation de cette action ! Ce qui prouve que le citoyen lambda, avec une motivation à toute épreuve, est capable de se mettre en mouvement et d’agir sur des enjeux de société.

Et l’impact a été massif ! De nombreux médias ont relayé l’action, comme la radio La Première, RTL Info, Vers l’Avenir, la Dernière Heure et l’agence de presse Belga. La vidéo a été vue, au moment où nous écrivons ces lignes, plus de 10 000 fois.

Ces citoyens ont pu mobiliser et « faire l’actualité » sur un sujet primordial pour l’avenir de nos sociétés européennes. [4] f A ce titre, leur action s’est montrée tout à fait complémentaire au travail de plaidoyer politique mené par la Commission Justice et Paix et d’autres ONG et syndicats européens qui ne cessent de multiplier les rencontres avec des responsables politiques européens afin de les alerter sur les dangers potentiels du traité de libre-échange transatlantique. « Nous nous sommes demandé ce que nous, petit groupe de citoyens sans moyens financiers conséquents, pouvions mettre en place afin de faire avancer le débat sur ce traité…Il y avait déjà beaucoup de conférences et débats organisés aux quatre coins de la Belgique. Mais pas une mobilisation de ce type ! Notre force ? Notre créativité qui a permis d’imaginer un tel scénario, une certaine capacité à rassembler des citoyens motivés et beaucoup de bonne volonté », explique Corentin, membre du noyau organisateur.

En montrant que des simples citoyens, des « messieurs-tout-le-monde » de tous les âges et de secteurs professionnels variés, se préoccupent de la question, les organisateurs ont renforcé le travail de plaidoyer mené à côté, car cela prouve qu’il y a un appui populaire important derrière ces revendications. Et nos décideurs politiques y sont sensibles, car ils n’ont de cesse de se montrer désireux de rester connectés aux citoyens !

Le 19 décembre 2014, une nouvelle mobilisation, à l’appel de la coordination de la société civile belge D19-20 aura lieu à Bruxelles contre ce projet de traité. L’encerclement pacifique du Sommet européen est prévu afin de maintenir la pression sur les dirigeants qui seront en pleine négociation. La « flashmobilisation » du 29 novembre 2014 a permis de continuer à maintenir les esprits mobilisés et surtout de motiver les citoyens à maintenir la pression sociale en vue du 19 décembre et d’autres événements futurs.

En effet, les 150 participants, ne se connaissant pas toujours, ont pu créer des liens et s’articuler en réseaux. Ils ont ainsi pu s’échanger des idées originales et penser ensemble de nouvelles mobilisations. Le chemin de la négociation est encore long, et la Commission européenne va devoir compter sur l’opinion publique européenne de plus en plus mécontente. Le 4 décembre dernier, une « Initiative Citoyenne européenne » ayant réuni plus d’un million de signature a été refusée par les autorités européennes. Le motif ? Elle ne respectait pas la procédure administrative requise. [5] L’Union européenne pourra-t-elle encore longtemps ignorer sa population ?

Justice et Paix ainsi que d’autres organisations de la société civile doit soutenir et relayer ces initiatives citoyennes et encourager, par son travail d’analyse, le positionnement et la mise en action de ces citoyens. Tout l’enjeu est de ne pas récupérer à son propre compte ces actions mais de plutôt juger la complémentarité qu’elles peuvent apporter au travail quotidien du secteur associatif…

Santiago Fischer


Notes

[1« Mobilisation éclaire », à savoir une manifestation courte, ludique et pacifique.

[2Transatlantic Trade and Investment Partnership. Aussi appelé TAFTA.

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