Cap vers le Sud : observer, comprendre et s’engager

Rares sont les jeunes qui choisissent de s’aventurer dans un pays comme la RDC pour leurs vacances. La combinaison d’instabilité politique et d’absence de confort, au sens entendu communément dans nos pays occidentaux bien sûr, suffit habituellement à rebuter l’écrasante majorité d’entre eux.

Cap vers le Sud : observer, comprendre et s’engager

Rares sont les jeunes qui choisissent de s’aventurer dans un pays comme la RDC pour leurs vacances. La combinaison d’instabilité politique et d’absence de confort, au sens entendu communément dans nos pays occidentaux bien sûr, suffit habituellement à rebuter l’écrasante majorité d’entre eux. Les récits récents d’atrocités à l’Est du pays découragent les derniers aventureux. Loin des plages, festivals et autres attraits de pays « exotiques », les Congolais réservent pourtant un accueil chaleureux à ceux qui s’engagent à leurs côtés. S’engager, c’est en effet sans doute la meilleure façon de partir à la découverte de ce pays fascinant et de ses habitants, d’ouvrir une porte pour comprendre un peu mieux certaines des logiques de notre monde, et prendre cette occasion pour identifier comment agir, là-bas, mais aussi ici. Dans ce but, une démarche réfléchie, préparée et accompagnée d’un partenaire sérieux sont les ingrédients indispensables d’un séjour réussi et « éveilleur de conscience », un séjour au cours duquel il faudra se montrer capable d’étonnement, de remise en question, de distance critique. Car le fossé est immense entre les beaux projets rêvés dans le giron occidental et la réalité complexe du terrain et face à cela, - mises en garde ou pas – tout le monde est logé à la même enseigne en débarquant dans un contexte radicalement différent.

Le plus souvent, le ton est donné dès le premier pas posé sur le sol étranger et l’arrivée à l’aéroport est donc déjà, à elle seule, l’occasion de soulever un petit coin du voile des découvertes qui attendent le jeune voyageur. Alors qu’on se croit encore dans l’espace protégé, aseptisé, impersonnel et a-culturel de l’aéroport, le passage à la douane marque pourtant déjà le basculement vers une autre ambiance, une conception différente de l’espace et du temps. « En Europe, vous avez la montre. Nous, nous avons le temps. » : c’est par cette phrase lancée dans un éclat de rire qu’ont été accueillies les excuses de retard de Brieuc, jeune étudiant en droit, parti dans le village de Bû, sur le plateau des Batéké, à 120 km au nord-est de Kinshasa, pour un projet dont il avait une idée plus ou moins précise : participer à la construction d’une école, donner des cours en humanités, créer un mouvement de jeunesse et une équipe de football.

La plongée au cœur du continent africain peut dans un premier temps interpeller, voire choquer certains jeunes pas assez préparés, mais elle se révèle aussi extrêmement attrayante sur bien des aspects. Loin de nos schémas relationnels et limites protectives en Occident, l’accueil et la convivialité se présentent ainsi d’emblée comme des atouts indiscutables de bon nombre de populations africaines. L’Européen ne peut qu’être séduit par la facilité avec laquelle on semble s’intégrer, par exemple, au Congo. L’omniprésent sourire des Congolais malgré les difficultés auxquelles ils doivent faire face jour après jour, la bonne humeur, la musique (à l’eau de rose) et la danse comme moyens d’expression, se sentir simplement heureux un soir en terrasse au coucher du soleil ; autant d’illustrations d’une vie collective qui rendent inévitables la question suivante : pourquoi, dans notre Europe, le bonheur au quotidien apparait-il à beaucoup comme si difficile d’accès ? Il semble bien logique que le fameux « Hakuna Matata », bien connu chez nous, soit un dicton swahili (langue parlée principalement à l’Est et au Sud de la RDC) qui signifie « Il n’y a pas de problème », entendu au sens de « Profite de la vie ». Le temps de la prise de distance face à cette joie de vivre viendra plus tard, lorsque d’autres pièces du puzzle s’ajouteront. En attendant, dans la construction de nouveaux repères, la famille d’accueil peut devenir presque naturellement, au bout de quelques semaines, sienne. Les fonctionnements différents questionnent et ramènent en toute logique au vécu, à l’analyse de sa propre expérience : « En Belgique, un jeune qui prend de l’assurance et des responsabilités aura tendance à quitter le nid familial pour voler de ses propres ailes ; l’optique n’est pas la même au Congo : un sens de la famille bien plus important, va de pair avec l’accueil. Les jeunes couraient pour rentrer à la maison après l’école, impatient de revoir la famille, les grands enfants s’occupant des plus jeunes, le tout tellement naturellement... » (Brieuc, entretien, septembre 2012). Dans le même registre des surprises d’ordre relationnel, la vie en Belgique ne prépare guère à celle de devoir assumer le statut d’invité. Recevoir un invité est un honneur, ses hôtes sont aux petits soins avec lui. Il ne peut lever le petit doigt. Pour Brieuc, l’expérience s’est concrétisée comme suit : « Chaque villageois avait en moyenne un carré de terre et deux poules : beaucoup sont venus nous offrir une de leurs poules, parce qu’ils étaient heureux qu’on loge dans leur village ! Nous avons aussi reçu des antilopes, cochons, ananas, bananes, etc. Cette gentillesse spontanée et généreuse nous a énormément touchés. »
Et lorsque cet invité s’avère être un blanc, un « mundélé », l’honneur de le recevoir est décuplé. Comme l’a remarqué Brieuc, pour beaucoup de ses interlocuteurs congolais, « l’Europe est l’incarnation parfaite de la réussite, les gens y sont riches et ne travaillent pas, et qu’un africain qui y va -même en vacances- est quelqu’un qui a réussi dans la vie. ». Sujet d’étonnement pour un jeune Belge craignant, au vu de la vision de la colonisation véhiculée chez nous, d’être mal reçu dans l’ancienne colonie. Il remarqua combien, mise à part une minorité, la population est globalement reconnaissante vis-à-vis des Belges, qu’ils appellent les « nokos », ce qui signifie « oncles ». Dans la tradition congolaise, l’oncle est celui qui prend les décisions de la famille, et que l’on respecte le plus. Il est celui que l’on consulte avant d’entreprendre quelque chose de sérieux et l’exemple à suivre.

Mais à côté de ces aspects envoûtants de la vie sociale, la réalité du travail de terrain exige du visiteur des capacités d’adaptation importantes, les plans conçus à l’avance se révélant souvent naïfs, voire tout à fait irréalistes. Inutile de préparer un programme pour le lendemain, un plan A et un B, à l’ « européenne » car un planning élaboré en Belgique correspond à une méthode de travail d’occidentaux. Chacun la sienne, mais une fois avec les locaux, c’est bien sûr la leur qu’il convient de respecter. Le quotidien de Brieuc était, lui, soumis au rythme de ses partenaires congolais. La vie et les activités se déroulaient selon les circonstances imposées par le climat, le cadre de travail ou les interactions avec la communauté : « Ne travailler aux champs que si le temps le permet, faire de la paperasse au siège de l’ONG lorsqu’un dossier urgent arrive, donner des cours lorsqu’un prof est absent, attraper les chèvres pour les castrer avant qu’il n’y ait consanguinité, profiter que le moulin soit libre pour aller moudre le manioc en farine : bref, autant d’activités qu’on nous demandait d’accomplir à l’improviste, en fonction de la disponibilité des gens, du matériel, ou de la survenance des événements ».

Pour vivre ce type d’expérience dans le secteur associatif, il peut sembler difficile de choisir l’organisation partenaire qui, nous l’avons souligné au départ, marque de façon capitale la façon dont est vécu le séjour. En effet, nombreuses sont les organisations non gouvernementales présentes dans les pays du Sud et innombrables les besoins d’appui. Pour une première expérience de terrain, il peut être intéressant d’être impliqué dans une association de petite taille, afin que le contact avec les travailleurs au sein des projets soit constant et qu’il soit plus aisé de suivre globalement le lien entre objectifs à atteindre et personnes concernées. Petite ou grande association, il est de toute façon intéressant de remarquer, au travers d’exemples concrets, qu’un projet ne survivra pas si les populations locales ne sont pas ou peu impliquées dans son élaboration. Mais aussi que, si la culture occidentale peut apporter certains enseignements (comme les notions d’efficacité, de rentabilité, de gestion) – ou du moins questionner certaines pratiques - l’inverse est vrai aussi. C’est dans l’échange que des idées nouvelles et adaptées à chaque contexte peuvent naître.

Chaque année, de jeunes belges souhaitent s’engager dans des projets à l’étranger pour vivre des expériences de ce type. Encadrés par des associations d’éducation au développement, soutenus par des organismes d’appui ou simplement mus par une envie de découvrir et comprendre qui leur fait prendre des contacts et partir, ils rentrent ensuite au pays enrichis d’une vision nouvelle, sur le pays qu’ils découvrent mais aussi sur eux-mêmes, ayant testé leurs forces et limites. Comme le résume Brieuc, « le challenge était d’éviter d’arriver avec sa mentalité « à l’européenne », ses gros souliers. Essayer de s’adapter à la culture locale et en prendre le positif. Plus dur que prévu ! Ce voyage m’aura en tous cas permis de me faire une propre opinion sur la vie au Congo, m’aura fait découvrir une autre mentalité et, la comparant avec la nôtre, m’aura appris à mieux la « décortiquer », établissant le bon et le moins bon. Que le voyage se passe bien ou mal, on n’échappe pas à cette réflexion sur soi-même, sur sa société et sur celle des autres. Extrêmement enrichissant ! »

Le jeu en vaut la chandelle car prendre le temps d’observer, de vivre ailleurs peut permettre d’ajouter quelques pièces au puzzle de la compréhension des enjeux du monde. Et puis, en comprenant ce qui se passe dans « ce pays-là », sauter le pas pour s’engager au mieux de ses capacités dans un projet concret ici.

Laure Malchair

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