Les « Initiatives Populaires de Solidarité Internationale » : quand les citoyens s’emparent du secteur de la solidarité internationale.

Face aux conséquences des guerres, des catastrophes naturelles ou des injustices sur les populations du Sud, le citoyen du Nord peut ressentir un sentiment de révolte, d’inefficacité et d’impuissance. Désireux de ne pas rester passifs, certains se trouvent à l’origine d’“Initiatives Populaires de Solidarité Internationale », devenant ainsi un prolongement de l’aide internationale professionnalisée. Mais d’où vient ce concept et comment est-il accueilli par les acteurs institués de la coopération au développement en Belgique ?

Vers une « démocratisation » de la coopération au développement

En Belgique, la coopération au développement se scinde en 3 groupes d’acteurs, 3 piliers. La coopération bilatérale est établie entre les autorités étatiques belges (Ministère de la Coopération au développement, la DGD, la Coopération technique belge, etc.) et celles du pays bénéficiaire. La coopération multilatérale concerne la coopération entre les institutions internationales (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International, UE, etc.) et la coopération non gouvernementale représente toutes les ONG agréées par l’Etat belge [1].

Depuis le début des années 90, prenant la forme d’un “quatrième pilier” [2], nous assistons à une sorte de “démocratisation” de la coopération au développement. Ce phénomène se traduit par l’émergence d’une volonté d’investissement d’un nombre croissant des citoyens du Nord face aux enjeux de la solidarité internationale. Par la mise en place d’“Initiatives Populaires de Solidarité Internationale” dites « IPSI [3] » , des citoyens lambda démontrent que le secteur de la coopération au développement n’est plus le seul apanage d’organisations reconnues et/ou d’individus institués.

Ces dernières années, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), le développement des moyens de transport ainsi que les flux migratoires croissants ont poussé les citoyens à s’intéresser, à s’ouvrir, à se mobiliser et à prendre position. En effet, ces notions de distances (tant virtuelles que kilométriques) qui tendent à s’estomper facilitent la conscientisation et la compréhension par ces mêmes citoyens de situations précaires et difficiles que vivent les populations de certains pays en développement.

Solidarité Dogon” : un euro récolté, un euro distribué
Mettant en relation des animateurs belges et des partenaires maliens, Solidarité Dogon est une association de fait belge qui, depuis 10 ans, met en place et suit des projets solidaires comme la construction d’un internat, la création de groupements maraîchers, la couture ou encore le micro-crédit. Chaque initiative naît de demandes spécifiques de la part des populations locales. L’IPSI est née de la volonté de « bâtir quelque chose entre les gens de chez nous et les gens de là-bas ».

Mobiliser au Nord, intervenir au Sud

Les IPSI peuvent être impulsées par des particuliers, par des ASBL ou encore des Organisations de Solidarité Internationale issues des Migrations (OSIM) [4]. Ne dépassant que très rarement un ancrage local (par exemple une commune ou un quartier), les IPSI donnent à leurs activités une portée internationale en visant principalement les pays d’Afrique Centrale et de l’Ouest, d’Asie ou d’Amérique latine. Concernant les profils des initiateurs d’IPSI, une étude réalisée en 2010 a déterminé que celles-ci étaient formées en moyenne d’une dizaine de personnes âgées majoritairement entre 55 et 64 ans et issues d’un niveau de formation supérieure voire universitaire.

Agissant en dehors de tout contrôle de la part d’institutions étatiques, les IPSI possèdent bien souvent des ressources financières inégales ainsi que des capacités d’action et des stratégies variables. Fonctionnant généralement sur fonds propres, il arrive cependant dans certains cas que les IPSI bénéficient d’un soutien financier et logistique de la part d’un pouvoir public ou même d’une ONGD [5]. Sans pour autant être reconnues institutionnellement et officiellement comme des partenaires de l’aide internationale subsidiées par ces pouvoirs. Bien que reconnaissant leur forte motivation, la légitimité des IPSI est souvent remise en cause par les ONGD car ces IPSI représentent pour elles une concurrence via la multiplication de projets similaires aux leurs dans le champ de la solidarité internationale. De fait, en ciblant les domaines de la santé (achat de matériel sanitaire, récolte de vêtements, construction d’une maternité, etc.) ou de l’éducation (construction d’écoles ou de cantines, etc.), on constate qu’en Belgique, les IPSI investissent souvent les mêmes domaines d’intervention que les ONGD.

Malgré l’existence de disparités de moyens entre les IPSI, leur objectif initial à toutes est commun : établir un rapport transparent, efficace, concret et direct entre les actions et fonds récoltés, et les bénéficiaires ciblés [6]. Généralement, les acteurs d’IPSI agissent bénévolement [7] et en dehors d’un cadre professionnel. Ce qui, inversement à ce qu’on pourrait penser, n’a pas nécessairement un impact négatif sur leur degré d’investissement. Bien au contraire, cet engagement tend à valoriser, développer et mettre à profit leurs compétences au service d’une cause qui leur semble juste et solidaire [8].

Les IPSI en Belgique
La Cellule d’Appui pour la Solidarité Wallonne (CASIW) a pour objectif de « promouvoir l’implication citoyenne et le partenariat en matière de coopération internationale au développement ». En 2010, elle aurait recensé près de 620 IPSI en Région Wallonne et en Région Bruxelles-capitale. La même année, la Flandre, elle, en aurait plus de 1400.

Les IPSI ou le piège de l’amateurisme

A juste titre parfois qualifiées de “paternalistes”, les IPSI peuvent dans certains cas provoquer des impacts externes négatifs auprès de leurs bénéficiaires (incidents diplomatiques, abandons de projets, perturbation du travail réalisé par des acteurs institués sur le terrain, etc.). Effectivement, tous les acteurs engagés dans des IPSI ne possèdent malheureusement pas l’expertise et les connaissances adéquates et requises pour se lancer dans des projets de solidarité internationale. Le développement appelle à une vision de long terme, à une professionnalisation des méthodes d’actions et d’intervention [9] mais aussi à une connaissance de la région ciblée et des coutumes des populations qui y vivent. Ce qui n’est pas toujours le cas d’un « simple citoyen » parfois peu ou mal informé par les médias ou autre canal d’information.

Les divergences de profils et les tensions internes au sein de l’IPSI peuvent également être une source d’échec. Chaque citoyen étant porteur d’un bagage culturel et social ainsi que d’une grille de lecture bien spécifique quant aux défis causés par la mondialisation, le risque est que l’IPSI s’essouffle et se disloque. Les populations bénéficiaires et dépendantes financièrement de ces IPSI deviennent alors tributaires de ces évolutions internes. On constate également le cas d’IPSI, où les objectifs sont perpétuellement redéfinis au fil des ans en lien avec la rotation des membres la composant. Dans ce cas, les objectifs et les résultats finissent parfois par s’éloigner fortement de ceux fixés initialement.

« L’Arche de Zoé » : dérive humanitaire d’une IPSI
Se faisant passer pour un centre de soins pour les enfants victimes du conflit au Darfour, l’ « Opération Darfour 2007 » de l’association « l’Arche de Zoé » a enlevé et exfiltré près d’une centaine d’enfants tchadiens (pour la plupart non-orphelins) vers des familles d’accueil et d’adoption en France et en Belgique. Prêts à embarquer pour la France, les responsables furent arrêtés par les autorités tchadiennes. On estime à près de 15.000 euros par famille le montant versé par les familles belges et françaises pour cette opération.

Les IPSI : une nouvelle pratique d’engagement vers le Sud ?

Bien que le travail des ONG belges continue d’être financé dans plus d’une trentaine de pays, la coopération gouvernementale belge décide de réduire à 14 au lieu de 17 le nombre de ses pays partenaires. Elle déclare devoir « se concentrer en premier sur les pays fragiles et les zones post conflits qui sont encore fort tributaires de l’aide ».

Face à cette réduction de l’aide, la pertinence de l’existence des IPSI en Belgique pose question. Dans un esprit de complémentarité avec les organismes institutionnalisés par les politiques de l’aide internationale au développement, les IPSI ne permettraient-elles pas d’apporter une aide solidaire dans les pays en voie de développement non partenaires de la coopération belge ? Dans cette idée, il serait peut-être intéressant d’analyser en profondeur la réelle plus-value de ces projets sur le plan de la solidarité internationale afin d’une part, d’en extraire les externalités positives, et d’autre part d’éviter au maximum les différents travers en découlant et observés jusqu’à ce jour. Le renforcement d’un dialogue, d’une mise en réseau et d’un travail conjoint entre les ONG agréées et les IPSI permettrait peut-être de relever ce défi de synergies et de complémentarité sans nécessairement engager une concurrence entre elles et sans pour autant non plus faire perdre aux IPSI leur caractère privé, populaire et indépendant [10].

Dans le cas où ce défi s’avèrerait utopique voire trop complexe ou irréalisable, une autre alternative envisageable serait de promouvoir un plus grand espace et une plus grande possibilité pour tous les citoyens de s’engager et de s’intégrer bénévolement dans des projets d’ONG belges agréées ou internationales.

Coraline Brodkom


Notes

[1En 2015, la Belgique comptabilisait près de 104 ONG agréées par l’Etat Belge.

[2Ce terme traduit du flamand “vierde pijler” a été lancé en 2005 par Patrick Develtere (ancien président de l’ACW - pendant flamand du Mouvement Ouvrier Chrétien).

[3Tous les acteurs du 4e pilier ne se qualifient pas systématiquement d’IPSI. Les dénominations comme « groupes de solidarité » ou « initiatives citoyennes » sont parfois aussi employées.

[4Une « Organisation de Solidarité Internationale issue des Migrations » est une organisation formelle ou non, fondée par des migrants qui ont la volonté d’agir et de venir en aide à leur pays d’origine en mettant en place des actions dans leur pays d’accueil.

[5En 2010, sur 72 ONGD interrogées, seuls 7 ONGD déclarent soutenir financièrement des initiatives du 4e pilier et des autorités locales.

[6En s’assurant par exemple que chaque euro récolté arrive bien dans les mains des populations locales bénéficiaires.

[7Dans près de 85% des cas, les personnes investies dans les IPSI le font bénévolement.

[8Par exemple, une personne polyglotte peut jouer un rôle de traduction entre les différents acteurs des projets mis en place par une IPSI.

[9Réaliser un cadre logique, faire une analyse des risques, prévoir une évaluation et un suivi du projet, etc...

[10On observe que certaines formes de soutien des ONGD existent déjà à l’égard des IPSI : soutien logistique, méthodologique, apport d’information et de formations, organisation de campagnes, etc.

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