Conga et la résistance des femmes

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En 2012, les révoltes contre le projet minier Conga explosent dans le nord du Pérou. Après plus de 20 ans d´exploitation minière, la population de Cajamarca rejette ouvertement la mise en place de ce projet d´expansion. Au premier rang des manifestations, les femmes lèvent le poing : “Conga ne passera pas !”. Leur décision est irrévocable. Pour la première fois, des femmes sont sur le devant de la scène. Elles coordonnent, organisent, appuient, alimentent, chantent. Elles défendent l´accès à l´eau et la vie de leurs enfants.

Le Pérou et la mine

Pour tout convoiteur d´or, de pétrole ou d´argent, le Pérou est un pays idéal. L´arrivée au pouvoir du dictateur Fujimori en 1990 marque un tournant décisif quant à l´avenir de ce pays. Son gouvernement adopte une politique économique offensive et lance une série de réformes néolibérales, notamment l´ouverture des frontières à l´investissement étranger dans le secteur minier. Aujourd’hui, 20% du territoire se trouve sous concession minière.

Ces conditions avantageuses permettent à la Newmont Mining Company de débuter ses activités d´extraction d´or et d´argent en 1993 dans la région de Cajamarca, au nord du pays. Le projet porte le nom de Yanacocha, en référence à la lagune sur laquelle l´entreprise installe ses opérations, “la lagune noire”. Le projet est ambitieux : en l´espace d´une décennie, les rendements de la mine Yanacocha positionnent le Pérou en première position des exportations d´or d´Amérique latine et à la septième place mondiale. La mine Yanacocha devient la plus grande mine d´or à ciel ouvert du continent.

À cette époque, la population de Cajamarca ignore les impacts que peut causer ce type d´exploitation. Elle ne s´oppose pas à l´arrivée de l´entreprise américaine et espère voir se réaliser les promesses de développement de la région faites par le gouvernement central. Malheureusement, les années passent et le développement tant attendu n´arrive pas. La population perçoit les premiers signes de l’immense impact que la mine va avoir sur leur vie.

L´installation de la mine va tout d´abord provoquer un exode rural massif. De nombreuses communautés vivant à proximité des concessions minières se voient forcées de quitter leurs terres contre des sommes dérisoires. Les terres destinées à l´agriculture et l´élevage, qui représentent l´économie principale de la région, diminuent, entraînant une paupérisation croissante des communautés rurales reléguées dans les villes.

Ce sont ces mêmes communautés paysannes, voisines des zones d´extraction, qui dénoncent les premiers changements visibles sur la quantité et la qualité de l´eau. De nombreuses ressources hydriques sont en effet mobilisées par la mine [1] . Les truites d´eau douce meurent en quantité et l´on découvre la présence massive de métaux lourds dans les rivières prouvant leur toxicité.

Malgré les dommages subis par les populations, l´État maintient son soutien à l´entreprise. Face à l´impunité de la mine, une grande partie de la population manifeste son mécontentement et rejette radicalement ce qu´ils appellent “le mauvais développement” [2] . En 2012, c’est Ollanta Humala (président entre 2011 et 2016) qui donne le feu vert au projet Conga ouvrant la voie au conflit social le plus emblématique du Pérou.

“Agua sí ! Oro No !”

“L´eau oui ! L´or non !”. Conga ne passera pas, c´est ce que clament plusieurs dizaines de milliers de paysans et de citadins réunis sur la place des armes de Cajamarca en avril 2012. Le méga-projet minier Conga menace plusieurs lagunes, sous-sols et rivières, dont dépend ce qu’il reste d´eau potable dans la région [3] . Parmi les manifestants, les femmes sont en première ligne. Elles organisent les repas communautaires, stimulent les mobilisations et participent à la Grande Marche pour l´eau [4] jusqu´à Lima. C´est un cas unique au Pérou. Pour la première fois, des femmes sortent dans la rue et exigent l´arrêt immédiat d´un projet minier.

Les rondes paysannes féminines des provinces telles celles de Chota et Bambamarca, se joignent à la lutte des femmes de Cajamarca. Les rondes sont historiquement les premières organisations de femmes qui sont nées dans les Andes. Apparues dans les années 80 [5] , les rondes servent à combattre la délinquance et le vol. Elles deviendront ensuite un espace de discussion afin de traiter les problèmes que rencontrent les femmes au sein de leurs communautés. Ana María Llamoctancta Edquen, coordinatrice du “Comité de Défense des Femmes” et membre de la ronde féminine du village El Tambo, explique que ce modèle permet de tisser des réseaux d´entraide et de formation, tant au sein du village qu´entre communautés.

Lorsque la lutte contre le projet Conga prend forme, ces rondes vont jouer un rôle majeur. Elles s´organisent par missions : une partie des femmes occupent les cuisines afin de préparer les repas qui approvisionnent les gardiens des lagunes convoitées par la mine, tandis que d´autres s’associent à ces gardiens. Ces nouvelles responsabilités entraînent de nombreux changements et des efforts considérables dans le quotidien de ces femmes. Leurs journées s´articulent autour de l’entretien des troupeaux, de la maison et de la préparation des repas communautaires distribués lors des rassemblements, parfois à partir de 3 ou 4h du matin.

Conga libère la voix des femmes

À l´annonce de la mise en marche officielle du projet Conga en 2012, beaucoup de femmes se sentent trahies et menacées par l´entreprise minière. En effet, elles sont les premières victimes de la destruction des sources hydriques.

Dans une région basée sur un modèle patriarcal, il revient aux femmes de s´occuper de la famille, des terrains et des troupeaux. Il est assez rare de voir une femme interagir au sein des sphères exécutives ou publiques. Face à la disparition et à la dégradation de l´eau, elles sont contraintes de redoubler d´efforts pour assurer la survie de leur famille, mari et enfants, travail souvent invisible aux yeux de la société.

Aussi, elles perçoivent les changements environnementaux comme une agression physique, identifiant un réel lien de parenté entre elles et la Terre Mère. Elles légitiment leur existence grâce à la Pachamama (Terre Mère) et considèrent comme leur devoir de la défendre. Enfin, en raison de ces nouvelles conditions de travail, les femmes sont davantage exposées à la contraction de maladies difficiles à soigner.
Face à la vulnérabilité de leur position et celle de leurs enfants, elles comprennent, en avril 2012, qu´il est temps de participer aux mouvements sociaux et d´exprimer leur opinion. Malgré la peur de bafouiller ou d´utiliser des termes erronés – inquiétude largement partagée parmi les femmes - elles vont créer de nombreuses associations afin de consolider leurs voix. À Cajamarca, plusieurs collectifs de femmes apparaissent et collaborent : “Femmes en Défense de la Madre Tierra”, “Celendinas Résistantes en Défense de la Pachamama” à Celendín et les rondes paysannes et urbaines de Bambamarca.

Les actrices sociales pour la défense des droits des femmes appuient ces initiatives. Mirtha Villanueva, de l´association Grufides dit à ce titre : “C’est une opportunité merveilleuse pour appuyer les efforts de nos camarades et leur dire “ Nous avons besoin de femmes qui continuent la résistance et pour cela nous avons besoin de nous former. (…) Ces formations ont servi à leur fournir des connaissances et transformer leur savoir en outil. (…) Quand elles sont descendues de nouveau dans la rue et que les journalistes sont venus les interroger, leur façon de s´exprimer avait changé ” [6]

Les femmes commencent à formuler des alternatives possibles à la mine. Elles promeuvent l´information et organisent des veillées de divulgation du savoir à l´église San Francisco à Cajamarca plusieurs soirs par semaine. Elles vont à la rencontre de communautés paysannes encore détentrices de leurs terres ou de rivières pures, afin de les sensibiliser à la valeur de leur patrimoine pour les générations futures. Celendín devient le fief de la résistance artistique. Les murs se remplissent de peintures murales qui rappellent la résistance. Yovana, l´initiatrice de ce mouvement explique : “[l]´art, la peinture, est un moyen de s´exprimer en société, de s´exprimer face au grand public, de s´adresser au monde entier. Nous utilisons la peinture comme une arme de résistance ” [7]. Enfin, la figure de Máxima Acuña de Chaupe est un exemple pour de nombreuses femmes. Sa détermination est considérée comme exemplaire et encourage les femmes à défendre leurs droits et affirmer leurs discours.

Prix Goldman

Le conflit autour du projet Conga est l´un des plus importants qu´a vécu le Pérou ces deux dernières décennies. Malgré les différents états d´urgence décrétés par le gouvernement pour tempérer les manifestations, la résistance est restée vive. Suspendu pendant quatre ans, le projet est finalement annulé en avril 2016. Au même moment, Máxima Acuña de Chaupe a reçu le prix d´honneur Goldman pour son infatigable lutte pour la défense des terres, de l´eau et des droits du peuple. De manière inattendue, Conga a déclenché un processus d´émancipation collectif chez les femmes, qui s´approprient progressivement les sphères publiques jusque-là réservées aux hommes. Si des progrès dans l’adoption de politiques publiques qui garantissent un niveau de protection des droits des femmes et des conditions de vie dignes sont visibles, leur mise en application est encore imparfaite. La sécurité de ces femmes et ces hommes qui luttent pour la défense de leurs droits n’est pas assurée. L’inertie du gouvernement face aux recommandations de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH) en est la preuve. Sur les 27 mesures protectrices autorisées en 2014 à des Défenseurs des Droits de l’Homme, une seule a été accordée. Tout comme l´assassinat en mars 2016 de la tête de file du mouvement environnemental hondurienne Berta Cacares - qui avait d´ailleurs reçu le prix Goldman l´année précédente - nous rappelle les mesures obscures qui sont employées dans les États à l’économie minière et le risque que prennent ces femmes à défendre, bien que pacifiquement, ce qu´elles appellent elles-mêmes, “le droit à la vie”.

Un emblème
Durant les conflits de Conga, la figure de Máxima Acuña de Chaupe se fait de plus en plus visible. Cette paysanne, qui vit près des lagunes destinées au projet, dénonce l’appropriation de ses terres par la Newmont Mining Company. Commence alors un long procès de quatre ans qu´elle va finalement remporter. Máxima Acuña et sa famille vont être menacées, agressées et harcelées par les forces privées de sécurité de l´entreprise. La force de Máxima est devenue un exemple emblématique de la résistance contre le projet Conga.

Bérangère Sarrazin


Notes

[1L’eau est indispensable au traitement de la roche pour en extraire l’or. 225 000 litres d´eau sont nécessaires à l’obtention d’un kilo d’or. De 1994 à 2014, la mine Yanacocha a produit près de 840 tonnes d´or soit 600 millions de m3 d´eau consommée. (http://www.gitpa.org/web/Solidarite.pdf)

[2Pour de nombreux Cajamarquinais, l´arrivée de l´activité minière a mis un terme à leur tranquillité. La disparition des terres, de l´eau, l´explosion démographique des villes et l´émergence de nombreux quartiers pauvres dans les villes sont considérées comme le résultat du “mauvais développement”. Selon eux, les idées de progrès ont gravement anéanti les traditions, ont fait naître une discrimination croissante envers les paysans et une perte de repères généralisée chez les jeunes.

[3Selon Front Line Defenders, le projet minier Conga utiliserait près de 2 millions de mètres cubes d´eau par an (http://reporterre.net/L-eau-ou-l-or-Au-Perou-la-lutte-des-peuples-contre-des-mines-devastatrices).

[4La Grande Marche pour l´eau est une marche nationale entreprise par les habitants de la région afin de manifester leur désaccord face au projet Conga. Elle débute le 01 février 2012 à Celendín - depuis les lagunes que le projet souhaite exploiter, et atteint sa destination 10 jours après à Lima. Un total de 20 000 personnes participent à cette Marche.

[5La première ronde paysanne de femmes est fondée en 1978 à Cuyumalca dans la province de Chota.

[6Issu du documentaire “Las Damas Azules” réalisé par Bérengère Sarrazin et produit par Ingénieurs Sans Frontières Catalogne, Barcelone, 2015.

[7Issu du documentaire “Las Damas Azules” réalisé par Bérengère Sarrazin et produit par Ingénieurs Sans Frontières Catalogne, Barcelone, 2015.

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