Accélérer la transition ? Ici et maintenant !

La transition, c’est ici et maintenant ! Voici l’un des messages portés par le deuxième Congrès Interdisciplinaire du développement durable (CIDD), qui s’est tenu à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et l’Université catholique de Louvain (UCL) du 20 au 22 mai 2015 [1]. Les pistes pour ne plus subir la crise mais plutôt chercher, individuellement et collectivement, à la dépasser existent en nombre et sont source d’inspiration… pour développer d’autres idées encore !

Actions citoyennes ou action politique ?

Alors que l’on voit souvent cette question de la transition écologique comme un objectif plus ou moins lointain et difficile à atteindre, Rob Hopkins [2] nous enjoint à la considérer plutôt comme un processus stimulant auquel nous pouvons participer chaque jour au sein de nos villes et communautés. Cette transition, soyez-en assurés, peut être inspirante, amusante, positive et nourrir notre quotidien. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir les milliers d’initiatives qui fleurissent aux quatre coins du globe ! Leur ancrage local et l’enthousiasme de leurs initiateurs sont bien souvent deux de leurs points communs.

Il est en effet impressionnant de constater à quel point un nombre croissant de citoyens veulent changer eux-mêmes leur environnement, sans attendre les solutions de type « top-down » (venant du haut, de la sphère politique). Comme le rappelait Olivier de Schutter [3] lors du Congrès, les innovations sociales partent le plus souvent du souhait des personnes d’échapper à la dépendance des circuits dominants et de reprendre du pouvoir sur certains pans de leur vie, qu’il s’agisse de l’alimentation, de l’énergie, de la monnaie, de la location ou achat de biens ou autres.

Oui mais… Naomi Klein assénait avec force et simplicité dans son dernier ouvrage This changes everything (2014) que, face au changement climatique « There are no non-radical solutions left » (Il n’y a plus de solutions non-radicales). Pour s’engager dans cette lutte, de plus en plus nombreux sont ceux qui insistent sur le fait que le rôle des citoyens est finalement limité et leur action, insuffisante. Un véritable changement de paradigme économique est incontournable et pour cela, seule l’action politique pourra avoir un poids suffisamment important pour amorcer un virage rapidement. Adapter son comportement individuel (comme utiliser une voiture électrique par exemple) est une chose, se battre pour des politiques qui donnent à tous de meilleures options (des transports en commun de qualité) en est une autre.

Nous restons toutefois convaincus de l’importance de l’action citoyenne (individuelle ou collective). Celle-ci créée un véritable mouvement prompt à soutenir l’action politique, et prépare nos sociétés à accueillir ce nouveau paradigme qui, en voyant progressivement le jour, ne manque(ra) pas de bouleverser nos habitudes et comportements.

Transdisciplinarité

Comme il y a deux ans, lors de la première édition, le souhait des organisateurs de ce Congrès était de stimuler la recherche interdisciplinaire autour du thème de la transition mais également de créer des ponts entre les académiques et le reste de la société. Pour quelle raison ? Cette transdisciplinarité entre le monde scientifique et la société civile organisée, les administrations publiques, les syndicats, les responsables politiques et autres acteurs est incontournable pour saisir les différents volets de la transition dans leur complexité, leur interdépendance et leur ancrage dans la réalité de terrain. Le dialogue entre le scientifique et l’acteur de terrain est essentiel car il permet de redéfinir leurs rôles dans une perspective de complémentarité afin de générer « du (vrai) changement et de la (meilleure) science » [4]. Le chercheur n’est plus là pour « expliquer » aux acteurs de terrain et ces derniers peuvent s’appuyer sur les recherches académiques pour prendre du recul et envisager certaines problématiques sous un autre angle. C’est par la création de tels espaces d’échange et de dialogue que l’importance d’utiliser à la fois tête, mains et cœur apparait.

Mais si l’idée de la transdisciplinarité est séduisante, sa mise en pratique est loin d’être simple. Conjuguer des intérêts, attentes, raisonnements, modes d’action potentiellement très divergents est un défi auquel font face tous les projets voulant mettre en présence, sur un pied d’égalité, des acteurs différents. Lors du Congrès toutefois, l’expérience a été tentée et s’est révélée passionnante ! Des acteurs non-académiques étaient invités à commenter des articles scientifiques ; une association spécialisée sur les initiatives de transition (Réseau Transition) a utilisé des méthodologies participatives afin de provoquer des rencontres entre professionnels d’univers différents ; des académiques présentaient leurs projets menés conjointement avec des acteurs de la société civile organisée : autant d’initiatives faisant germer des idées de collaboration, des envies de se parler, des opportunités de confronter des expériences différentes.

Innovations sociales

Au cœur de ce format de conférence tout à fait original, propice à la créativité et à la rencontre, de multiples innovations sociales concrètes et novatrices ont été présentées. Rien de tel en effet que des exemples de projet pour comprendre comment, où et avec qui agir, et développer ses propres idées. Il est important d’augmenter notre capacité de résilience pour faire face aux chocs qui nous secoueront sans doute dans les prochaines décennies. La diversité des pistes de solution est certainement l’un des éléments incontournables à cet égard.

Pour rassurer ceux qui ne se sentent pas l’âme conjuguée d’un explorateur d’horizons inconnus et d’un entrepreneur, rappelons qu’une innovation sociale n’est pas forcément une idée partant de rien. Il s’agit le plus souvent d’une réappropriation de quelque chose existant déjà, une façon de rompre avec le modèle dominant en apportant une orientation différente. Ainsi, concernant l’alimentation par exemple, il s’agira de potagers urbains ou de circuits-courts de type GASAP « groupes d’achat solidaires de l’agriculture paysanne » visant à limiter les intermédiaires et à recréer un contact entre producteurs et consommateurs. Le développement des monnaies complémentaires (citons les Service d’Echanges Locaux - SEL) est un autre exemple d’innovation sociale qui se base sur de l’existant (des échanges de biens ou de services) pour l’intégrer dans un modèle neuf. Les systèmes de « partage de voitures », le mouvement des « villes en transition » à géométrie variable, les « repair café », les projets de ceintures Aliment-terre naissant dans diverses régions sont autant d’exemples inspirants.

Ces innovations sociales répondent clairement aux défis du développement durable et de ses trois piliers. Soulignons quelques arguments, parmi d’autres… Elles permettent, au niveau environnemental, une certaine réduction de l’empreinte écologique et un intéressant partage de savoir pour faire face aux défis de type écologique. Elles offrent ensuite, sur le plan économique, une partie de la réponse aux problèmes créés par les inégalités et permettent d’instaurer un nouveau pouvoir de négociation par rapport aux grands circuits de distribution. Quant au niveau social, les innovations sont également porteuses de sens car on constate qu’elles peuvent jouer un rôle important de renforcement de l’intégration sociale.

En pleine crise, quel rôle pour le politique ?

Nous avons insisté, à la suite de Naomi Klein, sur le fait que des choix forts de la part des décideurs politiques (« d’en haut ») sont indispensables pour accélérer la transition. Si l’on envisage la question sous l’angle des innovations sociales, les pouvoirs publics ont en effet un important rôle de soutien à jouer. Soutien financier d’abord, mais également quant au lien à maintenir et à alimenter avec les porteurs d’initiatives. Ceux-ci permettent de mettre en évidence de nouvelles pistes de solution possibles (car existantes, même si à un niveau très local). C’est également par un dialogue constant que les obstacles rencontrés par les uns et les autres pourront être mieux compris et affrontés. Idée supplémentaire de soutien ayant été présentée lors du Congrès : celle d’un « congé civique » qui, similaire dans son fonctionnement au congé parental, permettrait aux citoyens de se lancer dans des actions civiques de divers types, dont par exemple des innovations sociales.

On pourrait arguer qu’en période de crise, ce n’est pas le moment de prévoir de nouvelles dépenses, et surtout pas de ce type. C’est pourtant précisément en période de crise qu’il serait intéressant de pousser l’innovation, la créativité, la mise en lien des acteurs. Plutôt que de se dire qu’il faut attendre la fin de la crise économique pour se lancer dans des projets liés au développement durable, jetons-nous y dès à présent et faisons de la crise notre moteur pour faire bouger les choses. Pour revenir à Hopkins, vivons la transition ici et maintenant…

En conclusion, vers une poétisation du réel

Pourquoi parler de tout ceci ? Parce qu’il y a urgence à réagir mais aussi parce que, nous dirait Edgar Morin, il nous faut aller dans le sens d’une reconnexion avec la beauté et la poésie…

Dans notre monde où le prosaïque et le rationnel guident le plus souvent les choix et la vie, soulignons l’importance de « poétiser le réel », de retrouver le plaisir du lien, de fabriquer des choses soi-même, voire simplement de personnaliser les objets qui nous entourent. Il ne s’agit pas de développer une vision éthérée de la réalité mais au contraire de lui redonner son sens et sa beauté. Faire des ponts entre des univers professionnels distincts, créer des initiatives sociales et citoyennes ou y participer, inciter nos représentants politiques à entendre la voix de ceux qui ont des propositions à faire, tout ceci va dans le sens d’une autonomisation des êtres et, en somme, d’une poétisation du réel… Comme nous y invite Edgar Morin, cherchons à « habiter poétiquement la terre ». Cette « habitation » revêt un aspect social et politique car « nous sommes victimes d’une invasion de prose : tout devient quantifié, chiffré et la politique s’est dissoute dans l’économie. On oublie les humains. La résistance de la poésie est inséparable de la résistance de l’amour, qui est la plus forte de notre vie. »

Laure Malchair
Chargée de projets à Justice et Paix


Notes

[2Rob Hopkins est géographe et initiateur du mouvement des villes en transition. Il est intervenu lors de la soirée d’ouverture du CIDD, le 20 mai 2015.

[3Olivier de Schutter est professeur de droit international à l’UCL et a été rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies.

[4Marcq, P., et alii, La ceinture aliment-terre liégeoise face aux défis de son positionnement théorique, politique et institutionnel, article présenté lors du 2e Congrès interdisciplinaire du développement durable, 21-22 mai 2015.

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