Depuis 2016, mais surtout depuis 2024 et la seconde élection de Donald Trump, nous faisons face à un renouveau du discours de l’extrême droite : utilisation d’un langage simple, raccourcis de la pensée, fake news, étouffement médiatique, etc. De plus, les réseaux sociaux sont devenus une véritable arme de propagande pour les partis politiques, mais aussi une nouvelle opportunité de diffuser largement des idées extrêmes pour n’importe quel·les citoyen·nes. Dans un contexte, marqué par la prolifération de ces discours, il est parfois difficile de reconnaître et de déconstruire les discours de l’extrême droite.

Comment identifier un discours d’extrême droite ?
L’identification des responsables politiques d’extrême droite est déjà complexe, alors identifier les discours qui sont omniprésents et souvent dissimulés partout dans notre société relève d’un véritable défi. Il est donc primordial de rappeler leurs caractéristiques pour bien les comprendre.
Les discours d’extrême droite tournent souvent autour de quatre thèmes : l’idéologie inégalitaire, le sentiment national, la sécurité de la société et la remise en cause de la démocratie.[1] Ces quatre conceptions sont omniprésentes dans les discours de la droite et de l’extrême droite.
Cependant, et c’est là où réside toute la difficulté, les responsables politiques n’utilisent pas ces appellations. Il ne s’agit jamais, selon eux, d’idéologie inégalitaire fondée sur des différences liées à l’origine, au genre ou à l’orientation sexuelle, mais plutôt de la promotion d’une « méritocratie », où chacun·e aurait les mêmes chances de réussir à condition de fournir suffisamment d’efforts.
De la même manière, il s’agit moins d’un sentiment national que d’une fierté de faire partie de leur grande nation. Mais qui fait partie de cette grande nation ? Derrière cette fierté se cache souvent une logique d’exclusion visant celles et ceux qui ne répondent pas à certains critères : valeurs, culture, origine, etc.
Cette logique se prolonge dans la question de la sécurité de la société. Une police mieux armée pour un quartier plus sûr. Il n’est pourtant pas précisé que les personnes discriminées par cette nouvelle sécurité sont souvent les mêmes : les personnes précarisées, les héritièr·es de l’immigration et les femmes.
Enfin, la remise en cause de la démocratie est bien plus insidieuse. On ne la perçoit généralement que lorsqu’il est trop tard. Pour exemple, au sein du Mouvement Réformateur (MR), le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin nous propose ainsi un avant-projet de loi visant l’interdiction des activités d’organisations que le gouvernement jugerait « radicales » sans passer par le tribunal.[2] Ce projet confère un pouvoir considérable à l’exécutif, qui à lui seul pourrait définir ce qui serait considéré comme « trop radical ».
Comment ces discours sont-ils acceptés par les citoyen·nes ?
Clément Viktorovitc, docteur en science politique, chercheur et chroniqueur français, reconnu comme l’un des meilleurs experts en analyse du discours et rhétorique, propose une clé de lecture en remettant au goût du jour le concept de « logocratie » Il la définit comme « une pratique du pouvoir dans laquelle le peuple se voit entravé dans sa capacité à se forger un jugement par ceux qui, s’étant emparés de la parole officielle, ont également acquis et se résolvent à utiliser le pouvoir d’imposer leurs mots contre le réel »[3]. Mentir devient alors la norme pour nos responsables politiques qui poussent à éroder chaque jour notre capacité à forger notre propre jugement, pilier fondamental d’une démocratie.
La logocratie ne couvre pas l’ensemble des pratiques rhétorique que les dirigeant·es politiques utilisent pour propager leurs idées. Donald Trump est à ce jour l’exemple le plus connu qui illustre et qui utilise parfaitement ces nombreuses techniques. Chaque jour, le président des États-Unis poste une pléthore de tweets. On ne compte plus le nombre de mensonges inséminés dans ses tweets ou ses discours. Il ne veut pas convaincre, il veut convertir. Il veut que l’on parle de lui et il veut choquer. Il inonde les médias et les réseaux sociaux pour que l’on cesse de s’offusquer à chaque prise de parole. En faisant cela, il banalise ses propos, souvent extrêmes, sur les différents points de vue de sa politique : immigration, écologie, défense, féminisme, etc. Et c’est en inondant les plateformes et en démultipliant les prises de parole qu’il parvient à bouger les lignes de ce qui est considéré comme un discours politiquement correct. Ce qui était inacceptable d’entendre et de penser pour la population devient alors acceptable à force de l’entendre constamment.
La rhétorique européenne est moins agressive et moins étouffante que la rhétorique trumpiste, mais on y retrouve les mêmes procédés. Notre fenêtre d’Overton s’est aussi déplacée et les idées de « grand remplacement », de racisme anti-blanc et de masculinité sont aujourd’hui acceptées dans l’espace public comme des normes. Nous devons ce déplacement notamment à Eric Zemmour qui a martelé les médias et les pages de ses livres avec ses idées racistes et misogynes.
Lorsque Donald Trump prend la parole sur les réseaux ou dans les médias, il utilise des procédés rhétoriques simples qui parlent aux citoyen·nes. En utilisant des mots que tous·tes les citoyen·nes américain·es connaissent sans rentrer dans la complexité d’un développement. L’individu se sent alors acteur·rice direct·e de la politique puisque les choses dont parle Donald Trump lui sont accessibles.[4]
Enfin, le président des États-Unis, ainsi que les dirigeant·es européen·nes d’extrême-droite ont besoin de fédérer et rassembler la population en une seule entité pour pouvoir dicter leurs idées. Elles et ils utilisent et attisent la peur de l’ennemi de l’intérieur.[5]
Notons que « Donald Trump n’est pas un accident de l’histoire »[6]. Lorsque la Guerre froide prend fin, l’URSS, ennemi principal, disparaît ; laissant le monde à un nouvel ennemi : celui de l’intérieur. Le 11 septembre et la guerre en Irak exacerbent cette idée. La guerre culturelle mise en place est nourrie par deux mouvements : une radicalisation religieuse et une crispation raciale. Les discours de Donald Trump sont très largement empruntés de ces deux dynamiques sous forme de populisme. Il incarne ces idées et en fait un combat personnel luttant pour une Amérique blanche, chrétienne et masculine.
Le rôle des réseaux sociaux
L’essor des discours d’extrême droite prend aussi une nouvelle tournure avec l’apparition et le développement des réseaux sociaux. Aujourd’hui, plus de deux tiers de la population est connectée à Internet, donc potentiellement à un réseau social. La tendance est plutôt à l’inverse : les individus se sentent de plus en plus isolé·es, ce qui favorise notamment une radicalisation et une simplification des débats. Le réseau social X amplifie cette dynamique en instaurant une limite de caractère obligeant les utilisateur·rices à aller droit au but en simplifiant leurs publications au maximum.
On observe quatre faits de l’impact des réseaux et de l’utilisation qu’en font les politiques : l’intensification de l’utilisation des réseaux sociaux ;
l’agressivité du style de communication adopté plus négatif et plus direct ;
l’engagement de l’électorat et des adhérent·es est plus interactif, individualisé, segmenté, voire personnalisé (comme l’explique très bien Giuliano da Empoli dans son ouvrage Les ingénieurs du chaos) ;
enfin, on remarque une centralisation du pouvoir vers la figure du leader, souvent le leader du parti politique.[7]
On retrouve facilement ces quatre dynamiques au sein des discours de l’extrême droite et notamment sur les réseaux sociaux. Les individus de plus en plus isolé·es sont abreuvé·es par les algorithmes des réseaux sur ce qu’ils et elles aiment regarder sans offrir d’alternative.
Le masculinisme
Ce à quoi fait référence le discours masculiniste, c’est la vision occidentale traditionnelle de ce que signifie “être masculin” : être indépendant, être fort, maîtriser son environnement, … La définition de cette masculinité passe aussi par la définition de la relation avec les femmes : être dominant, avoir le contrôle sur leur corps et sur leur comportement, … C’est un discours marqué par la violence et la répression systématique du féminin.[8]
Ce type de discours n’est pas nouveau. Il semble d’ailleurs resurgir dès lors que des changements de société remettent en cause cette vision traditionnelle de la masculinité, ce qui pose la question de la place de l’homme dans la société. Par exemple, la transformation du monde du travail sous l’effet de la mécanisation questionne la valeur de la force physique, traditionnellement perçue comme un trait masculin. De nouvelles formes de masculinité émergent alors, par exemple dans la recherche de performance ou la culture d’entreprise.
La récupération de ce discours par l’extrême droite n’est donc pas surprenante, puisque de nombreux changements de société sont assimilés à des politiques de gauche. Le mouvement d’émancipation des femmes et le soutien politique qu’il a reçu, par exemple, constitue une vraie menace aux yeux des masculinistes, puisque de nombreux lieux de la masculinité ont été ébranlés de cette façon. Les propos misogynes tenus par les figures de l’extrême droite s’inscrivent ainsi parfaitement dans la vision traditionnelle de la masculinité.
Plus généralement, et c’est un point commun à de nombreux discours d’extrême droite, les mouvements d’émancipation des communautés défavorisées inquiètent les communautés privilégiées, surtout lorsque ces mouvements trouvent du soutien de la part des politiques de gauche.
Le discours d’extrême droite se présente alors comme un discours protectionniste, en rupture avec un progressisme perçu (et décrié) comme dangereux, puisqu’il redéfinit littéralement la société. Dès lors, l’enjeu pour les citoyen·nes est avant tout de préserver leur esprit critique. Par la vérification des informations, la diversification des sources médiatiques, mais aussi par la capacité à déconstruire les discours simplistes qui désignent des boucs émissaires et opposent les individus entre eux.
Agir, c’est également refuser la banalisation des propos racistes, sexistes, LGBTQIA+phobes ou autoritaires dans les discussions du quotidien, sur les réseaux sociaux comme dans l’espace public. Les citoyen·nes ont aussi un rôle essentiel à jouer dans la défense des espaces démocratiques : soutenir les médias indépendants, les associations, les mouvements sociaux et les initiatives d’éducation permanente qui permettent de créer du débat, de la solidarité et du lien collectif. Car les discours d’extrême droite prospèrent souvent sur l’isolement, la peur et le sentiment d’abandon. À l’inverse, reconstruire des espaces de dialogue, de justice sociale et d’émancipation collective constitue l’un des moyens les plus efficaces de lutter contre leur progression.
Mathieu Stock & Alex Loué.
[1] Debras François et Gioe Sibylle, “”C’est d’extrême droite” : s’outiller pour qualifier des discours et des propositions politiques”, dans Revue politique, url : https://www.revuepolitique.be/cest-dextreme-droite-soutiller-pour-qualifier-des-discours-et-des-propositions-politiques/, publié le 17 juillet 2024, consulté le 01 mai 2026.
[2] Belga, “Epinglé par le Conseil d’Etat, l’avant-projet de loi du MR sur les organisations radicales va être modifié”, dans Bx1, url : https://bx1.be/categories/news/epingle-par-le-conseil-detat-lavant-projet-de-loi-du-mr-sur-les-organisations-radicales-va-etre-modifie/, consulté le 01 mai 2025.
[3] Viktorovitch Clément, Logocratie, Seuil, Paris, 2025, p. 242.
[4] Vergniolle de Chantal François, “Qu’est-ce que le “trumpisme”?”, dans Politique étrangère, tome 2, 2020, p. 45-56.
[5] Op. Cit.
[6] Viala-Gaudefroy Jérôme, “Comprendre le trumpisme au-delà de Trump”, dans The conversation, url : https://theconversation.com/comprendre-le-trumpisme-au-dela-de-trump-255777, publié le 2 mai 2025, consulté le 30 avril 2026.
[7] Delwit Pascal et Van Haute Emilie (dir.), Les partis politiques en Belgique, 4e édition entièrement revue, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2021, p. 69.
[8] Arte, “Viril – La masculinité mise à mâle (intégrale)”,dans Youtube, url : https://www.youtube.com/watch?v=xSbw9zs0yMA, publiée le 10 mars 2025.

