Résister, convaincre, rassembler : comment repenser la gauche ?

Les dynamiques de l’extrême droite ne renvoient pas uniquement à la circulation des discours dans l’espace public. Elles interrogent également la manière dont les forces politiques structurent, ou non, une réponse à ces évolutions. C’est aussi la capacité des partis progressistes à proposer une alternative lisible, unifiée et crédible qui se trouve questionnée. Dans cette perspective, il devient nécessaire d’examiner la situation actuelle de la gauche européenne

Depuis plus d’une dizaine d’années, l’Europe connaît un basculement politique marqué par la progression des droites radicales. Ce mouvement s’inscrit dans un contexte de crises économiques, sociales et géopolitiques successives, face auxquelles les partis de gauche européens peinent à apporter des solutions. Traversés par des divisions internes, ils apparaissent affaiblis, tandis que la polarisation du débat public, amplifiée par les réseaux sociaux et certains médias, contribue à renforcer les clivages. Dès lors, est-ce que les partis de gauche peuvent-ils encore s’unir autour d’un projet commun ?

La gauche en crise 

Les idéaux de la gauche aux XXᵉ et XXIᵉ siècles se sont historiquement construits autour de la défense de l’égalité, de la justice sociale et de l’émancipation collective. Longtemps associée au mouvement ouvrier, elle s’est imposée comme une force de transformation sociale, économique et démocratique. Pourtant, au cours des deux dernières décennies, cette dynamique s’est progressivement affaiblie, sous l’effet conjugué de crises multiples mais aussi d’un recentrage politique lié aux contraintes de gouvernance.

Comme le démontre l’étude réalisée par Green-Pedersen (2007), « la compétition partisane s’organise de plus en plus autour d’une lutte pour l’appropriation et la définition des mêmes enjeux politiques, ce qui contribue à une convergence entre partis traditionnellement distincts.[1] » De fait, les programmes des partis traditionnels : libéraux, socialistes, chrétiens-démocrates ou écologistes, tendent à devenir plus perméables, au point d’en perdre leurs idéologies principales.

Outre cet affaiblissement idéologique, les crises successives ont progressivement entraîné une défiance envers les partis traditionnels et favorisé l’émergence de partis plus radicaux.

Une extrême droite unie, une gauche morcelée

L’extrême droite a parfaitement compris la puissance d’un projet simple, qui trace rapidement les contours de la société souhaité. Le sociologue Ugo Palheta [2]met en évidence plusieurs caractéristiques de l’extrême droite contemporaine. Tout d’abord, celle-ci repose sur un récit du déclin, largement diffusé, selon lequel la société serait en train de s’effondrer sur les plans culturel, social ou même civilisationnel. Dans cette lecture, la responsabilité est attribuée à des ennemi·es désigné·es, internes ou externes, la gauche étant souvent ciblée. À cela s’ajoute une hostilité marquée envers les mouvements qui portent des revendications d’égalité (syndicats, féminismes, luttes antiracistes ou LGBTQIA +). Cette idéologie simpliste et partagée permet à l’extrême droite de s’unir de manière redoutablement efficace.

Contrairement à l’extrême droite, la gauche, dans la diversité de ses luttes, tend à se fragmenter en sous-courants qui s’ignorent parfois, voire se méprisent. Au micro de Lauren Bastide, dans son podcast La Poudre, l’écrivaineVirginie Despentes pose le constat suivant : « dans les milieux activistes militants de gauche de toute sorte, j’ai l’impression qu’on use beaucoup de notre énergie et de notre intelligence analytique à se taper les uns sur les autres et les unes sur les autres avec une grande agressivité ».[3]

Lutter contre la décrédibilisation  

Dans de rares occasions, la gauche européenne est parvenue à s’unir et à mettre sur la table une proposition crédible et ambitieuse. Une autre bataille commence alors ; celle de la défense du projet dans l’espace médiatique.

La culture du clash et les stratégies de décrédibilisation mises en place dans certains médias, largement détenus en France par de grands groupes privés proches de l’extrême droite, ont tué dans l’œuf des projets de société prometteurs. On peut penser par exemple au programme de la Nupes[4], porté en France par l’union des gauches lors de l’élection de 2022 et soutenu par des économistes mondialement reconnus comme Julia Cagé et Thomas Piketty. De façon générale, le contexte médiatique met en lumière les écarts de moyens entre gauche et droite, notamment liés au soutien de milliardaires, dans la promotion de leurs idées politiques. Un procédé courant de décrédibilisation consistant à qualifier d’irréalistes toute proposition de changement social profond.

L’Espagne : une gauche à contre-courant

Dans un contexte où les propositions de gauche sont souvent qualifiées comme utopistes, certains pays font figure d’exception. Aux élections législatives de 2023, l’union de la gauche espagnole a fait front pour empêcher une majorité parlementaire de la droite (PP) et de l’extrême droite (Vox). Cette coalition de l’union de gauches (PSOE & Sumar) a permis de briser la pensée de l’irréalisme de gauche, en mettant en œuvre des réformes concrètes : hausse du salaire minimum de 60%[5] depuis 2018, encadrement des loyers dans les zones où la demande de logement est très forte extension du revenu minimum vital et régularisation de près de 500 000 migrant·es. [6]

Autant de lois sociales qui ont permis de regagner la confiance en répondant aux besoins réels des citoyen·nes. À l’international, P. Sánchez a su forger une « nouvelle aura », défendant une diplomatie des droits humains et positionnant l’Espagne comme un phare progressiste dans un contexte internationalement tendu. Ici, il ne s’agit pas d’un modèle parfait ni directement transposable, mais cela montre qu’une gauche unie peut restaurer la confiance dans les institutions et offrir une alternative crédible et inclusive, sans laisser personne de côté.

Faire front par la joie

Il n’existe pas de remède miracle pour refonder la gauche mais une conviction demeure : ce n’est que dans l’action collective que pourront se construire des réponses aux dérives autoritaires et aux débâcles antidémocratiques.

Face aux crises sociales, écologiques et démocratiques qui s’entrecroisent, il devient urgent de replacer l’empathie au cœur des mobilisations, et de combattre ensemble les violences structurelles et les logiques d’un impérialisme délétère, afin de faire société de façon juste (et plus joyeuse). Comme le rappelle Jürgen Habermas, « l’agir communicationnel vise l’entente plutôt que la domination »[7]. Cette conception met en lumière l’importance du dialogue et de la reconnaissance mutuelle ; elle permet de coordonner l’action sociale sans recourir à la violence et constitue l’un des piliers d’une démocratie délibérative vivante et saine.

Le recueil de textes Pour la joie[8]et le dernier paragraphe de Résister[9] de Salomé Saqué, intitulé Cultiver la joie, défendent tous les deux le même point de vue. Elles mettent en avant la puissance politique de la joie, la nécessité de la réhabiliter en tant que force positive, au sein de nos engagements politiques et militants. Peut-être est-ce l’ingrédient déterminant qui manque encore aux projets pour s’opposer à celui de l’extrême droite ? La résistance peut être aussi un espace de dialogue, de fête et de réjouissance. Après tout, il est peut-être temps pour la gauche d’essayer ?

Déborah Lozano & Louis De Man.


[1] Christoffer Green-Pedersen, « The Growing Importance of Issue Competition: The Changing Nature of Party Competition in Western Europe », Political Studies, vol. 55, n° 3, 2007, p. 607-628, https://doi.org/10.1111/j.1467-9248.2007.00686.x.

[2] Ugo PALHETA « Extrême droite : la résistible ascension », Paris, La Découverte, 2024.

[3] Lauren BASTIDE, La Poudre, épisode (2/2) », podcast de Virginie Despentes, 31 août 2022.

[4] NUPES : acronyme de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale – coalition de partis de gauche et écologistes en France.

[5] OECD, OECD Economic Surveys: Spain 2025, OECD Publishing, Paris, 26 novembre 2025 : https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2025/11/oecd-economic-surveys-spain-2025_cd5c7d04/abc5c435-en.pdf

[6] The Guardian “Spain approves decree to regularise half a million undocumented migrants” 27 janvier 2026 : https://www.theguardian.com/world/2026/jan/27/spain-decree-regularise-undocumented-migrants

[7] Nicolas Tenaillon, L’  « agir communicationnel » chez Habermas, c’est quoi ?, www.philomag.com/articles/lagir-communicationnel-chez-habermas-cest-quoi

[8] Kiyémis, Pour la joie, Éditions Divergences, 2021.

[9] Salomé Saqué « Résister » Éditions Payot, 2024.

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