Le Corridor de Lobito : la transition verte européenne à l’épreuve des réalités congolaises

Le cuivre et le cobalt extraits en RD Congo sont indispensables à la transition énergétique européenne. Présenté comme une voie d’approvisionnement durable, le Corridor de Lobito révèle pourtant les tensions entre sécurisation des minerais critiques, développement local et respect des droits des communautés locales.

Dans chaque voiture électrique qui circule sur nos routes, dans chaque smartphone que nous remplaçons tous les deux ou trois ans, il y a un peu de cuivre et de cobalt extraits du sud de la République démocratique du Congo. La RD Congo assure près de 75 % de la production mondiale de cobalt, dont l’essentiel provient des provinces du Lualaba et du Haut-Katanga (1). Ce métal est devenu indispensable aux batteries sur lesquelles l’Europe fonde une part importante de sa transition énergétique.

Entre les mines où ces métaux sont extraits et nos usages quotidiens se déploient des chaînes d’approvisionnement complexes. L’une d’elles, le Corridor de Lobito, fait aujourd’hui l’objet d’une attention particulière de la part de l’Union européenne et des États-Unis. Cette infrastructure ferroviaire, qui relie les régions minières du sud de la RD Congo au port atlantique de Lobito, en Angola, est appelée à jouer un rôle important dans l’exportation des minerais critiques.

Cette histoire n’est pourtant pas nouvelle. Les provinces de l’ancien Katanga occupaient déjà une place stratégique dans l’économie coloniale belge : les infrastructures ferroviaires y avaient été conçues avant tout pour acheminer les minerais vers les ports d’exportation. Les choix politiques et budgétaires qui se prennent aujourd’hui à Bruxelles produisent donc des effets très concrets sur la vie des populations vivant le long de ce corridor.

S’intéresser au Corridor de Lobito, c’est dès lors interroger les liens entre transition énergétique, héritages coloniaux et responsabilité européenne. Les promesses de développement mises en avant autour de ce projet bénéficieront-elles réellement aux populations concernées ou risquent-elles de prolonger des logiques extractivistes déjà anciennes ?

1. Un corridor stratégique au cœur des rivalités mondiales

Le Corridor de Lobito relie le port angolais de Lobito aux provinces minières du Haut-Katanga et du Lualaba, en RD Congo, ainsi qu’à la Copperbelt (« ceinture du cuivre ») zambienne, grâce à la réhabilitation et à l’extension d’infrastructures ferroviaires existantes. Il est présenté comme une infrastructure destinée à rendre l’approvisionnement en minerais critiques plus rapide, plus sûr et plus durable.

Carte des principaux corridors de transport recommandés et des zones d’intérêt identifiés par la Commission européenne. Source : Commission européenne.

Devenu l’un des projets phares du programme européen Global Gateway, la stratégie par laquelle l’Union européenne finance des infrastructures afin de renforcer ses partenariats économiques et de sécuriser certaines chaînes d’approvisionnement stratégiques, le Corridor de Lobito s’inscrit également dans le Partnership for Global Infrastructure and Investment (PGII) soutenu par les États-Unis. En octobre 2023, un protocole d’accord réunissant l’Union européenne, les États-Unis, l’Angola, la RD Congo, la Zambie, la Banque africaine de développement et l’Africa Finance Corporation a consacré le corridor comme projet stratégique pour le développement des chaînes de valeur liées aux minerais critiques (2). Son développement est soutenu par d’importants financements publics européens, auxquels la Belgique contribue.

L’intérêt des puissances occidentales pour cette infrastructure s’explique largement par la place croissante qu’occupent le cuivre et le cobalt dans la transition énergétique mondiale. Batteries, véhicules électriques, réseaux électriques et technologies numériques dépendent fortement de ces ressources, dont la RD Congo possède certaines des plus importantes réserves mondiales.

Mais le Corridor de Lobito s’inscrit également dans une compétition géopolitique plus large. Une grande partie du chemin de fer angolais a été réhabilitée grâce à des financements chinois dans les années 2000. Aujourd’hui, l’Union européenne et les États-Unis cherchent aussi à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement dans une région où la Chine joue déjà un rôle majeur dans la construction d’infrastructures et dans le secteur minier.

Présenté comme un moteur de développement durable, le Corridor de Lobito promet de soutenir l’agriculture, les échanges commerciaux et l’intégration régionale. En octobre 2025, la Commission européenne a annoncé 57 millions d’euros de nouvelles subventions destinées à l’agriculture, aux infrastructures logistiques et au commerce régional. Ces financements s’inscrivent dans un engagement plus large de Team Europe, auquel la Belgique participe, et dont les investissements cumulés dans le corridor dépassent désormais 2 milliards d’euros. Reste une question centrale : ces investissements permettront-ils un véritable développement des territoires traversés ou servent-ils avant tout à sécuriser l’approvisionnement européen en minerais critiques ? Le développement local est-il un objectif en soi ou la condition de l’acceptabilité d’une nouvelle voie d’extraction et d’exportation ?

2. Kolwezi : le développement local au-delà de l’extraction ?

Au cœur de la région minière du Lualaba, Kolwezi occupe une place centrale dans le Corridor de Lobito. La ville concentre une part importante des ressources en cuivre et en cobalt qui alimentent les ambitions du projet. Pourtant, malgré cette richesse, elle demeure confrontée à de profondes vulnérabilités sociales et environnementales. De nombreux mineurs artisanaux travaillent dans des conditions précaires, tandis que l’exploitation intensive des minerais s’accompagne de pollutions des sols, de l’eau et de l’air qui affectent les écosystèmes, les terres agricoles et la santé des populations riveraines (3).

Les risques liés à la réhabilitation du corridor apparaissent déjà dans certains quartiers de la ville. À Bel Air, où une ancienne voie ferrée doit être modernisée, une enquête de Global Witness estime qu’entre 700 et 1 200 bâtiments pourraient être affectés par les travaux, exposant potentiellement entre 3 500 et 6 500 personnes à des déplacements, des expropriations ou à la perte de leurs moyens de subsistance. Au-delà de ces chiffres, plusieurs organisations locales dénoncent un manque d’information des communautés concernées et réclament davantage de transparence, de consultation et de garanties en matière de droits humains (4).

Cette situation soulève une question essentielle : comment faire en sorte que le Corridor de Lobito bénéficie réellement aux populations locales ? Plusieurs acteur·ices de la société civile rappellent que son succès ne devrait pas être évalué uniquement à l’aune des volumes de minerais exportés. Le corridor pourrait aussi faciliter le transport de produits agricoles, améliorer l’approvisionnement alimentaire, soutenir les échanges commerciaux locaux, favoriser la mobilité des personnes et contribuer à la diversification des économies régionales.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de construire une infrastructure plus efficace pour exporter les minerais. Il est de faire du Corridor de Lobito un levier de développement pour les territoires qu’il traverse, plutôt qu’une nouvelle voie d’extraction tournée principalement vers les marchés internationaux.

3. Une transition verte, mais pour qui ?

Le Corridor de Lobito peut sembler éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyen·nes belges. Pourtant, il nous concerne directement.

Les minerais qui transiteront par ce corridor entreront dans la fabrication de batteries, de panneaux solaires, de réseaux électriques ou encore d’appareils numériques utilisés chaque jour en Europe. Notre transition énergétique dépend en partie des ressources extraites dans des régions comme le Katanga. Ce lien n’est d’ailleurs pas nouveau : c’est par cette voie ferrée, aujourd’hui réhabilitée en Angola, que l’Union minière du Haut-Katanga (fondée en 1906, dans l’orbite de la Société générale de Belgique) exportait déjà le cuivre et le cobalt katangais. Son héritière, la multinationale belge Umicore, demeure aujourd’hui un acteur majeur du raffinage et du recyclage du cobalt.

Cette réalité invite à dépasser une vision purement technologique de la transition écologique. Réduire les émissions de gaz à effet de serre est indispensable, mais la manière dont cette transition est mise en œuvre l’est tout autant. Une transition ne peut être qualifiée de durable si elle repose sur une intensification de l’extraction des ressources sans garanties en matière de justice sociale, environnementale et fiscale. Les bénéfices de l’économie verte doivent être partagés plus équitablement entre les territoires qui consomment les ressources et ceux qui les produisent.

La tentation serait de ramener cette responsabilité à des gestes individuels : choisir un téléphone plus durable, réparer davantage ou remplacer moins souvent nos appareils. Ces choix ont leur importance, mais ils ne suffisent pas. Les conditions d’extraction des minerais, le partage des bénéfices économiques ou encore le respect des droits des communautés dépendent avant tout de décisions politiques, économiques et réglementaires.

En Belgique et en Europe, plusieurs leviers existent. Nous pouvons interpeller les eurodéputé·es afin qu’ils et elles défendent un devoir de vigilance ambitieux plutôt que de le voir progressivement affaibli. Nous pouvons exiger que les financements européens, qu’ils proviennent du Global Gateway ou de la Banque européenne d’investissement, soient conditionnés au respect effectif des droits humains, à la transparence et à une véritable consultation des communautés concernées. Nous pouvons également soutenir les organisations congolaises qui documentent les expulsions, défendent les droits des populations riveraines et portent leurs revendications.

Enfin, le débat belge sur notre passé colonial nous invite aussi à interroger nos choix présents. La réparation ne se joue pas uniquement dans le regard que nous portons sur notre histoire : elle se construit également dans la manière dont nous organisons aujourd’hui notre transition énergétique, dont nous finançons nos infrastructures et dont nous promouvons des modes de production et de consommation plus sobres et plus justes.

Clara Gobbe & Quentin Hayois.

Références

(1) Afrewatch, Strategic Minerals and Miombo Forests in the Democratic Republic of the Congo, 2026

(2) IPIS, Infrastructure, Extraction and Accountability around the Lobito Corridor in Southern DRC, 2025

(3) IPIS ; Afrewatch, op. cit. (4) Global Witness, Thousands in DRC could face eviction from Lobito Corridor railway, 2025;Business & Human Rights Resource Centre, Thousands in DRC could face eviction from Lobito Corridor railway, 2025

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