L’implication de l’Eglise Catholique dans la politique en RD Congo : un protagoniste traditionnel face au pouvoir

A la suite d’une tentative du gouvernement de se maintenir en place au-delà du délai constitutionnel, l’Eglise Catholique en RD Congo a été appelée à mener une médiation en décembre 2016. Cette Eglise n’en était pas à sa première implication dans l’arène politique. D’où tire-t-elle sa légitimité ?

Introduction

Kinshasa a assisté récemment à la création cardinalice de Mgr Fridolin Ambongo – un événement qui célèbre la nomination officielle de l’Archevêque de Kinshasa avec 12 de ses pairs. A cette occasion, tous les barons de la politique congolaise ont répondu présents à l’invitation pour être témoins de cette manifestation.

Trois mois avant la fin du second mandat présidentiel de Joseph Kabila, l’opposition, conduite par Etienne Tshisekedi, avait donné un carton jaune au président en guise d’avertissement pour voir des actions concrètes visant à garantir la tenue des élections présidentielles selon le calendrier de la commission électorale. S’en est suivi un carton rouge à la date butoir à laquelle celui-ci devait soit organiser les élections, soit déposer sa démission officielle. Mais face au manque de volonté manifeste de l’ex-Président Joseph Kabila de respecter les calendriers électoraux, la grogne populaire s’est progressivement consolidée et transformée en protestations massives à travers tout le pays. L’enjeu était de taille : l’organisation des élections démocratiques et transparentes.

Face au blocage et à la crise qui se mettaient en place, Kabila a eu recours, d’abord à la médiation régionale qui n’a pas abouti, ensuite, en dernière instance, à la CENCO (Conférence Episcopale Nationale du Congo). Celle –ci s’est avérée être l’ultime institution capable d’apaiser toute implosion nationale. Les bons offices de la CENCO – nous y reviendrons – bien qu’ayant abouti à un accord bafoué dans ses grands principes par le régime en place a, quand même, conduit à la tenue des élections au 30 décembre 2018.

Quels ont été le parcours et le rôle de l’Eglise Catholique dans l’histoire contemporaine congolaise ? Tire-t-elle sa légitimité du fait que le pays serait majoritairement structuré à partir d’un socle religieux ? L’Eglise a-t-elle ainsi le droit d’intervenir dans les domaines politique et de développement ? Comment est-elle structurée ? Peut-elle imposer sa vision politique et menacer de suspendre ses œuvres sociales ? Voilà des questions auxquelles nous tenterons de répondre dans cette analyse.

Retour historique sur le rôle de l’Eglise en RD Congo

C’est dès 1488 que débuta l’influence catholique sur la région. Diego Cao, à la recherche d’une voie plus sûre pour arriver aux Indes arrive à Mpinda, à l’embouchure du fleuve Congo. Dans la foulée, débarquent les premiers missionnaires catholiques portugais. Ceux-ci ont baptisé le Roi Nzinga Kuvu sous le nom de Joao Ier (Jean Ier). En 1518, l’un des princes du royaume Congo, Don Henri est envoyé aux études à Rome où il sera nommé premier évêque originaire d’Afrique Subsaharienne.

Par la suite, l’Église a constitué l’un des piliers de la trinité coloniale, avec l’administration belge et les compagnies à charte — des sociétés privées qui prélevaient des impôts et détenaient des concessions minières.

Pendant l’époque coloniale, l’implication de l’Eglise catholique dans la vie sociale était déjà vigoureuse et se traduisit entre autres en 1954 par la création à Léopoldville (actuelle Kinshasa) de l’Université du Lovanium (l’actuelle Université Nationale du Congo) par le biais des pères Jésuites en provenance de la Belgique.

En 1956, l’Abbé Joseph-Albert Malula, publie un manifeste sur l’indépendance intitulé « conscience Africaine » et remet courageusement en question certains aspects de la politique de l’authenticité [1] voulue par le Président Mobutu Sese Seko, ce qui lui a valu l’exil.

En 1957, le premier évêque après l’indépendance est nommé (Monseigneur Kimbodo) et la première faculté de Théologie en Afrique voit le jour.

À l’indépendance, la structure catholique a joué un rôle plutôt conservateur et défavorable à la vision de Patrice Lumumba, lors de la sécession katangaise.

Après l’indépendance, le président Mobutu se retrouvera constamment en confrontation face à une Eglise catholique incarnée par le Cardinal Malula (archevêque de Kinshasa 1964-1989) qui fut la seule institution à ne pas lui être assujettie. A titre d’exemple, Mgr Malula avait demandé, en vain, à Mobutu de gracier quatre ministres [2], accusés de conspiration contre le régime, avant que ceux-ci soient finalement pendus sur la place publique à la pentecôte 1966 pour « haute trahison ».

Mobutu, conscient de la puissance et de l’omniprésence catholiques sur le territoire congolais, voulut utiliser cette position tentaculaire au profit de son parti en cherchant à créer au sein de chaque paroisse des comités de la jeunesse du MPR parti-état. L’Eglise refusant de lui donner une suite favorable, cela incarna un point de discorde majeur entre les deux protagonistes.

Lorsque, en 1991 l’évêque Laurent Monsengwo fut élu à la présidence de la CNS, la Conférence Nationale Souveraine : organe supra étatique et représentatif mis en place chargé de préparer la transition démocratique. C’est un symbole de rassemblement qui est lancé. De nombreux congolais se sont ainsi reconnus dans les positions en faveur du bien commun prônées par ce leader issu de l’Eglise catholique.

Son profil semblait répondre aux aspirations démocratiques et libérales du peuple congolais.
Le Cardinal Monsengwo, d’abord président de la CNS puis du HCR-PT (Haut Conseil de la République-Parlement de transition), se positionnera par la suite comme médiateur dans « le combat des chefs » entre Mobutu et E. Tshisekedi (le père de l’actuel Président Felix Tshisekedi).

Ce rôle joué par l’Eglise congolaise à travers la CENCO dans le processus de transition démocratique eut une signification historique aux yeux de nombreux protagonistes, témoignant de la volonté de l’institution de privilégier le bien-être de la population aux aspirations politiques et politiciennes.

Le mémorandum des évêques du 9 mars 1990 [3] dans lequel les évêques soulignent la lourde responsabilité de Mobutu dans la situation catastrophique du pays [4] leur a valu, ainsi qu’à ceux qui l’ont publié, de nombreuses critiques et sanctions de la part du pouvoir. Toutefois, cela a abouti à une ferveur populaire.

La marche chrétienne de 1992, en a été le corollaire principal. Elle est appelée « marche de l’espoir » bien qu’elle ait illustré, de manière plus concrète, les dangers qui guettent les effets de l’engagement politique et actif de l’Eglise Catholique dans ce pays.

Rôle actif et naissance du Comité Laïc de Coordination (CLC)

La CNS, dans son élan de popularité fut jugée menaçante par Mobutu qui finit par la suspendre en 1992. En réaction, des citoyens, intellectuels, professeurs d’université et étudiants universitaires de Kinshasa, montèrent au créneau. Ils créèrent, le premier mouvement du Comité Laïc de Coordination (CLC).

Isidore Ndaywel, un des pionniers de ce mouvement s’interrogeait : « Quelles stratégies mettre en place pour emprunter des raccourcis qui mènent droit au développement ? Le climat général de désordre social contribue à assombrir encore un horizon toujours nuageux [5] ».

En 2016, face au blocage politique du pays, le CLC est revenu sur le devant de la scène. Forts de leurs convictions, face à la passivité constatée après les réguliers messages et appels engagés des Evêques (2016-2018), les intellectuels catholiques on voulu servir de base populaire pour transformer les messages des Evêques en actions concrètes ; notamment en organisant de nombreuses manifestations. Cela permettait aussi aux évêques de se protéger, d’un point de vue sécuritaire d’une part, mais aussi d’un point de vue politique. Ceux-ci voulaient garantir le caractère neutre de leur démarche, et éviter d’être perçus comme des opposants politiques.

L’objectif du CLC était d’accomplir des actions concrètes afin d’orienter le pays vers un processus électoral transparent et démocratique en RD Congo. Tous les évêques, n’ont pas immédiatement autorisé, spécifiquement, l’existence de nouveaux noyaux de ce mouvement (CLC) dans leur diocèse respectif. Nombre de jeunes néanmoins, même des non-catholiques, se sont identifiés au CLC et ont emboîté le pas en manifestant en concomitance dans les espaces publics en provinces sans attendre d’y être appelés. Le CLC n’est donc pas encore une réalité organisée au sein de toutes les structures de l’Eglise en RD Congo. Il est important de noter qu’il existe dans chaque diocèse un Conseil de l’Apostolat des laïcs catholiques du Congo (CALCC)

La CENCO, une structure à visée sociétale

La CENCO repose sur une assise territoriale qui lui confère une certaine légitimité. A travers ses 1450 paroisses reparties en 47 diocèses et 6 provinces ecclésiastiques (archidiocèses). Au sommet de cette organisation territoriale et administrative se trouve la CENCO où siègent tous les archevêques et évêques du pays. A travers son président élu par ses pairs, la CENCO intervient dans de nombreux domaines de la société dans laquelle elle est impliquée directement ou via ses ramifications.

Cela n’est pas symptomatique d’une volonté d’ingérence de la structure catholique. Comme la CENCO l’a répété à maintes reprises ce n’est pas son rôle mais elle veut, surtout lorsqu’elle y est invitée par les acteurs majeurs, s’impliquer via les valeurs chrétiennes qui sont les siennes : respect des droits humains, justice, etc. Elle conduit donc son action sur base de ses valeurs intrinsèques. L’Eglise Catholique en RD Congo concrétise ses engagements politiques via ses différentes structures des Commissions Justice et Paix. Ces dernières sont très actives en termes de plaidoyer, mais aussi de sensibilisation et d’observation électorales, ou relatives aux droits humains. La structure a déployé en 2018, à l’occasion des élections nationales, plus de 40.000 observateurs électoraux spécialement formés pour suivre le déroulement du scrutin jusqu’au dépouillement des résultats. En l’absence de toute mission étrangère d’observation, ce processus gigantesque a cherché à couvrir plus de deux tiers des bureaux de vote présents sur tout le pays ; et ce afin de respecter les critères internationaux en matière de transparence électorale.

D’autres structures liées à l’Eglise continuent également à œuvrer en RD Congo en apportant le concours nécessaire à la société civile comme la CERN [6]. Celle-ci recueille les données relatives à l’exploitation des ressources naturelles dans tout le pays. Elle a notamment travaillé avec ses partenaires et organisations de la Société civile pour la récente réforme du Code minier Congolais.

Une administration pyramidale et une légitimité populaire

La force de l’Eglise Catholique en RD Congo ne tient pas seulement à la grande majorité de ses adeptes mais aussi au fait de son organisation pyramidale qui lui permet de quadriller l’ensemble de cet immense territoire de 2.345.409 km². Ses différentes représentations à travers le pays, partagent une organisation administrative, mais aussi une doctrine et des pratiques communes. Elle est considérée comme « la plus grande Eglise catholique d’Afrique et l’institution la plus ordonnée de la RD Congo »

Enfin, l’institution catholique agit dans les provinces à travers ses différents services diocésains comme le centre diocésain de pastorale, catéchèse et liturgie (CDPCL), Caritas, commission diocésaine Justice et Paix (CDJP), Bureau diocésain de développement (BDD), Bureau Diocésain des Œuvres médicales (BDOM), Economat Général, etc. Il est à noter aussi qu’il existe, au niveau des paroisses, différentes communautés ecclésiales vivantes (CEV) disséminées dans chaque quartier afin d’opérationnaliser au niveau le plus local et décentralisé possible les actions de l’institution. Grâce à toutes ses structures sociales (écoles, hôpitaux, projets de développement et d’entraide charitable…), la religion catholique conserve un accès très important à une multitude de publics congolais.

Les relations entre Église et monde politique sont, quant à elles, en partie régies par le principe consacré par la constitution, à savoir la laïcité, dont les piliers sont la liberté de croyance, d’exercice du culte et l’autonomie réciproque des Églises et de l’État. Mais quelques 66.5% de Congolaisprivilégieraient l’orientation religieuse à la patrie ou l’ethnie. Ainsi, une frange non négligeable de chrétiens demeure sensible aux orientations des leaders de religions.

Légitimité d’intervention des religieux dans l’espace public et laïcité

A l’échelle individuelle, il est évident que les chrétiens de RD Congo comme d’ailleurs sont libres de s’engager dans les partis politiques ou dans des mouvements citoyens La société congolaise n’est pas régie par une réglementation particulière en matière de neutralité laïque. Par contre, en termes de communauté globale, les chrétiens n’ont pas à s’engager dans des combats électoraux de la même façon que des partis politiques. C’est la limite que la CENCO a cherché à ne pas franchir, en respectant scrupuleusement la séparation de l’Eglise avec le pouvoir.

On voit aussi apparaître dans la conscience des personnes croyantes une articulation importante entre la spiritualité et l’exigence d’une intervention dans la vie de la cité. Elle vit la coprésence spirituelle/temporelle et en même temps la distinction. Mais ici, pas de séparation : c’est dans son unité que la personne s’engage. Pour l’équilibre de la laïcité, il est essentiel que les deux plans de l’intervention ne soient pas confondus. Il appartient donc à ces personnes de participer au débat, d’être là où les idées s’opposent, d’abord pour contribuer à façonner le bien commun, et ensuite, pour ne pas prendre la parole seules.

L’Eglise Catholique en RD Congo, tout en restant dans les compétences qui lui sont reconnues, dans les limites de son rôle, doit s’exprimer sur les problèmes sociétaux qui traversent la société. C’est pour cette raison que les Evêques de la CENCO produisent régulièrement des messages pastoraux et des déclarations engagées qui, le plus souvent, ont pu défrayer la chronique. À titre d’exemple,la déclaration « le pays va très mal. Débout congolais ! »a fortement indisposé le Gouvernement, lorsque la CENCO y avait réclamé que le président Joseph Kabila annonce publiquement qu’il ne serait pas candidat aux élections présidentielles. « L’imbroglio politique (en République démocratique du Congo) et la souffrance de la population qui en résulte dépassent le seuil du tolérable », estimaient les évêques catholiques congolais .

Conclusion

L’Eglise Catholique reste très active, on l’a vu, dans la vie sociale au Congo. Le plus souvent elle intervient pour renforcer les services de l’Etat ou prendre carrément sa place en offrant les services là où l’Etat est défaillant ou absent, en matières d’éducation, de santé, de respect des Droits humains...

La CENCO est ainsi devenue à travers le temps une institution qui garde encore aujourd’hui sa place d’actrice majeure, contrepoids important dans la donne socio-politique congolaise. Malgré quelques divergences et dissensions mineures saupoudrées de polémiques internes, elle s’est efforcée à ne pas céder à la pression de devoir suspendre les services publics qu’elle fournit au peuple congolais pour exiger le dénouement politique espéré. Car à ses yeux, les premières victimes seraient les congolais eux-mêmes.

Nous pouvons ainsi comprendre, en Belgique comme ailleurs, que l’Eglise catholique reste encore une des rares structures organisée et reconnue par le peuple congolais sur laquelle il peut s’appuyer pour mieux canaliser et soutenir les efforts de développement humain et social, mais aussi se mobiliser, à la fois individuellement et collectivement.

Patrick Balemba B.


Notes

[1Cette politique visait à revenir à une authenticité africaine, via la réappropriation des noms de personnes et de lieux, en visant à supprimer tout symbole occidental. Elle s’est toutefois réalisée dans un contexte de dictature grandissante et au détriment de libertés fondamentales.

[2Les « pendus de la pentecôte ».

[3De André-Jean Tudesq, Feuilles d’Afrique : Étude de la presse de l’Afrique subsaharienne, édition de la maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 1995, P.229

[4Ce mémorandum a valu l’interdiction à Jeune Afrique qui l’avait intégralement publié.

[5I. NDAYWEL è NZIEM, Histoire générale du Congo, De l’héritage ancien à la République démocratique, Paris Bruxelles, Duculot, Afrique-Editions, 199, p. 815

[6Commission Episcopale pour les Ressources Naturelles

partager par email