Nigéria : dynamisme privé extraordinaire, secteur public oublié. Une fatalité ?

La Fédération du Nigéria est un pays émergent qui doit résoudre des problèmes internes complexes pour pouvoir assurer son positionnement en tant que puissance économique mondiale. Négliger les besoins de sa population dans des domaines comme l’éducation, l’emploi ou la santé, forme une base de mécontentement dont les groupes armés se servent pour appuyer leur revendications, qu’elles soient religieuses, politiques, économiques ou environnementales, et représente un sérieux danger pour la sécurité du pays et de la région.

Etat côtier de l’Afrique de l’Ouest, le Nigéria s’ouvre sur le Golfe de Guinée, et a pour voisins le Tchad, le Cameroun, le Bénin et le Niger. Sa capitale est Abuja, il est constitué de 167 millions d’habitants et a une surface de 924 000 km², l’équivalent de deux fois l’Espagne.

Après son indépendance en 1960, une guerre civile éclate en 1967 ; le bilan des trois années de conflit est de 1,5 million de morts. A partir de 1970 plusieurs coups d’état ont lieu, mettant au pouvoir autant de gouvernements militaires, jusqu’aux premières élections démocratiques en 1999.

Initialement, l’atout du Nigéria est l’agriculture : 47% de sa population travaille dans ce secteur. Autrefois considéré comme le grenier à céréales de l’Afrique de l’Ouest, le secteur des hydrocarbures et des minerais reçoit aujourd’hui l’essentiel des investissements.

Des richesses qui ne profitent pas à la population

Le Nigéria représente en effet la première réserve de gaz du continent africain ; il était en 2011 le 12e producteur de pétrole du monde, et le 1er d’Afrique. En 2010 le pétrole représente 90% des exportations et 70 % du revenu fédéral, jouant un rôle crucial dans le taux de croissance moyen de 9% depuis 10 ans, et dans son statut de deuxième puissance économique africaine derrière l’Afrique du Sud. Ces ressources ont apporté une prospérité certaine à l’industrie pétrolière, mais également dépendance et vulnérabilité.

En effet, ce sous-sol riche ne profite pas à la majorité de la population : 70% de la population vit avec moins d’ 1,25 $ par jour (soit 100 millions de personnes), un tiers de la population est analphabète, et moins de 10% des jeunes entament des études universitaires. Les politiques semblent incapables de répondre aux besoins du peuple nigérian et les conséquences sont nombreuses et préoccupantes.

Tout d’abord, la prospérité du secteur pétrolier au Sud n’améliore en rien les conditions de vie des populations du littoral. Au contraire, la prolifération des exploitations et des entreprises étrangères entraîne une augmentation de la corruption et la destruction des emplois liés à la pêche et à l’agriculture, sans compter l’impact néfaste de ces exploitations sur la faune et la flore locales. Les autorités nigérianes ont ainsi recensé plus de 700 marées noires entre 1970 et 2000, et 2000 grands sites de pollution.

Suite à ce constat, le MEND (Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger) initie en 2005 de multiples attaques sur les installations pétrolières, réclamant une meilleure répartition des revenus issus des ressources nationales. Ainsi il demande l’attribution de 25 à 50% des revenus pétroliers aux régions productrices, au lieu des 13% actuellement alloués. L’amnistie signée avec le gouvernement a divisé le mouvement en deux factions, une modérée et une radicale, ce qui explique la continuité des attaques. Or celles-ci dégradent l’état de l’environnement et du littoral, alors même que la demande initiale du mouvement auprès de Shell était une compensation financière de 1.5 milliard de dollars en réparation des dégâts causés sur l’environnement du Delta.

D’autres initiatives sont mises en œuvre par les habitants du Delta du Niger qui voient depuis des décennies l’or noir pompé de leurs terres, créant des millions de dollars au profit des entreprises étrangères [1] et des élites du pays. Certaines personnes ont décidé de récupérer un peu de ces ressources, pratiquant ainsi le “bunkering”, le vol de pétrole brut, qu’ils considèrent comme un de leurs droits.

Ni les actions militaires, ni la campagne d’information sur l’impact environnemental de leurs actions ne semblent pouvoir stopper ces différentes actions. Tant que le chômage des jeunes (la moitié des 15-25 ans est sans emploi) et la pauvreté ne sont pas traités par les autorités nigérianes, l’on ne s’attend pas à une accalmie.

La religion, facteur de schisme

D’autre part, la religion divise les habitants de ce pays, avec un Nord musulman et un Sud chrétien. La démarcation n’est toutefois pas si clairement marquée, et les disparités économiques sont également à prendre en compte dans l’évaluation et l’analyse des tensions existant entre les régions nigérianes.

En 1999, 12 États du Nord décident d’appliquer la loi coranique dans le droit pénal, optant donc pour une nette radicalisation. En 2002 la secte Boko Haram, expression haoussa signifiant “l’éducation occidentale est un péché”, voit le jour, revendiquant une application stricte de la charia pour le nord du pays, et une réduction de la corruption gouvernementale.

Les cibles sont multiples et les attaques meurtrières : agents de la sécurité, représentants gouvernementaux, religieux (chrétiens et musulmans condamnant les attaques de Boko Haram), organisations internationales... Au moins 3 000 personnes ont été tuées en trois ans, ce qui amène Human Rights Watch à qualifier leurs attaques de “crimes contre l’humanité”. L’ONG insiste sur le fait que les exactions perpétrées par les forces de sécurité nigérianes entraînent l’établissement d’une spirale de la violence.

Les autorités nigérianes ont comme responsabilité la protection de leurs citoyens, mais aussi le respect des conventions internationales, et doivent donc substituer la justice à l’usage de la violence, dans le but d’empêcher la colère et l’indignation de gonfler les effectifs de Boko Haram.

Alimenté par l’instabilité de la région du Sahel et de l’Afrique du Nord qui provoque d’importants transferts d’armes et de combattants, le mouvement national devient transnational et fragmenté. Le tumulte lié aux élections nationales de 2015, l’envoi de militaires nigérians au Mali et l’implication d’hommes politiques dans le financement du mouvement sont autant d’éléments qui compliquent la résolution du problème des groupes armés au Nigéria et exacerbent les tensions nationales déjà existantes.

Lutter contre la corruption

Les menaces identifiées ne peuvent être sous-estimées dans le contexte actuel de multiplication et d’amplification des dangers transnationaux que constituent le trafic d’armes et de drogues et les actions des groupes armés dans la région, parallèlement à un recul de l’État de Droit et du respect du droit international. L’insécurité et les flux migratoires forcés risquent notamment de renforcer une situation alimentaire déjà extrêmement fragile.

Une des clés pour résoudre cette crise se trouve peut-être dans le traitement d’un problème endémique au Nigéria, un des aspects les plus préoccupants de la situation actuelle : la corruption. Placée à la 139e position sur 176 pays dans le classement de Transparency International des Etats et de leur taux de corruption, la Fédération du Nigéria semble paralysée par un système où tout a un prix, et où l’enrichissement personnel est placé avant le bien-être de la nation.

Depuis que le Nigéria a acquis son indépendance en 1960, environ 380 milliards de dollars provenant de l’exploitation du pétrole se sont volatilisés, selon Nuhu Ribadu, chef de l’unité anti-corruption. Les preuves rassemblées par Ribadu ont contribué à l’identification de centaines de sénateurs, banquiers et forces de sécurité, mais les investigations n’ont pu mener à aucune condamnation. Cet exemple, parmi tant d’autres, illustre le fait qu’en l’absence d’institutions fortes et indépendantes, le Nigéria verra toujours son développement freiné par la corruption.

Les autorités et élites nigérianes ne devraient pas oublier que leur plus grande ressource est, avant le pétrole ou l’or, son peuple, dont elles ne doivent pas oublier l’éducation, l’emploi, la santé et l’accès aux infrastructures de base, tels qu’inscrits dans les Objectifs du Millénium pour le Développement (OMD), dont l’ordre du jour est actuellement en pleine révision.

A ce titre, il est primordial que les concepts comme la transparence, la participation de la société civile, la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance, ainsi que les outils de mesure leur correspondant, soient intégrés au programme des OMD post-2015, afin de voir réellement un changement dans le niveau de vie des plus démunis.

Une église évangélique qui fait débat
L’église évangélique nigériane réunit des hommes aux richesses colossales : les cinq pasteurs les plus riches du Nigéria ont construit des empires valant chacun plusieurs centaines de millions de dollars. Selon Bernard Caron, du journal la Croix, les mouvements évangéliques “promettent à leurs fidèles le succès et la richesse immédiate”. Selon lui, le “fait religieux” constitue un véritable business au Nigéria. L’activité des prêcheurs évangéliques est la plus prospère après celle de l’industrie du pétrole. Maisons d’édition, universités, chaînes de télévision, labels de musique, jets privés, propriétés en Occident, voitures de luxe, etc. leurs investissements sont divers, et les bénéfices importants. En découle un mode de vie qui est perçu comme indécent par de nombreux observateurs, au regard de la pauvreté vécue par l’immense majorité de la population.

Alice Vrinat


Notes

[1Parmi elles Shell, ExxonMobil et Chevron

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