Le radicalisme religieux au Nigeria : Boko Haram

Face à la terreur de Boko Haram, le discours anti-terroriste prend de l’ampleur et guide des réponses hâtives, sous une approche militaire à court terme, qui visent à annihiler la menace sans pour autant s’attarder sur les doléances locales les plus profondes à la base de la radicalisation au Nigeria. Depuis 2009, cette secte islamiste radicale mène une campagne de violence sanglante, laissant la population des provinces du nord dans le plus grand désarroi

Cependant, l’approche anti-terroriste mise en place par le gouvernement de l’ancien président Goodluck Johnathan ignore souvent le contexte historique dans lequel évoluent et se forment les identités religieuses, ethniques et régionales au Nigeria, ainsi que le contexte socio-économique qui aggrave le déséquilibre entre le nord et le sud du pays, créant un terrain fertile aux tensions inter-ethniques et inter-religieuses, surtout entre les jeunes.

Un développement inégal

Comptant la plus grande réserve de pétrole en Afrique, le pays est aussi la deuxième économie la plus puissante du continent, et la plus peuplée, avec près de 165 millions de personnes, dont 19 % sont âgées de 15 à 24 ans. Mais, ces indicateurs reflètent peu la réalité. Le Nigeria est un État fracturé et fragile, prisonnier d’une profonde corruption au sein des administrations provinciales et souffrant d’un déficit de gouvernance et de légitimité croissant. En dépit de sa richesse, le Nigeria est affecté par des taux de pauvreté élevés, la précarité des services publics de base et le manque d’accès, pour les jeunes, à l’éducation, à la santé et aux opportunités d’emploi.

Ainsi, au cours de la dernière décennie, de nombreuses milices ethniques, des groupes séparatistes, ou bien des mouvements religieux radicaux ont vu le jour ou se sont à nouveau réveillés. En s’opposant à l’État, les groupes militants exploitent les plaintes de la population et promettent « le retour d’une société purifiée et plus juste ».

Les dynamiques sous-jacentes à la radicalisation

La radicalisation est un phénomène complexe dû à l’interaction de plusieurs éléments issus à la fois d’un contexte localisé, aussi bien que de processus transnationaux qui dépassent le cadre des communautés, voire de l’État.
Au Nigeria, pendant la période coloniale, les régions du nord et du sud ont été gouvernées séparément en raison des différences culturelles marquées, le nord étant un califat établi depuis 1802. En 1914, pour des raisons économiques, les britanniques décident d’unifier les deux régions en un seul protectorat, y appliquant la règle d’administration indirecte. Cette unification a été pourtant partielle, puisque le régime colonial aida à institutionnaliser les divisions existantes entre les provinces du nord et du sud [1].

Ainsi, au cours de l’histoire, une première dynamique de la radicalisation serait le caractère exclusif de l’accès au pouvoir. Après l’indépendance en 1960, une méfiance mutuelle et des forts différends ethno-religieux, au nord comme au sud, ont empêché le développement d’une identité et d’un sentiment national qui aideraient à surmonter ces différends. La politique est caractérisée par une compétition intense entre élites pour l’accès aux ressources économiques de l’État, considéré comme le principal distributeur des bénéfices. Cette compétition motive très souvent l’exploitation des identités ethniques, régionales ou religieuses pour rallier le support des communautés afin d’atteindre des fins politiques précises, parfois en ayant recours à la violence.

Dans ce contexte et face au sentiment de perte de droits, la promesse d’améliorer ces conditions à travers l’adoption d’un modèle de gouvernement plus transparent est un puissant mobilisateur des espoirs des populations les plus vulnérables. C’est le cas, en particulier, des provinces du nord, historiquement marginalisées politiquement et économiquement.
Dans un pays qui dispose d’un revenu d’environ 50 milliards de dollars issus de ses réserves pétrolières, 70 % de sa population au Nord vivent en condition de pauvreté extrême. En conséquence, le succès relatif de groupes extrémistes tels que Boko Haram au nord du Nigeria tient en grande partie au manque de réponse face à cette situation dramatique, à un environnement de non-droit et à l’émergence du terrorisme au niveau global. En effet, une troisième dynamique encore plus complexe serait celle de l’émergence des réseaux terroristes au niveau international, qui dépassent le contrôle des États grâce, en partie, aux nouvelles technologies.

Foreign education is forbidden

Boko Haram a été fondée par un leader charismatique, Mohammed Yusuf, en 2002, à Maidiguri au nord du Nigeria. Dès son début, la secte vise l’islamisation du Nigeria, affirmant que la corruption au sein de l’État, l’exclusion politique et l’inégalité sociale seraient éradiquées en adhérant aux principes de la secte. Jusqu’en 2009, le groupe était vu comme un mouvement pacifiste, jusqu’en juin 2009 qui a vue une courte et violente révolte initiée par le groupe avec comme objectif l’établissement d’un État Islamique au nord du Nigeria. Les forces armées nigérianes ont réprimé l’insurrection en tuant près de 800 civils et le leader du groupe.

Depuis lors, le groupe a recours à l’hyper-violence. Les églises, les écoles, les institutions de l’État ainsi que des ONG internationales en sont les cibles principales. Le recrutement massif et forcé des jeunes est aussi une pratique très répandue. C’est notamment le cas des Almajiri, des jeunes issus de familles très pauvres envoyés loin de leurs villages pour étudier l’Islam. Éloignés de leurs familles, ces jeunes se trouvent dans une situation alarmante, sans aucune éducation formelle ni soutien social, psychologique ou matériel. Dans ces conditions, les Almajiri, ainsi que d’autres jeunes nigérians sans perspective d’emploi ou d’éducation future, deviennent vulnérables au discours prôné par des groupes tels que Boko Haram. Il est ainsi urgent de porter un regard global sur les conditions de vie des jeunes, afin que le radicalisme ne soit pas une alternative possible de vie [2].

À présent, plusieurs analyses s’attardent sur les implications stratégiques de l’insurrection de Boko Haram au nord du Nigeria. En effet, les épisodes de violence s’accentuent sur cette région mais posent un défi sécuritaire sur la région subsaharienne, un territoire dans sa grand majorité hors de contrôle. Un des exemples les plus parlants est l’enlèvement de plus de 100 jeunes filles. L’armée mis plus d’un an à trouver leur trace. La campagne violente de Boko Haram a gagné en capacité et en membres adhérents, qui viennent en grande partie du Tchad, Mauritanie, Niger, Somalie et Soudan. On note même un participation de combattant de ce groupe dans les camps d’entraînement du groupe Al Shabaab en Somalie.

Cependant, Boko Haram reste peu clair sur la provenance de ses sources de financement et sur sa possible appartenance à un réseau terroriste plus large. En mars 2015, Boko Haram a proclamé son allégeance à l’État Islamique dans une déclaration qui a fait le tour du monde. Mais, plusieurs analystes se montrent sceptiques. En effet, cette déclaration a été précédée par de violentes attaques de l’armée nigériane en partenariat avec d’autres nations africaines sur ses campements, ce qui aurait mis une grande pression sur le groupe pour attirer l’attention et partant, de nouvelles sources de financement [3].

La radicalisation et les actes de violence extrême au Nigéria sont un défi majeur pour la région, mais aussi pour la communauté internationale. Cependant, pendant que la « War on Terror » prend à nouveau de l’ampleur, nourrie par les amalgames médiatiques et la peur collective, les causes concrètes de la radicalisation et du conflit demeurent ignorées. Un conflit localisé peut ainsi devenir un facteur déstabilisateur majeur au niveau régional et/ou global. Néanmoins, il est de plus en plus évident que toute stratégie pour contourner la menace et la violence, si elle n’est pas accompagnée d’une approche plus globale, pourrait être vouée à l’échec.

Angela Ocampo
Volontaire au comité de rédaction du Pour Parler de Paix


Notes

[1Sodipo, Michael O., Mitigating Radicalism in Northern Nigeria. Africa Security Brief. August 2013. p.3

[2Sodipo, Michael O. op cit. p. 4-5

[3Ero, Comfort. African Nations Join Coalitions to Fight Boko Haram. Podcast. 11 March 2015 www.npr.org/2015/03/11/392263866/chad-niger-send-troops-to-fight-extremists-in-nigeria

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