L’Entreprenariat social : vivier de créativité et de solutions

Economie sociale, entreprise sociale, économie solidaire, social business… Pas évident de s’y retrouver parmi tous ces termes qui englobent la vaste communauté d’entrepreneurs plaçant l’utilité sociale au cœur de leurs préoccupations professionnelles. Les domaines d’action sont aussi nombreux et diversifiés que les profils des acteurs.

Le Sud regorge lui aussi de ces initiatives qui, chacune à sa mesure, contribuent à changer le monde. Mais concrètement, de quoi parle-t-on ? Partons à la découverte de ce concept multiforme qui se déploie dans le monde entier et approchons plus particulièrement l’univers de quelques entrepreneurs sociaux du Sud. Haut potentiel !

Qui sont les entrepreneurs sociaux ?

On ne peut pas vraiment définir l’entreprenariat social en une formule unique et précise. Tous ses acteurs se rassemblent toutefois autour de caractéristiques et d’un esprit communs. Le terme même l’indique, la démarche d’un entrepreneur social se situe à l’intersection entre deux champs : une partie des outils de l’entrepreneur classique va être exploitée, mais puisque sa visée est sociale, elle va être mise au service de l’intérêt collectif. Autrement dit, un entrepreneur social est quelqu’un qui va concilier efficacité économique et innovation sociale. Les frontières traditionnelles entre secteurs privé et public sont brouillées pour créer une double valeur !

Mais, pour comprendre la multiplicité des termes, des approches et son succès aujourd’hui, voyons d’abord les mouvements à l’origine de ce concept.

Entreprenariat social, un champ neuf ?

Le terme lui-même est relativement récent, mais notre Histoire est ponctuée de ces grands noms qui ont tenté de répondre à des défis sociaux à l’intérieur même du système économique. Depuis les années 90 toutefois, un véritable mouvement de fond se développe, qui se situe entre les deux grands pôles traditionnellement en tension de l’économie de marché financiarisée, d’une part, et de l’État-Providence, d’autre part. Ce mouvement, qui a émergé en même temps aux Etats-Unis et en Europe, et qui se concrétise également partout dans le Sud, démontre qu’une troisième voie peut exister, viable à la fois économiquement et socialement. Le mot-clé est : innovation !

En Europe, c’est l’Italie qui a fait naître le mouvement en créant un statut spécifique pour les “coopératives sociales”. L’esprit de l’initiative a été bien perçu et, puisqu’il répondait à des besoins non comblés par l’État, il a rapidement pris de l’ampleur et s’est étendu aux autres pays.

Aux États-Unis, l’impulsion a été différente car l’entreprenariat social aurait plutôt trouvé son origine dans les programmes de recherche universitaire (Harvard, Columbia, Yale, etc.) qui, à côté du soutien aux entrepreneurs sociaux, proposent aussi depuis le début des années 90 diverses formations  [1]. Aujourd’hui, l’intérêt pour ce champ va grandissant car il correspond à une orientation particulièrement porteuse pour faire face aux défis actuels. Dans le Sud aussi, cette approche de l’économie répond, en effet, à un besoin ressenti de façon croissante d’inventer des solutions nouvelles et créatives aux problèmes sociaux de plus en plus complexes que connaissent des sociétés, dont des pans entiers sont souvent laissés de côté. La rencontre entre monde privé et secteur public, doublée de l’accent mis sur l’innovation, permet la naissance d’entreprises hybrides, bénéficiant à la fois des forces du social, qui met en avant les préoccupations citoyennes et du mode de gestion du privé.

Un concept aux formes multiples

Puisque le développement de l’entreprenariat social n’a pas les mêmes racines de part et d’autre de l’Atlantique, il est logique que la compréhension du concept ait été, à l’origine, différente en Europe et dans les pays anglo-saxons. Aujourd’hui, les deux interprétations co-existent mais, concernant la réalité des pays du Sud, on utilisera plutôt la version anglo-saxonne, plus apte à décrire les mouvements en cours.

En Europe occidentale, on envisage l’entreprenariat social comme fondamentalement ancré dans le monde de l’entreprise. Les entrepreneurs sociaux français, rassemblés en un mouvement, le Mouves, ont défini comme suit leur secteur : “Les entreprises sociales sont des entreprises à finalité sociale, sociétale ou environnementale et à lucrativité limitée. Elles cherchent à associer leurs parties prenantes à leur gouvernance”  [2]. La lucrativité est donc limitée et les financements mixtes sont au service de l’intérêt général. Le groupe Terre est une belle illustration de cette conception. Bien connu pour ses activités de recyclage de vêtements et de papier-carton, il a également développé une filière de fabrication de panneaux d’isolation acoustique et soutient l’économie sociale au Sud à travers son ONG de développement. Il compte actuellement plus de 300 collaborateurs, dont une bonne partie de personnes tenues éloignées des circuits traditionnels de l’emploi. L’objectif de ce groupe belge est clair : il faut mettre l’économie au service de l’homme et non l’inverse  [3].

Cette visée européenne est en fait assez loin de l’approche anglo-saxonne, où le concept de l’entreprenariat social est plus large et ne concerne pas seulement le monde de l’entreprise. Il s’agit toutefois toujours d’une mise au service de la communauté des talents des entrepreneurs sociaux. Ainsi, pour le journaliste américain David Bornstein, spécialisé dans ce domaine, les entrepreneurs sociaux sont des individus qui résolvent des problèmes sociaux à grande échelle. Partout sur la planète, au Nord comme au Sud, l’entrepreneur social est celui qui “prend en main”, fait évoluer les comportements et les mentalités et joue un rôle catalyseur dans la transformation sociale  [4]. Loin de se limiter au monde de l’entreprise, il s’agit en fait de révolutionner la façon dont la société s’organise et envisage les problèmes sociaux.

De même que les entrepreneurs du monde des affaires vont travailler à créer des opportunités économiques et transformer l’entreprise pour la rendre plus rentable et efficace financièrement, les entrepreneurs sociaux agiront pour améliorer les systèmes, inventer de nouvelles approches et proposer des solutions innovantes qui vont réellement créer de la plus-value sociale. En d’autres termes, ils ont le potentiel de changer le monde ! Dans le Sud, loin des considérations théoriques de l’économie sociale, ils sont des milliers à correspondre à cette définition de l’entrepreneur social ! Le réseau d’entrepreneurs sociaux Ashoka, créé en 1980, s’est d’ailleurs donné pour mission d’identifier ces individus créatifs et porteurs de changement et de les soutenir.

Enfin, une troisième interprétation du concept doit être soulignée, qui est une sorte de jonction entre les deux lectures précédentes. Elle a été principalement développée dans les pays du Sud, notamment grâce à l’impulsion donnée par Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix pour l’invention du microcrédit. On parlera plutôt ici du “social business”, car il s’agit de développer des projets de grande utilité sociale pour les plus pauvres par le truchement d’entreprises qui ont la particularité soit de n’offrir aucune rémunération du capital (version A du social business) soit de partager l’actionnariat entre les bénéficiaires (version B). On exploite les ressources du marché mais à des fins exclusivement sociales.

Illustrations

Voyons, à travers deux autres exemples, le dynamisme et la créativité des entrepreneurs sociaux du Sud.
L’exemple de la Grameen Danone permet de mieux cerner ce qu’est le “social business”. A la base du projet, un constat : 56% des enfants du Bangladesh de moins de 5 ans souffrent de malnutrition, ce qui place ce pays parmi les pires du classement mondial et constitue également un véritable frein au développement du pays. La Grameen Danone a donc été créée en 2006 par Muhammad Yunus pour lutter contre cette situation tragique. Elle propose un yaourt enrichi avec des nutriments essentiels à la croissance à un prix abordable même pour les plus pauvres (6BDT=0,06 €). L’idée est bien sûr également que toute la chaîne de production ait une plus-value sociale, qu’un maximum d’emplois soient créés et que l’impact environnemental soit réduit le plus possible (énergie solaire, emballages bio-dégradables, etc.).

Au Sénégal, l’association Nebeday a été créée en 2011 avec pour objectif de promouvoir une gestion participative et une exploitation raisonnée des ressources naturelles. C’est dans ce but que l’association informe et sensibilise les populations locales en utilisant des outils de communication adaptés au contexte, comme le cinéma-débat ou le théâtre-forum. Nebeday soutient également la création et le fonctionnement d’organisations locales pour la gestion des ressources naturelles, et pour la mise en place de filières visant à valoriser les produits locaux. Les femmes de la région sont des interlocutrices privilégiées de l’association qui souhaite qu’elles deviennent les leaders de leur propre développement économique, social et environnemental.

On le voit, la créativité et l’innovation sont au service du bien commun : nous en avons plus que jamais besoin !

Ashoka, un soutien aux pionniers du monde !
L’organisation Ashoka a véritablement popularisé le terme d’entrepreneur social, dans son acception anglo-saxonne. Plus grand réseau d’entrepreneurs sociaux actuellement, son but est “de faire émerger un monde où chacun est capable d’agir rapidement et efficacement pour répondre aux défis sociétaux”. Autrement dit : nous pouvons tous être acteur de changements ! Concrètement, Ashoka soutient donc ces pionniers, dont une grande partie travaille dans le Sud, afin que puisse essaimer leur capacité d’innovation (www.ashoka.org). L.M.

Laure Malchair


Notes

[1Pour d’autres informations sur l’origine du concept et ses déclinaisons des deux côtés de l’Atlantique, voir par exemple : www.entrepreneur-social.net

[2Voir le site internet du Mouvement des entrepreneurs sociaux pour plus de détails : http://mouves.org/

[4BORNSTEIN, D. Comment changer le Monde. Les entrepreneurs sociaux et le pouvoir des idées nouvelles, Editions La Découverte, Paris, 2005.

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