L’écoféminisme : repenser la société après la crise

Le confinement a mis en lumière les profondes inégalités et limites de notre système économique et, a précipité une prise de conscience des citoyens. Le ralentissement du rythme de nos vies nous a offert le temps de penser… à la vie que nous menons et à celle des générations futures. Dans ce contexte propice à la réflexion et au renouveau, l’écoféminisme nous offre une grille de lecture pour comprendre les différentes crises qui touchent notre société et notre planète.

Introduction

La période à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, la gestion et les conséquences de la pandémie, ont fait émerger une méfiance vis-à-vis des systèmes en place, politique comme économique. Néanmoins, cette méfiance est accompagnée d’une multitude d’actions et d’alternatives mises en place directement par les citoyens. L’écoféminisme permet de mieux comprendre l’émergence de ces actions solidaires mues par la nécessité d’aider ses semblables, proches, collègues, voisins. En plongeant dans les eaux de l’écoféminisme, on s’ouvre à une critique de la société contemporaine et à l’alternative d’une société basée sur d’autres valeurs.

L’écoféminisme, ça vient d’où ?

À l’origine, l’écoféminisme est un terme construit par Françoise d’Eaubonne [1] , une militante, romancière et philosophe française. C’est au début des années 70, dans le contexte très particulier de la Guerre Froide et de la dissuasion par l’armement nucléaire, qu’elle crée une théorie écoféministe qui s’intéresse à l’interconnexion entre l’écologie et le féminisme. La peur de voir une catastrophe arriver est omniprésente, les conséquences semblent surréalistes : l’élimination du vivant sur une partie de la Terre. L’inquiétude est très présente et fait émerger de nombreuses actions citoyennes. Dès le début des années 80, de nombreuses actions s’inscrivent dans le prolongement de la théorie de Françoise d’Eaubonne, l’écoféminisme. Il s’agira, notamment, de mobilisations organisées par des femmes luttant contre le développement nucléaire qui met en danger la planète, leur vie et celle de leurs enfants.
On peut citer :

  • la manifestation de « Plogoff » [2] en France qui permettra d’enrayer l’établissement d’une centrale nucléaire dans le lieu du même nom sur demande de François Mitterrand suite à la mobilisation,
  • le camp des femmes pour la paix qui lutta pacifiquement contre l’installation de missiles nucléaires sur la base militaire de Greenham Common, en Angleterre [3] ou encore,
  • la fameuse Women Pentagone Action aux États-Unis où des femmes formèrent une chaîne humaine encerclant le Pentagone qui représente le pouvoir impérial qui « joue » avec leur vie. Elles clament ainsi leur désespoir et leur désaccord à la relance des programmes militaires et la fabrication de bombes nucléaires [4] sous la législature de Reagan.

Complexe à définir, l’écoféminisme n’est pas la simple contraction des termes écologie et féminisme. L’écoféminisme est à la fois un mouvement politique, une éthique, une philosophie ou encore une esthétique [5]. C’est pourquoi il existe de nombreuses interprétations du terme « écoféminisme » qui sont autant de ramifications et de perceptions du monde possibles. Néanmoins, ces perceptions se rejoignent et s’accordent toutes autour d’un constat : l’existence de liens indissociables dans les rapports de domination exercés sur les femmes et la nature [6]. Ce constat est essentiel dans la réflexion écoféministe. Avec tout d’abord une réflexion sur la domination de l’homme sur la femme, caractéristique du patriarcat, sur lequel sont fondées les bases de notre société occidentale. Et par ailleurs la domination des êtres humains sur la nature, qui est maintenue grâce au système capitaliste productiviste qui exploite de manière intensive les ressources naturelles. À cela peut également s’ajouter la domination des pays du Nord sur les pays du Sud, à travers la colonisation et la mondialisation.

Il ne s’agit pas seulement de critiquer les bases sur lesquelles s’est fondée notre société et les dérives qui ont suivi. Il s’agit de percevoir l’interdépendance entre les maux auxquels nous faisons face. Considérer l’interdépendance entre les symptômes pour aviser la cause profonde.

Femmes et environnement, quel rapport ?

L’économie capitaliste prétend se suffire à elle-même. Pourtant, elle fait apparaître une double dépendance, premièrement, vis-à-vis de l’environnement, qui fournit la matière première pour l’essentiel des besoins humains. Deuxièmement, vis-à-vis de la force de travail des femmes au niveau domestique sans laquelle les activités économiques et marchandes ne pourraient exister [7]. Cette force de travail n’est pas salariée tout comme les coûts écologiques ne sont pas pris en compte dans la production de capital. L’autonomisation de l’économie, que nous associons à la modernité, et que la mondialisation a étendue à toute la planète, repose sur la séparation entre la vie domestique et la vie économique. Mais également sur la capacité de l’économie à produire ses propres conditions de reproduction, en se détachant de son milieu associé, à savoir, sa dépendance envers la nature et la famille. Les femmes et la nature sont donc absolument nécessaires au bon fonctionnement de l’activité humaine et économique, mais sans être reconnus comme des actrices économiques à part entière.

Les femmes sont les premières victimes de la mauvaise gestion des ressources naturelles, tout comme la nature et les ressources naturelles, elles sont des externalités économiques. C’est-à-dire ? La main d’œuvre féminine est sous payée, ou n’est pas payée quand il s’agit de s’occuper du foyer. Cette activité est pourtant essentielle car elle est responsable de l’éducation des enfants et des fonctions de « care » [8], nécessaires à la reproduction de la force de travail. Une partie du travail quotidien des femmes est donc invisibilisé par le système économique actuel. Le système économique les exploite sans rétribution [9]. Le système capitaliste donne « l’illusion d’une économie autonome, capable de s’autoréguler et de générer des plus-values, fonctionne par occultation de la force de travail féminine et des ressources naturelles exploitées gratuitement » [10].

Qu’est-ce que le « care » ?

La notion du « care » renvoie au travail dit « de reproduction » qui comprend les activités domestiques, de soin, d’attention, d’éducation qu’effectuent, en général et en majorité, les femmes. Il s’agit d’activités dispensées gratuitement au sein des foyers mais également des nombreux métiers qui se sont avérés indispensables durant le confinement, aides-soignant.e.s, infirmier.ère.s, vendeur.euse.s, ainsi que les autres activités pourvoyeuses de préservation du fonctionnement de la société. Les femmes sont majoritairement représentées dans ces métiers notamment dans la santé humaine et l’action sociale où l’on compte 80% de femmes [11]. L’expérience du confinement nous a fait redécouvrir l’importance de la solidarité, l’attention à autrui et la protection due à chacun, nous sommes tous dépendants des autres et de notre environnement que ce soit pour des besoins vitaux ou des besoins plus ordinaires [12]. L’approche écoféministe a donc tendance à replacer le « care », cette notion de soin et d’attention vis-à-vis des autres et vis-à-vis de l’environnement, au centre de notre système politico-économique. Cela permet de repenser les relations, d’une part, entre individus et d’autre part, entre les individus et la nature, dans une optique de respect et d’interdépendance.

Ce cadre de pensée est associé à un système de valeurs, mettant en avant les valeurs de solidarité et d’entraide en opposition aux valeurs de concurrence et d’individualisme. En mars 2020, lors de la première vague du coronavirus, la création spontanée d’un réseau de solidarité autour de la confection domestique de masques a été considérée comme une approche écoféministe remettant le « care » au centre du système. « En quelques jours, elles se sont formées les unes les autres, ont relocalisé les chaînes de production, ont démontré l’enjeu essentiel du care » [13]. Il faut noter qu’à nouveau, ce travail a été, en majorité, non rémunéré et effectué de manière bénévole, motivé exclusivement par l’urgence d’aider son prochain.

Le capitalisme, le patriarcat, la croissance : des préceptes devenus obsolètes ?

Actuellement, notre société occidentale moderne se construit sur deux grands principes politico-économiques : le capitalisme et le patriarcat. Ces deux systèmes fonctionnent sur des relations de domination. Le capitalisme introduit une recherche du capital par l’accumulation, à travers une production intensive à moindre coût. Cela a des conséquences désastreuses sur l’environnement et l’utilisation de la nature par les industries et individus mais cela crée également de profondes inégalités dans la distribution des richesses. Le constat que 1% de la population planétaire possède plus de richesses que les 99% restants pousse à la réflexion sur le fonctionnement de notre système économique [14]. Depuis le 19ème siècle, c’est le paradigme politico-économique du capitalisme productiviste qui domine et il guide les prises de décisions à travers ses indicateurs tels que le PIB et la croissance. Ce modèle laisse penser que « nous sommes toutes et tous égaux devant la nature, que nous sommes toutes et tous libres de l’exploiter pour nous enrichir comme Robinson Crusoé sur son île, alors qu’il faut tenir compte des biais de sexe, de classe et de race » [15].

Françoise D’Eaubonne invente le terme « illimitisme » [16] pour désigner cette accumulation du capital et cette recherche de la croissance illimitée. En 1974 déjà, avec le rapport Meadows, le Club de Rome tirait la sonnette d’alarme sur l’impossibilité de maintenir cet « illimitisme ». Ce modèle politico-économique a entraîné une déconnexion entre l’approche sensible du réel et sa représentation modélisée mais également un déni de l’interdépendance des intrants à ce système. Bruno Latour pose la question : « Comment accepter que soient objectives des théories économiques incapables d’intégrer dans leurs calculs la rareté de ressources dont elles avaient pourtant pour but de prévoir l’épuisement ? » [17] . Selon l’écoféminisme, cette domination du système capitaliste sur la nature est étroitement liée à la domination subie par les femmes au sein de la société patriarcale. Selon Françoise d’Eaubonne, « la matrice idéologique qui permet la domination des hommes sur les femmes est la même que celle qui permet la domination des hommes sur la nature » [18] Il s’agit donc d’un mode de pensée, culturellement construit, qui mènerait à un ensemble de comportements de domination et d’oppression. Alors une question se pose : Comment penser au-delà de ces systèmes ancrés et profondément établis dans nos sociétés et nos esprits ?

L’écoféminisme pour repenser le monde

Finalement, « L’écoféminisme est une grille de lecture qui dénonce les rapports d’oppression de nos sociétés nature/humanité, masculins/féminins, Nord/Sud, scientifique/intuitif » [19]. Dans le monde académique et scientifique, nombreux sont ceux convaincus par l’urgence de changer de modèle politico-économique mais ces recommandations ont du mal à trouver un écho au sein de la communauté politique. La remise en cause d’un système établi est extrêmement compliquée.

L’écoféminisme tend à repenser le monde sous un prisme nouveau dans lequel le patriarcat et le capitalisme ne seraient pas la norme. Cette approche nous propose des alternatives possibles au fonctionnement de la société actuelle. Françoise d’Eaubonne imaginait une société défaite de toutes luttes pour le pouvoir et refondée sur des bases neuves. Dans le cadre de la réflexion écoféministe, un point de vue n’est jamais unique et l’importance de la multiplicité des possibles et des interprétations est essentiel, cela n’étant pas valorisé dans la société actuelle qui privilégie un système à tous les autres. À cet égard, il n’y aurait pas de plaidoyer pour un particularisme féminin mais pour un universalisme dont chacun des sexes serait porteur [20]. Si l’écoféminisme dénonce les rapports de domination sur les femmes et la nature, il n’est pas pour autant un cadre de réflexion réservé aux femmes. L’objectif étant de réhabiliter l’ensemble des valeurs conçues actuellement comme « inférieures », c’est-à-dire l’émotionnel, le naturel, le concret, le particulier, associées au féminin, pour les placer au même statut que les valeurs dites « supérieures », la raison, le culturel, associées au masculin. Ces associations étant culturellement construites, cela n’est pas figé.

Loin de concevoir l’individu comme un être humain isolé, la pensée écoféministe l’appréhende dans ses liens complexes de dépendance matérielle – et de continuité – avec la Terre, d’une part, et avec Autrui, de l’autre [21]. L’approche écoféministe remet ainsi en cause les représentations fondées sur une organisation hiérarchique dominée par la raison économique, et exprimées par des indicateurs quantifiés. Ces indicateurs donnent de notre monde infiniment dense et complexe une représentation modélisée et réductrice [22].

Conclusion

Concevoir notre interdépendance avec les autres et la nature comme quelque chose de concret pour prendre les mesures nécessaires à une cohabitation ne menant pas à un écocide. Finalement, il ne s’agit pas d’adhérer ou non à un nouveau système de pensée mais bien de remettre en question le modèle en place pour ouvrir un espace aux alternatives. Des alternatives qui prennent en compte les coûts et les conséquences invisibles de notre mode de fonctionnement. En tant que citoyens, nous avons le droit de penser différemment et d’envisager un avenir moins sombre mais surtout, nos élu.e.s ont un devoir d’action et de conscience face aux limites du modèle politico-économique actuel ainsi que d’acter et de faciliter l’émergence d’alternatives et ce, à travers le pouvoir de la loi et des réglementations au-delà des jeux d’influences.

Mila Gatti.


Notes

[1Catherine Larrère, « L’écoféminisme : féminisme écologique, écologie féministe », Tracés, 22/2012, p. 105.

[2Vincent Porhel, « Genre, environnement et conflit à Plogoff (1980) », Genre & Histoire, 2019.

[3Suzanne Moore, Homa Khaleeli, Moya Sarner, Leah Harper, Justin McCurry, Interview : “How the Greenham Common protest changed lives”. The Guardian, 2017.

[4Women and life on earth, “The Women Pentagon Action”.

[5Pascale Vielle, Alain Henry, « L’écoféminisme, une perspective pour penser la crise de notre écosystème ? », Sociétés en Changement, numéro 9/ mai 2020, p. 3.

[6Victoire Tuaillon, podcast : « Le patriarcat contre la planète », Les couilles sur la table, numéro 64/ 2020.

[7Catherine Larrère, « L’écoféminisme : féminisme écologique, écologie féministe », Tracés, 22/2012, p. 107.

[8“Care” est un terme anglophone et se traduit par “soin, attention, se soucier”.

[9Anne-Line Gandon, « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société », Recherches féministes, numéro 1/ 2009, p. 13.

[10Estelle Vanwambeke, « Ce que l’écoféminisme nous dit sur la crise écologique », Oxfam, p. 2.

[11Jehanne Bergé, « L’écoféminisme et la revalorisation du care pour changer le monde », RTBF.be, 2020.

[12Nathalie Blanc, Sandra Laugier, Pascale Molinier, « Le prix de l’invisible. Les femmes dans la pandémie. », La vie des idées, 2020.

[13Jehanne Bergé, « L’écoféminisme et la revalorisation du care pour changer le monde », RTBF.be, 2020.

[14Deborah Hardoon, “Une économie au service des 99%”, Policy papers, Oxfam, 2017.

[15Anne-Line Gandon, « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société », Recherches féministes, numéro 1/ 2009.

[16Pascale Vielle, Alain Henry, « L’écoféminisme, une perspective pour penser la crise de notre écosystème ? », Sociétés en Changement, numéro 9/ mai 2020, p. 4.

[17Ibid, p. 5.

[18Anne-Line Gandon, « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société », Recherches féministes, numéro 1/ 2009, p. 8.

[19Jehanne Bergé, « L’écoféminisme et la revalorisation du care pour changer le monde », RTBF.be, 2020.

[20Anne-Line Gandon, « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société », Recherches féministes, numéro 1/ 2009, p. 9.

[21Pascale Vielle, Alain Henry, « L’écoféminisme, une perspective pour penser la crise de notre écosystème ? », Sociétés en Changement, numéro 9/ mai 2020, p. 5.

[22Pascale Vielle, Alain Henry, « L’écoféminisme, une perspective pour penser la crise de notre écosystème ? », Sociétés en Changement, numéro 9/ mai 2020, p. 5.

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