Volontariat engagé dans un pays rêvé. Le chantier agricole de Mathilde en Finlande

Village de Rihu, quelque part au milieu de forêts de sapins et d’innombrables lacs finlandais. Dans un champ balayé par le grand vent scandinave, Mathilde désherbe une ligne de carotte à la main. Avant son départ pour la Finlande, une amie lui a demandé : « tu vas vraiment aller travailler gratuitement ? ». Ce n’est pas en ces termes que Mathilde décrit son engagement. Pour elle, il s’agit d’un volontariat de deux semaines pour un projet qui a du sens, celui de la ferme biodynamique Toivo située à 170 km d’Helsinki.

Nous avons rejoint Mathilde pour quelques jours afin de réaliser plusieurs reportages sur son expérience. A partir de son engagement concret, nous allons explorer diverses interrogations dans cette analyse. A l’heure actuelle, qui peut bien travailler sans contrepartie financière et pourquoi ? Quelle est l’utilité ou le sens du volontariat ?

En outre, cette analyse positionnera l’organisation de la ferme Toivo par rapport à certains concepts ou mode de vie relatifs à la production et à la consommation. Ce texte proposera enfin plusieurs pistes d’actions pour les citoyens, inspirées de l’expérience de Mathilde.

Du Festival International du Film de Namur … à la ferme Toivo en Finlande

L’aventure de Mathilde a débuté lors de l’édition 2011 du Festival International du Film de Namur (FIFF). A l’occasion de l’année européenne du Volontariat, elle a participé au projet « Retroussons nous-les manches » proposé par le FIFF et la Commission Justice et Paix.

Il s’agissait pour les participants de réfléchir au thème du volontariat et de s’exprimer sur celui-ci en customisant un T-shirt.[ [1] ->art488]

Un concours a récompensé les créations de Mathilde et de deux autres jeunes. Ils ont tous les trois gagné la possibilité de partir sur un chantier du réseau du Service Civil International (SCI) [2] : les frais de formation et de déplacements sont pris en charge . Sur place, le logement et la nourriture sont offerts par l’organisation d’accueil.

Parmi les nombreuses possibilités de chantiers du SCI en Europe, Mathilde choisi celui de la ferme biodynamique Toivo, ce qui veut dire « espoir » en finnois. En voyant le film La meglio gioventù, dans lequel un des protagonistes voyage en Scandinavie, Mathilde avait rêvé de se rendre dans un pays du Nord de l’Europe. Le 24 juin 2012, elle s’envole pour la Finlande. Nous la rejoignons quelques jours plus tard.

Le microcosme Toivo : l’agriculture biodynamique, un projet économique et social

Mathilde nous raconte que son environnement familial l’avait déjà sensibilisée à l’achat de produits issus de l’agriculture biologique. Aujourd’hui, grâce au projet de la ferme Toivo, elle passe du rôle de consommatrice responsable à celui d’agricultrice engagée !

En compagnie des autres volontaires, elle s’occupe des divers légumes et herbes aromatiques cultivés en pleine terre ou sous serres : carottes, pommes de terre, choux, tomates, basilic, … Chaussures dans la boue et mains en terre, les volontaires de la ferme Toivo, dont Mathilde, et Jenni Ruotsalainen, la jeune agricultrice qui gère l’exploitation, nous expliquent les grandes lignes de l’agriculture biodynamique.

Celle-ci observe sensiblement les mêmes principes que la culture biologique, avec certains préceptes spécifiques édictés par Rudolphe Steiner. [3]

On n’utilise pas de produits chimiques : ni pesticides, ni engrais. Ce qui implique par exemple d’enlever les mauvaises herbes à la main : les volontaires du chantier y passent des heures dans un champs de carottes ! Par contre, on régénère le sol par diverses préparations spécifiques à la biodynamie : composts et décoctions à base de substances végétales ou animales.

Aussi, la ferme Toivo possède quelques vaches, uniquement pour utiliser leurs bouses pour nourrir les sols. On n’épuise pas la terre par une agriculture intensive, à l’inverse, on respecte la nature au sein de laquelle la ferme s’inscrit comme un écosystème en soi, aussi autonome que possible. Enfin, ce qui distingue l’agriculture biodynamique de l’agriculture biologique, c’est aussi l’attention donnée à l’influence de la lune et des planètes sur les plantations, comme l’a le pôle Nord sur l’aiguille aimantée d’une boussole.

Cependant, comme Jenni nous l’explique, bien que cette façon de cultiver soit à petite échelle, la ferme doit être rentable. Elle s’insère dans une économie de proximité dans la région de Heinola, où se trouve la ferme. Les revenus rémunèrent les quelques agriculteurs permanents qui exploitent la ferme, dont Jenni, et permettent de fournir logement et nourriture aux volontaires de passage en échange de leur travail.

Ce qui nous amène à une troisième caractéristique du système de la ferme Toivo : l’aspect social dont nous parle Mathilde, les autres volontaire et Jenni. En effet, pour assurer ce type de production agricole, il faut y consacrer beaucoup de travail manuel et mécanique par rapport à une culture industrielle utilisant des produits chimiques.

Pour que la ferme fonctionne, Jenni a besoin de bénévoles finlandais ou de stagiaires, comme elle l’a été elle-même, pour quelques semaines voire quelques mois. Le chantier organisé par la branche finlandaise du Service Civil International, KVT, est donc d’une grande aide, même si elle est annuelle. En échange, la ferme Toivo offre le gîte et le couvert à ces volontaires.

Cependant, l’aspiration de la ferme Toivo est de donner bien plus qu’un toit et un repas en contrepartie. Elle est de rassembler des personnes au sein d’un projet collaboratif afin d’apprendre ensemble un mode d’agriculture respectueux de la nature, en ce compris des êtres humains. Dans cette idée de rassemblement, de vie en communauté et d’apprentissage, le chantier SCI apporte un aspect en plus : l’interculturalité.

Citoyens de tous horizons, pourquoi se retrouvent-ils sur ce chantier ?

Mathilde qui vient de Belgique, Mary du Canada, Zvetlana de Russie, Mikko, Aya et Jéré de Finlande, Ali d’Irak, Ella, franco-finlandaise et d’autres encore, tout ce monde vit ensemble pendant 15 jours sous le toit de la ferme Toivo. Debout à 7 heures du matin, ils travaillent environ 8 heures par jour aux champs, dans les serres, à la maison, …

ils sont organisés pour le travail de la ferme mais aussi pour les tâches domestiques. Tandis qu’Ali prépare un riz selon une recette irakienne, Mary donne un coup de balai dans les chambres, Aya aide à la préparation du pain et Bara, originaire de république Tchèque, secoue des tapis.

Ils s’accordent aussi des moments de détente et de loisirs en groupe : baignades au lac, sauna, cours de yoga. C’est l’occasion pour Mathilde de faire découvrir à ses compagnons de chantiers ce qui l’a amené à Rihu. Un soir, elle les rassemble autour d’une animation de customisation de T-shirt et leur propose de s’exprimer sur le thème du volontariat, tout comme elle l’a fait quelques mois auparavant au FIFF.

Elle suscite l’engouement : chacun souhaite exprimer au mieux son point de vue. Bara caricature un petit groupe de personnes qui tirent tous sur les branches d’une même carotte, Jéré représente un blason et y intègre des personnages qui s’entraident, une multitude de petits cœurs rouges scintillent sur le T-shirt de Jenni tandis que Mikko demandent à chacun sa contribution dessinée. Chacun est très fier de son œuvre ! La soirée s’achève dans la bonne humeur autour du feu ou devant le match de football Espagne-Italie…

C’est une des particularités des chantiers SCI que de réunir des volontaires du monde entier, de tous âges, même si la plupart oscillent entre 20 et 35 ans. Les projets sont ainsi des lieux où des personnes de toutes origines peuvent apprendre à se connaître par l’action collective.

En effet, le SCI est un réseau de groupes et d’associations internationales dont les missions sont de promouvoir la paix, le dialogue interculturel, la mobilisation citoyenne et l’écologie. A l’échelle de ce chantier, au jour le jour, les volontaires expérimentent ainsi toutes ces facettes du mouvement. Pour se préparer à cette vie en communauté, aux chocs et conflits culturels que cela peut engendrer, Mathilde a suivi une formation auprès de la branche belge francophone du SCI.

En s’occupant des plants de tomates avec Bara, elle décrit les raisons de son adhésion au projet. Participer à ce chantier est une manière pour elle de soutenir le travail et le mode de vie de la ferme Toivo. Sans l’appui de volontaires comme elle, il serait impossible à Jenni de faire fonctionner la ferme. Mathilde se sent donc utile. Elle apprécie particulièrement le mode de vie simple et proche de la nature. C’est cela qu’elle veut soutenir par son implication personnelle. Par ailleurs, cette expérience permet à Mathilde de renforcer sa confiance en elle.

Elle qui ne parlait que quelques mots d’anglais à son arrivée, comprend maintenant certaines conversations et se fait comprendre. Même si ce n’est pas aisé. En échange de son travail bénévole, Mathilde reçoit donc le plaisir d’être en Finlande, la satisfaction de se sentir utile, la fierté de participer à un projet dont elle aime la philosophie et bien sûr la rencontre de personnes des quatre coins du monde.

L’une de ces personnes est Mary, originaire du Canada. Une année sur deux, cette institutrice consacre ses vacances à des projets de volontariat. Elle est ravie de s’investir pour des causes auxquelles elle adhère, cela enrichit sa vie de toutes sortes d’expériences, même si tous les chantiers ne se passent pas « merveilleusement ».

Ses participations à des chantiers lui permettent de nouer des liens d’amitiés avec les autres volontaires, de découvrir un pays autrement, de vivre quelques semaines par an de manière moins confortable et ainsi de retour chez elle, d’apprécier les petits plaisirs de la vie. Ce sont des perceptions du volontariat et des sentiments que partagent les autres compagnons de chantier avec qui nous avons discuté : Aya, Jéré ou Ali. Mary, elle – même dans la quarantaine, souhaite que des personnes de tous les âges s’engagent dans ce type de projet.

Toivo : îlot d’actions et d’espoir dans une mer de concepts

Les citoyens qui cherchent une éthique à mettre en pratique pour produire et consommer dans le respect de l’environnement et de la justice sociale entendent parler de près ou de loin de développement durable, de décroissance, d’éco-consommation, de simplicité volontaire …

Ces concepts élaborés au fil de l’Histoire à l’ONU ou dans les universités, les mesures politiques qui y font références, les innovations des marchés, les revendications et activités de la société civile et nos actes de tous les jours sont reliés. La ferme Toivo n’est pas un projet isolé mené par des hurluberlus fantaisistes … Outre sa filiation aux préceptes de Steiner, elle s’inscrit dans ces approches écologiques et en est la concrétisation de certains aspects.

Le rapport 2012 de l’ONU sur la viabilité mondiale dit ceci :

"La population mondiale passera de 7 milliards à 9 milliards d’ici à 2040, le nombre de consommateurs appartenant aux classes moyennes progressera de 3 milliards dans les 20 prochaines années, et les besoins en ressources augmenteront de façon exponentielle.D’ici à 2030, les besoins alimentaires augmenteront de près de 50 %, ceux en énergie de 45 % et ceux en eau de 30 %, en une période où les contraintes du milieu naturel réduisent de plus en plus l’offre. Cela est vrai en particulier des changements climatiques, qui ont une incidence sur tous les aspects de la santé humaine et planétaire."

 [4]

Par rapport à cette prévision, l’ONU promeut l’approche du développement durable, un modèle de croissance économique intégrant l’égalité sociale et la viabilité écologique. Si l’accent est mis sur une répartition des richesses bénéfique à tous, la notion de croissance n’y est pas mise en question. L’intérêt général repose sur celle-ci. Il s’agit d’une évidence rationnelle pour l’ONU qui préconise de produire deux fois plus en respectant les principes de viabilité... On voit que les principaux axes du développement durable sont vécus à la ferme Toivo...

Et pourtant, on pourrait rattacher la ferme Toivo à un autre courant, celui de la décroissance ou des objecteurs de croissance. Selon ce courant, la croissance, même accompagnée de l’adjectif « durable », est destructrice de l’environnement et ne peut être le socle de la justice sociale. Les objecteurs de croissance, dont l’une des figures de proue est Serge Latouche [5] , prônent un monde dans lequel la qualité est plus importante que la quantité, la coopération fonde les rapports plutôt que la compétition, la sobriété est la base du bien-être, en lieu et place de la consommation effrénée, amenant la croissance. [6]

D’après cette façon de penser, le texte de l’ONU ci – dessus, réécrit par des objecteurs de croissance, n’afficheraient probablement pas un tel fatalisme sur l’augmentation des besoins en énergie. Selon nous, le mode de vie, de production et de commerce de proximité de la ferme Toivo, correspond encore davantage à cette vision de société. Cette dernière est vraisemblablement moins largement soutenue car elle remet en question les fondements du système capitaliste, ce que ne fait pas le modèle du développement durable.

Participons à la transition vers un autre monde !

Si nous souhaitons un monde de coopération, respectueux de l’environnement et solidaire, l’expérience de Mathilde recèle de nombreux aspects dont nous pouvons nous inspirer pour passer à l’action.

  • Agir en Belgique, être volontaire près de chez nous !

De nombreuses associations, notamment d’éducation permanente, mais aussi des organisations ou mouvements de jeunesse, des maisons de jeunes, des hôpitaux… proposent des activités ou bénévolats auxquels nous pouvons nous intégrer. La Commission Justice et paix par exemple, est constituée entre autres de groupes de citoyens qui réfléchissent et agissent autour de diverses thématiques comme celle des conflits en lien avec les ressources naturelles…

  • Rencontrer la diversité, l’Autre, d’autres façons de vivre !

Les projets de volontariat, notamment à l’étranger mais aussi en Belgique, sont des lieux de rencontres où échanger divers points de vue et connaître des façons de vivre et penser différentes des nôtres. Cela renforce la compréhension interculturelle mutuelle et permet également à chacun de s’épanouir.

  • Envisager nos productions et consommations sous un nouveau jour !

Recyclage, troc, évaluation et éventuellement diminution de nos achats, groupe d’achats communs (GAC), potagers, système d’échange local (SEL), entraide entre voisins, choix raisonnés de nos produits, commerces de proximité et de deuxième main… : autant de moyens d’être le producteur et le consommateur que nous souhaitons être, en accord avec nos possibilités.

  • Faire connaître notre vision du monde !

Que nous adhérions au modèle du développement durable, à celui de la décroissance ou encore à d’autres courants politique, économique, écologique, philosophique…débattons-en, confrontons nos idées dans le but d’avancer et d’agir ! Il est intéressant aussi de faire connaître et mettre en application nos options via des représentants politiques délibérément choisis.

Voici plusieurs pistes citoyennes qui nous ont été inspirées par le chantier de Mathilde dans la ferme Toivo en Finlande. Nous encourageons chacun et chacune à ajouter à ces propositions ses propres choix, actions et connaissances pour des sociétés toujours plus solidaires, en harmonie avec la Nature et ouvertes à l’Autre.

Amandine Kech


Notes

[1Pour plus d’informations voir FISCHER Santiago, Au Festival du Film de Namur, à la découverte de l’Autre…, en ligne

[2Le projet est soutenu par le Service Public fédéral de la Coopération au développement et par le Bureau International de la Jeunesse (BIJ).

[3Philosophe et pédagogue autrichien (1861-1925).

[4Groupe de haut niveau du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies sur la viabilité mondiale (2012). Pour l’avenir des hommes et de la planète : choisir la résilience. Présentation générale. New York. Nations Unies.

[5Professeur émérite d’économie à l’Université d’Orsay

[6LATOUCHE Serge,"La décroissance comme projet politique de gauche", en ligne, consulté le 23 juillet 2012

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