Quand Tintin rencontre l’Oncle Hô, ou comment l’interculturel se vit au Vietnam

Souvenirs de guerre, récits de colons, chroniques de voyageurs, mémoires de fugitifs ou d’expatriés nourrissent depuis longtemps et de façon puissante notre imaginaire collectif occidental à propos du Vietnam. La teneur des évocations est diverse, à chacun ses cicatrices, ses émotions, ses analyses. Mais il faut reconnaître que cet ensemble d’images a contribué à la création d’un Vietnam imaginaire et figé, dans lequel la réalité extrêmement vivace des habitants n’a que peu de place.

La tâche de l’étranger débarquant aujourd’hui au Vietnam et désirant mettre des mots sur ses étonnements, ses questions, en bref sur cette rencontre interculturelle qui se joue à chaque instant pour lui, est complexe. Difficile en effet de découvrir la rude mais toujours attachante réalité d’un pays, il faut de la patience, de la modestie, de la curiosité, de l’écoute et beaucoup de temps… Mais il faut aussi constamment se souvenir que sous le masque du naturel se cache toujours le culturel et que la culture renvoie à l’identité, à un imaginaire collectif ainsi qu’à des représentations sociales.

Dans un pays étranger, l’efficacité de ces références culturelles, nous fournissant habituellement notre précieuse grille de lecture pour décrypter les signaux envoyés par l’autre est, si pas invalidée, du moins rendue sérieusement inefficace ! Et puisque les pistes d’interprétation (des codes gestuels, langagiers, etc.) sont brouillées et que n’utiliser que son bagage culturel bloque la communication et la synergie, il ne nous reste donc qu’à nous ouvrir à cet autre « étranger » et à nous interroger. Ce qui suit est une analyse de quelques aspects d’une rencontre qui n’est, au final, qu’un exemple de questionnement pouvant être décliné à tous les pays, y compris le nôtre.

Nous jetterons d’abord la pelote du fil de la découverte dans le monde professionnel au Vietnam, qui est un lieu propice à la plongée dans la complexité de la société, ses tensions et enjeux de communication. Les différences en termes de communication sont d’ailleurs nombreuses dans tous les domaines et nous en envisagerons quelques-unes dépassant le cadre professionnel. Nous verrons ensuite combien l’importance des liens entre les membres de mêmes groupes est révélatrice de la structure d’une société dont le fonctionnement est bien différent de la nôtre.

Un emploi … ou plus

Dans notre conception occidentale de la vie professionnelle, la plupart des travailleurs ont un emploi dont les conditions et règles de travail sont fixées par contrat, et le salaire attribué correspond, du moins pour certaines catégories d’employés, à des catégories barémiques. Au Vietnam, le visiteur quelque peu observateur constatera avec étonnement que rares sont les gens qui n’ont qu’un emploi, encore plus rares ceux qui disposent d’un contrat en bonne et due forme, et vraiment privilégiés ceux qui reçoivent un salaire leur permettant d’en vivre. Les Vietnamiens cumulent donc très fréquemment deux voire trois boulots (souvent informels) afin de pouvoir nouer les deux bouts : un emploi principal de jour et puis un second, parfois même plus lucratif que le premier. Le salaire est en effet souvent insuffisant par rapport au coût de la vie en constante augmentation et ce, particulièrement dans les villes. Il ne constitue dans une grande partie des cas qu’une infime partie des revenus. Le secteur informel représente donc une composante massive de l’économie au Vietnam et il s’agit très souvent de petites entreprises familiales (échoppes ou restaurants ouverts directement sur le trottoir), mobilisant un ou plusieurs membres de la famille qui se relaient en fonction des horaires de chacun.

Pour comprendre cette situation, il importe de rappeler que le Vietnam ne s’est ouvert économiquement qu’en 1986, lors de ce qui est appelé le Doi Moi, à savoir la politique de changement et de renouveau, caractérisée essentiellement par la transition vers une économie de marché. Ce tournant important a eu lieu après des décennies de guerres et de choix politiques qui avaient profondément marqué tous les aspects de la vie des Vietnamiens. Les réformes qui s’en sont suivies ont permis un boom extraordinaire de l’économie, notamment au niveau du commerce extérieur, et a permis au Vietnam de rejoindre le groupe des pays les plus dynamiques de la région. Mais ce choix de s’insérer dans un système régional et mondial d’économie de marché n’a pas été – et n’est toujours pas - aisément conciliable avec un système politique caractérisé par un parti unique. La formule « socialisme de marché » résume cette contradiction qui est perceptible au quotidien, plus encore à Hanoi qu’à Ho Chi Minh City (HCMC), au travers du fonctionnement du marché du travail et de la gestion des biens publics par exemple.

Culture de l’oral mais culture du non-dit

Qu’en est-il du monde du travail, de l’intérieur ? Quels peuvent être les étonnements, les différences ? Un aspect particulièrement révélateur à cet égard est lié à la communication, plus précisément à la circulation de l’information : sa vitesse est incroyable ! Vous avez prévu de déjeuner avec l’un de vos collègues du 4ème étage ? Tout le bâtiment est au courant et vous souhaite bon appétit. Vous comptez solliciter la participation d’untel pour une conférence, il le sait avant que vous ne lui en parliez. C’est clair pour tout le monde (sauf pour les étrangers apparemment) : il est beaucoup plus efficace de compter sur le (mal-nommé) « téléphone arabe » que d’afficher ou de distribuer des informations écrites. A bon entendeur…

Et pourtant – et ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce pays -, si le Vietnam est un pays de l’oral, il a aussi développé une puissante culture du non-dit, particulièrement complexe à comprendre pour les étrangers. Il faudra ainsi souvent décrypter une attitude, un sourire franc ou gêné, un regard, pour comprendre un reproche ou un soutien. Impensable en effet, au Vietnam, de faire un reproche ouvertement à un collaborateur, s’il existe le moindre risque que celui-ci « perde la face ». Comme dans d’autres pays asiatiques, cet élément, lié à l’honneur et au respect du statut, est au cœur des relations interpersonnelles. Un étranger devra se montrer extrêmement attentif à la formulation de ses commentaires et éventuelles critiques, ainsi qu’à sa gestuelle, afin de ne pas risquer d’offenser ses interlocuteurs, même non intentionnellement. La recherche de l’harmonie pousse les Vietnamiens à ne pas provoquer de conflit ouvert, aussi bien dans la sphère professionnelle que dans la vie privée.

Par contre, il faut s’attendre à l’évocation franche et directe, même de la part de parfaits inconnus, d’un certain nombre de sujets plus ou moins ressentis comme tabous dans notre culture : on vous demandera sans hésiter le montant de votre salaire, le coût de votre appartement ou de vos derniers achats, on vous taxera très spontanément de « gros » ou « laid » si on estime que vous méritez ces qualificatifs, et vos âge, situation familiale et habitudes sociales ne seront un secret pour personne. Autant le savoir…

Importance des liens

Cette question de la communication et du respect nous permet d’embrayer sur l’importance des liens dans la société vietnamienne. Si la liberté et l’autonomie des individus par rapport à leur groupe social et familial sont vantées dans nos sociétés occidentales, il n’en va pas de même au Vietnam, où le poids des relations familiales, de la hiérarchie et du statut est prépondérant dans la vie de chacun. La société vietnamienne, d’héritage confucianiste, est hiérarchique. L’ordre social est prépondérant et chacun est conscient de la place qu’il occupe dans la structure familiale et de la société. Les deux facteurs principaux pour déterminer cette place, au sein de la famille ou de l’entreprise, sont l’âge et le statut. Ainsi, le chef de famille sera responsable de la prise de décisions importantes, la personne la plus âgée d’un groupe sera saluée en premier lieu, etc.

L’importance des liens, particulièrement familiaux, est évidente lorsqu’on envisage l’obligation du respect des traditions qui, si elle a tendance à s’assouplir dans les villes, reste malgré tout un ciment fort de la société vietnamienne. La maison familiale au sein de laquelle trône l’autel des ancêtres en est une pièce maîtresse. Si, en Occident, une attention particulière est donnée à la date de naissance, on retiendra au Vietnam surtout la date de mort, car c’est celle d’entrée dans l’éternité. La croyance veut que mourir permet de retourner auprès des ancêtres aux Neuf Sources. Mais comme les âmes reviennent fréquemment en visite pour protéger leur descendance, un autel des ancêtres est toujours placé dans la maison familiale, et se voit abondamment fourni en divers biens matériels symboliques (nourriture, eau, argent en papier, encens, alcool, etc.). La croyance veut en effet qu’il n’y ait pas de réelle différence ou frontière entre le monde des vivants et celui des morts.

Au niveau professionnel, les relations amicales ou familiales sont encore aujourd’hui cruciales pour l’embauche ou l’avancement et l’emportent souvent sur les qualifications. Lors d’une rencontre, c’est l’appartenance sociale ou familiale qui sera mise en avant, les compétences professionnelles attendues passeront au second plan. Comme le souligne Daniel Vanhoutte, il s’agit d’« un modèle où l’aspect affectif prime sur le contrat : l’importance du relationnel et des sentiments implique une flexibilité absolue par rapport au respect des normes écrites. » [1]. La création et le renforcement des réseaux sont donc essentiels pour qui souhaite travailler au Vietnam.

Enfin, signes révélateurs du fonctionnement d’une société à la fois résolument tournée vers l’ouverture et le développement économique et ancrée dans le respect des traditions, les déplacements entre les villes et les campagnes : on va de la campagne à la ville pour le travail, alors qu’on quitte la ville pour la campagne pour honorer les traditions familiales. Les fêtes traditionnelles marquent ainsi le déroulement d’une année et s’insèrent dans une conception cyclique du temps.

Conclusion

Pas évident, quand on parle d’un pays étranger, de refuser les clichés et les célébrations d’attitudes. Encore moins d’éviter les pièges de l’ethnocentrisme et de l’exotisme. Et puis, il faut reconnaître l’évidence, à savoir qu’une bonne partie des traditions, habitudes, modes de communication, faits et gestes des habitants d’un pays, quel qu’il soit, échappe à notre appréhension d’étranger et d’autant plus à notre capacité de compréhension. Bon, il ne reste alors plus qu’à faire un réflexe de la prise de recul et de la conjugaison au pluriel de la réalité du pays. Plus facile à dire qu’à faire- les quelques exemples précédents l’illustrent – et pourtant, si l’on veut que le bilan de l’expérience interculturelle soit positif, c’est un incontournable…

Laure Malchair


Notes

[1Intervention intitulée "Culture et économie : le modèle vietnamien" au colloque "La culture face à la mondialisation", Hanoi, 2007.

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