Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur : les USA des années 30 ? Des leçons pour le monde d’aujourd’hui !

Un café littéraire autour de la justice

Le groupe Café littéraire de Justice et Paix s’est penché, au début de cette année 2016, sur le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee. L’écrivaine américaine est décédée le 19 février 2016. Ces quelques lignes sont l’occasion de lui rendre hommage, et de rappeler à quel point ce roman (qui est resté son unique publication durant plus de 50 ans) est toujours d’actualité, non seulement aux USA mais aussi dans nos pays européens.

C’était comment, l’Amérique, dans les années 30 ?

Maycomb, petite ville d’Alabama dans les années 30. La narratrice, Scout, cinq ans au début du roman, se plaît à décrire longuement les étés caniculaires, le caractère de ses voisins, la personnalité de son père - l’avocat Atticus Finch -, les jeux organisés avec son frère Jem pour passer le temps, leurs frayeurs d’enfants et les petits événements qui rythment leur vie.

Ces descriptions sont l’occasion, pour le lecteur, d’aller à la rencontre des habitants de la ville, de comprendre leurs réflexions et de cerner leurs réactions dans cette société où la ségrégation règne en maître. Ségrégation non seulement entre les Blancs et les Noirs, mais aussi entre riches et pauvres, citadins et paysans, notables « bien nés » et « petites gens »...

Nous voilà plongés, par la voix de la petite Scout, dans l’Amérique profonde des années 30 : « Quand je vins au monde, Maycomb était déjà une vieille ville sur le déclin. Par temps de pluie, ses rues prenaient l’aspect de bourbiers rouges ; l’herbe poussait sur les trottoirs, le palais de justice penchait vers la place [1]. »

La vie quotidienne de Maycomb, les petites mesquineries entre voisins, les ententes et mésententes entre les enfants de l’école, le travail d’Atticus, et sa façon d’agir pour tenter de les éduquer comme il peut (« Jem et moi étions très satisfaits de notre père : il jouait avec nous, nous faisait la lecture et nous traitait avec un détachement courtois [2] » ), tout cela constitue autant de petites histoires dans l’histoire, et rend la partie descriptive du livre passionnante.

Les choses sérieuses commencent néanmoins bientôt, lorsqu’un enfant de la classe de Scout se moque du fait que son père défend les « Nègres ». Atticus Finch a en effet été commis d’office pour défendre un jeune homme noir, Tom Robinson, accusé du viol d’une jeune femme blanche. Or à l’époque, prendre la défense des Noirs est très mal vu. Atticus sait donc d’avance que cette affaire va entraîner des moments difficiles pour lui et ses enfants. Tom Robinson n’a que peu de chance de se tirer d’affaire lors du procès : beaucoup d’habitants de la région n’envisagent même pas qu’il puisse être légitime, pour un Noir, de se défendre dans un tribunal, devant un jury populaire. Du reste, la parole d’un Noir pèse peu face à celle d’un Blanc, et dans cette affaire, il n’y a pas de témoin, c’est la parole de Tom contre celle de la jeune fille. Et bien entendu, les jurés sont tous blancs…

Un roman à la portée universelle

Ce roman a été écrit en 1960 et a obtenu le prix Pullitzer en 1961. Il est rapidement devenu un livre culte aux Etats-Unis et est, aujourd’hui encore, lu par des millions d’Américains chaque année. Pourquoi ce succès ? Les explications sont sans doute nombreuses, mais le fait que cette histoire soit emblématique de la lutte pour les droits civiques des Noirs en est certainement l’une des principales. Les premiers lecteurs ont dû voir en ce livre une belle démonstration du fait que, même si du chemin avait été parcouru depuis les années 30 en matière de lutte pour l’égalité des chances, il restait cependant encore bien des étapes à franchir. Et aujourd’hui, en 2016, l’analyse reste à bien des égards identique…

En outre, les thèmes traités sont universels et ce, peu importe que l’histoire se passe à une époque révolue dans une petite ville perdue du sud des Etats-Unis… L’auteure y aborde de façon très nuancée et délicate la question de l’enfance et de l’éducation, celle de l’égalité des chances, du racisme et de la xénophobie, de la justice et des conditions pour que celle-ci puisse s’exercer correctement. Les risques d’un retour à la « loi du Talion », dans le cas contraire, transparaissent d’ailleurs clairement dans le roman.

« On a la justice qu’on mérite »

Ce thème de la justice est traité de façon très large, lorsque sont abordées notamment les discriminations à la fois raciales et sociales. Dès les premières pages du roman, le lecteur perçoit certaines fractures au sein de la société de Maycomb : si Scout et Jem ont la chance d’avoir un père intellectuel, qui leur démontre l’importance d’aller à l’école, de lire, de s’instruire, ce n’est pas le cas de certains de leurs condisciples, dont les parents sont à peine lettrés. L’institutrice a beau tenter de « gommer » ces inégalités lorsque tous ces enfants se retrouvent dans sa classe, elle ne fait parfois que les renforcer. Et même si Atticus et ses enfants ne vivent pas dans l’opulence, ils sont très bien lotis par rapport à d’autres habitants réduits à vivre dans la misère, notamment à cause du crash boursier de 1929.

Des pages passionnantes sont liées au procès de Tom Robinson, qui révèlent un aspect particulier et pointu de la justice américaine des années 30. Nous y apprenons, sans grande surprise, que le jury est constitué exclusivement d’hommes. Que ceux qui sont désignés peuvent refuser d’en faire partie (souvent par manque d’intérêt pour l’affaire, ou par peur, explique Atticus à son fils). Nous y suivons les témoignages des uns et des autres, en ce qui concerne le viol présumé, ainsi que la plaidoirie d’Atticus.

A l’issue du procès, nous sommes tiraillés, tout comme Jem, entre la nécessité d’un jury populaire et les faiblesses dont les gens qui le constituent peuvent faire preuve.
Les enfants du roman vont ainsi, d’une expérience à l’autre, comprendre progressivement la complexité des situations et la nécessité de faire preuve de recul avant de juger… Leçon toujours utile à rappeler aux lecteurs adultes que nous sommes.

Lire entre les lignes et y déceler les défis de nos sociétés

Pour saisir d’autres aspects encore de l’intérêt que comporte ce roman et notamment son actualité brûlante pour nous en Belgique, il faut parfois lire entre les lignes, ce que nous nous sommes employés à faire lors de nos deux rencontres autour de ce livre.
Ci-après, voici deux extraits retenus par les participants aux cafés littéraires :
Le premier souligne la portée universelle et l’actualité, même 50 ans plus tard, de ce livre. Les deux enfants parlent d’une institutrice de leur école :
- « Miss Gates... elle déteste Hitler…
- Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?
- Aujourd’hui elle nous a expliqué comme il était méchant avec les Juifs. C’est pas bien de persécuter les gens, hein, Jem ? Je veux dire même en pensée ?
- Évidemment que non, Scout ! Qu’est-ce qui te prend ?
- Eh bien, l’autre soir en sortant du tribunal.... Je l’ai entendu dire qu’il serait temps que quelqu’un leur donne une bonne leçon, qu’ils se sentaient plus et qu’un de ces jours ils finiraient par penser qu’ils pouvaient nous épouser. Jem, comment peut-on tellement détester Hitler si c’est pour se montrer odieux avec les gens de son pays ?
 [3] »
Ce double discours, ces propos contradictoires, ne nous renvoient-ils pas à des situations vécues dans nos sociétés aujourd’hui en 2016 ? Défendre oralement de belles idées est louable, ne pas les oublier dans nos actions au quotidien serait préférable…

Le deuxième extrait est une phrase tirée du plaidoyer d’Atticus, lorsqu’il tente de défendre Tom Robinson :
« Vous connaissez la vérité, et la vérité est que certains Noirs mentent, certains Noirs sont immoraux, certains Noirs représentent un danger pour les femmes - noires ou blanches. Mais cette vérité s’applique au genre humain dans son ensemble, pas à une race en particulier [4]. »

Si nous relisons aujourd’hui cette phrase, et remplaçons le mot « noir » par le mot « étranger » ou « réfugié », cela ne nous évoque-t-il pas des événements récents ? Des articles lus ou des reportages entendus ces derniers mois ? La crise économique et le phénomène de paupérisation s’accélérant ces dernières années dans nos sociétés semblent encore augmenter la fragilité face à des discours populistes qui rejettent bien souvent la faute sur l’étranger. La tendance au repli sur soi et la crainte de ceux que nous ne comprenons pas peuvent être observées de façon croissante dans de nombreux pays du monde. Cette tendance se traduit par des choix, via les urnes notamment, qui plébiscitent les discours méprisants, voire haineux à l’encontre de l’autre. Hier les « Juifs », les « Noirs », aujourd’hui les migrants, mexicains, arabes, homosexuels ou autres ? Les idées ou « solutions » simplistes et excluantes énoncées par certains responsables doivent être dénoncées avec force, encore et toujours.

De nombreux passages du livre soulignent d’ailleurs les discriminations et les préjugés à l’encontre de certains groupes sociaux, à l’égard des femmes, des Noirs ou des Métis. Harper Lee dénonce ces discriminations qui ne font que renforcer les injustices. Atticus termine d’ailleurs son plaidoyer en disant que non, « les hommes ne naissent pas égaux au sens où certains voudraient nous le faire croire (…). Mais ce pays met en application l’idée que tous les hommes naissent égaux dans une institution humaine qui fait du pauvre l’égal d’un Rockefeller, du crétin l’égal d’un Einstein, et de l’ignorant l’égal de n’importe quel directeur de lycée. Cette institution, messieurs les jurés, c’est le tribunal [5]. » Une élégante façon de rappeler aux jurés (et à nous, lecteurs !) que Tom Robinson a le droit d’être jugé, non comme un Noir ou comme un moins que rien, mais comme un Homme, l’égal de ceux-là même qui le condamneront ou l’acquitteront. Et que l’institution « Justice » doit être et rester, au fil du temps et des évolutions de la société, à la hauteur de ce défi. En Belgique, les récentes réformes du secteur de la justice et les grands débats qui les entourent sont cruciaux. Sont en jeu la confiance à porter à ce système et sa crédibilité. Pour qu’une société fonctionne bien, elle doit s’appuyer sur un système judiciaire et des mécanismes de protection juridiques à la fois efficaces et respectueux des droits de chaque citoyen. Ses acteurs doivent donc disposer des moyens d’action nécessaires, qu’ils soient financiers, politiques ou autres.
Lisez ce roman : en plus d’être captivant, il fait réfléchir !

Marie-Pierre Jadin et Laure Malchair


Notes

[1p.16

[2p.17

[3pp.382-383

[4p.317

[5p.318

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