Le Yémen, coincé dans une nouvelle guerre froide régionale

Depuis l’opération "tempête décisive" lancée par l’Arabie Saoudite le 25 mars 2015 afin de lutter contre les rebelles houthistes au Yémen, ce pays vit dans l’instabilité, tiraillé entre des tensions géopolitiques, stratégiques et religieuses sur son territoire. Depuis quelques années, le pays subit de plein fouet les répercussions de la lutte d’influence à laquelle s’adonnent Téhéran et Riyad, dans leur quête de leadership au Moyen-Orient

Le Moyen-Orient a traversé de multiples révolutions politiques au fil des siècles. Le retour de l’Iran sur la scène politique témoigne d’une nouvelle dans la région.

Entité perse et non arabe, l’Iran a connu tant des périodes de repli que d’expansion. Cette première puissance régionale chiite semble sortir de son isolement petit à petit notamment grâce à l’accord sur le nucléaire signé le 15 juillet 2015. Fort de sa longue mémoire historique et culturelle, l’Iran reste un pivot entre l’Asie centrale, le Moyen-Orient et le Golfe Persique. Néanmoins, ses ambitions d’hégémonie régionale poussent Téhéran à rester prudent face aux pays, pour la plupart des puissances à majorité sunnite, qui l’entourent.

Face à l’Iran, l’Arabie Saoudite, grande puissance sunnite, reste son adversaire traditionnel. Cette monarchie saoudienne dispose de sérieux atouts pour contrer l’influence iranienne comme la garde des lieux saints [1] qui lui confère un prestige au sein de la communauté des musulmans, ou encore ses réserves pétrolières colossales. Le royaume ne cesse de dénoncer l’ingérence iranienne aux quatre coins du Golfe Persique et notamment au Yémen.

Tout semble opposer ces deux puissances : d’une part, Téhéran, défenseur du chiisme, a toujours entretenu de mauvaises relations diplomatiques avec les États-Unis jusqu’à l’accord sur le nucléaire en juillet 2015. D’autre part, Riyad, défenseur du sunnisme, est un allié historique de Washington de longue date [2] . Pourtant, malgré ces différences majeures, l’Iran et l’Arabie Saoudite ne se sont jamais fait la guerre directement, mais toujours au travers de guerres entre pays interposés, comme un jeu de "ping-pong" sans fin auquel se livrent les deux puissances régionales depuis plusieurs années.

Les deux grandes puissances s’affrontent pour le leadership du Moyen-Orient. Cette rivalité s’exprime le plus souvent sur des terrains extérieurs comme le Yémen où un nouveau front s’est ouvert depuis quelques années entre les deux États. Pourtant, le Prince Saoudien a souligné que l’Arabie Saoudite n’était pas en guerre avec l’Iran "sauf si l’Iran a soudainement changé de position géographique".

Afin de mieux comprendre les tensions qui animent ces deux puissances régionales, il est opportun de mettre en exergue les réalités cachées de ces guerres par procuration en prenant le cas du Yémen, nouvelle poudrière du Moyen-Orient.

Le cas du Yémen : guerre locale ou régionale ?

Yémen : Carte d’identité

Le Yémen est l’un des pays les plus pauvres au sein du monde arabe. Situé au sud-ouest de la Péninsule arabique, le pays est entouré au nord par l’Arabie Saoudite, à l’est par Oman et à l’ouest par le détroit de Bab-el-Mandeb. Le pays est divisé plus ou moins à parts égales entre chiites au nord et sunnites au sud.

Plongé au cœur d’une guerre civile devenue hors de contrôle depuis 2014, le Yémen s’est transformé en un théâtre de violents conflits opposant d’un côté, les forces gouvernementales restées fidèles au président Abd Rabo Mansour Hadi et soutenu par l’Arabie Saoudite et de l’autre côté, la rébellion houthiste, soutenue par l’Iran, qui s’est emparée de l’ouest du pays, partie la plus peuplée du Yémen.

Au-delà du conflit local, le Yémen est au cœur d’une sorte de guerre froide régionale qui oppose deux grandes puissances du Moyen-Orient : l’Arabie Saoudite et l’Iran. Chaque État est présent de manière implicite au Yémen grâce à une instrumentalisation du sunnisme pour l’Arabie Saoudite et du chiisme pour l’Iran.

Entre tensions géopolitiques, stratégiques et religieuses, il convient de se demander si le conflit yéménite ne cache pas des rivalités plus anciennes entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. En effet, même si le conflit au Yémen est avant tout motivé principalement par des questions locales propres au pays, il semble que la concurrence entre les deux puissances régionales ait tendance à donner une autre coloration au conflit. Pour comprendre le rôle et l’implication de l’Arabie Saoudite et de l’Iran dans ce conflit, il est primordial de retracer l’évolution chaotique du conflit au Yémen.

Yémen : un pays au lourd passé

L’histoire du Yémen a toujours été assez mouvementée et marquée par des rivalités locales, des ingérences étrangères ou encore des montées sécessionnistes. Ainsi, ce pays a été traversé par de nombreuses périodes sombres. Celles-ci sont sans doute le reflet des nombreux enjeux, tant locaux que régionaux, qui façonnent le Yémen actuel.

Le Yémen est un pays jeune. En 1990, la République arabe du Yémen (le Yémen du nord) et la République démocratique populaire du Yémen (le Yémen du sud) fusionnent pour former un seul État : la République du Yémen dont la capitale est Sanaa. Cependant, le gouvernement central, dirigé à l’époque par Ali Abdallah Saleh, éprouve des difficultés à imposer son autorité sur l’ensemble de son territoire notamment en raison de cette ancienne fracture nord-sud. En effet, depuis la réunification, le gouvernement en place doit faire face à deux obstacles : d’une part, la volonté sécessionniste du sud et d’autre part, l’émergence de la rébellion houthiste au nord du pays.

En 1994, le mouvement houthiste est créé par Hussein Al-Houthi. Il dénonce la marginalisation de la population du nord et revendique plus d’autonomie. Les houthistes sont de confession zaydite, une branche de l’islam chiite minoritaire, qui représente aujourd’hui plus de 42% de la population yéménite c’est-à-dire plus d’un tiers du Yémen. Cette insurrection nordiste a abouti en 2004 à un conflit ouvert avec le pouvoir en place à Sanaa en revendiquant le départ du président Ali Abdallah Saleh. Cette période marqua le début de la révolution yéménite mais aussi un nouveau pas dans la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. En effet, les houthistes entretiennent des liens avec l’Iran et menacent la frontière yéménite commune avec l’Arabie Saoudite. Au regard de ces liens ambigus, Riyad renforce ses craintes de voir la stratégie chiite iranienne avancer sur le territoire du Yémen.

Dans le sillage des printemps arabes de 2011, le président Ali Abdallah Saleh quitte le pouvoir après 33 ans de règne [3] . Son vice-président, Abd Rabo Mansour Hadi [4] , lui succède en février 2012 pour assurer la transition du pouvoir et rédiger la nouvelle Constitution. Celle-ci est alors discutée lors de la Conférence du dialogue national qui s’est tenue le 18 mars 2013 à Sanaa. Cependant, les discussions sur le nouveau découpage de l’État fédéral en six provinces ont suscité des mécontentements notamment chez les houthistes. Ceux-ci se sentent sous-représentés dans l’élaboration de cette nouvelle Constitution qui s’apprête à être votée. Dans le nouveau partage fédéral, les houthistes voient leur territoire se réduire à presque rien sans aucun accès à la mer.

Conférence de dialogue national à Sanaa du 18 mars 2013 au 24 janvier 2014

Imaginer un nouvel équilibre au Yémen, telle était la mission des 565 représentants des partis et de la société civile conviés à ce dialogue national. Avec l’appui des Nations unies et sous la présidence du chef de l’État yéménite, Abd Rabbo Mansour Hadi, la conférence devait remédier à la violence en privilégiant le jeu politique.

Il s’agissait d’une étape essentielle dans le processus de transition de 2011. Afin de faire face aux défis structurels qui frappaient le Yémen, le dialogue national devait élaborer une nouvelle Constitution ainsi que préparer les futures élections de 2014. Cependant, le projet de réunir toutes les parties au conflit autour d’une même table était ambitieux. Le dialogue n’avait de national que le nom car il y avait de grands absents comme les indépendantistes du sud qui ne voulaient pas y participer.

Le 24 décembre 2013, l’ancien médiateur de l’ONU au Yémen, l’émissaire Jamal Benomar, avait annoncé le nouvel accord pour la nouvelle carte politique du Yémen. Selon lui, ce moment historique traçait "la voie pour l’établissement d’un État unifié, sur les bases de la démocratie et du fédéralisme".

Une ascension fulgurante houthiste

Dix ans après sa création, la rébellion houthiste continue son avancée militaire. En septembre 2014, les houthistes s’emparent de la capitale de Sanaa et prennent le pouvoir en janvier 2015. Cette nouvelle victoire démontre bel et bien l’échec du président Hadi qui n’est jamais parvenu à stabiliser la situation au Yémen ni même à éradiquer la corruption ou encore le terrorisme. Face à cette expansion fulgurante de la rébellion houthiste, le président Hadi fuit la capitale et trouve refuge dans le sud du pays à Aden . Malgré leurs nombreuses victoires, les houthistes ne s’arrêtent pas, au contraire, ils continuent leur progression en direction d’Aden [5] .

Le 25 mars 2015, l’offensive sur la ville d’Aden entraîne la fuite du président Hadi à Riyad. Dès le lendemain, l’Arabie Saoudite, pays sunnite, réagit et déclenche l’opération "tempête décisive". Celle-ci est menée par une coalition de 9 pays arabes [6] L’objectif de l’Arabie Saoudite est à la fois de chasser les rebelles chiites, les houthistes, afin de préserver sa frontière au sud et rétablir le président Hadi au pouvoir, mais également de stopper l’influence de l’Iran, souvent appelé le "géant chiite" de la région. En effet, l’Iran est accusé de soutenir et d’armer la rébellion houthiste qui appartient elle aussi à une branche du chiisme. En effet, il est probable que Téhéran accorde un soutien discret aux houthistes, probablement à la recherche d’un renouveau de l’identité zaydite, plongeant l’Arabie Saoudite dans un sentiment de "peur panique". Dès lors, il s’avère que le conflit yéménite au départ local est devenu un conflit confessionnalisé opposant deux grandes puissances régionales, chacune défendant une idéologie islamique concurrente : le chiisme et le sunnisme.

À travers cette brève ligne du temps de l’histoire des tensions yéménites, nous comprenons pourquoi les tensions chiites et sunnites sont exacerbées par la rivalité qui oppose l’Arabie Saoudite et l’Iran. En effet, même si les alliances sont avant tout de nature politique, le facteur religieux ne doit pas être négligé puisqu’il représente un argument efficace pour mobiliser les populations au travers des frontières. En réalité, les alliances politiques dépassent les alliances religieuses.

Yémen : Guerre froide maquillée ?

1. Tout d’abord, l’Arabie Saoudite perçoit les houthistes comme la main de Téhéran capable de menacer son pouvoir sunnite. Il est vrai qu’ils disposent du soutien de l’Iran dans leurs revendications. Cependant, les milices houthis n’ont pas été créées par l’Iran, elles trouvent simplement leurs racines au sein du pays. Rappelons aussi que le conflit au Yémen n’est pas un conflit comme les autres pour les deux puissances régionales. Le Yémen partage 1.800 kilomètres de frontières au sud avec l’Arabie Saoudite. Dès lors, contrôler la ville portuaire d’Aden qui se trouve au sud du Yémen, c’est avoir un œil direct sur le seul canal de sortie de la mer Rouge. En effet, toutes les exportations de pétrole de la puissance sunnite passent par ce canal. C’est un risque pour l’Arabie Saoudite de voir passer ce canal entre les mains des houthistes, rébellion chiite soutenue par l’Iran.

2. Ensuite, l’influence iranienne ne cesse de progresser dans cette région du Moyen-Orient. L’Iran avance ses pions, notamment en soutenant le régime de Bachar al-Assad en Syrie, le Hezbollah au Liban ou encore le régime actuel en place en Irak. Le cas du Yémen n’est donc pas isolé. L’Iran reste attentif aux minorités chiites partout dans le monde, peut-être dans le but de trouver des alliés sur toute la voie jusqu’en Méditerranée, d’où l’idée de la création d’un arc chiite. Réussir à prendre le Yémen sous sa coupe serait une façon pour l’Iran de poser de nouveaux points stratégiques destinés à affaiblir la monarchie saoudienne. C’est pourquoi, l’Arabie Saoudite éprouve une profonde anxiété à l’idée que son principal rival parvienne à propager son influence chiite, ce qui nuirait considérablement à la suprématie sunnite. Cernée par les menaces à ses frontières, la monarchie saoudienne doit impérativement montrer qu’elle constitue l’alternative sur cette scène de lutte d’influences.

Quelle distinction entre le chiisme et le sunnisme ?

Le chiisme et le sunnisme sont deux branches issues de l’islam. Pour comprendre la scission de ces deux courants, il est nécessaire de remonter en 632 à la mort du Prophète Mahomet.

En effet, en 632 se pose la question de sa succession, à savoir quelle sera la personne la plus légitime pour diriger la umma, c’est-à-dire l’ensemble de la communauté musulmane. Les futurs chiites veulent désigner le cousin et gendre du Prophète, Ali, tandis que les futurs sunnites souhaitent choisir le plus fidèle des compagnons du Prophète : Abou Bakr. Cependant, une majorité de musulmans soutiennent Abou Bakr, c’est donc lui qui sera nommé premier calife, c’est-à-dire successeur du Prophète. Depuis cette date, les sunnites ont toujours été majoritaires. Plus de 85% des musulmans du monde sont sunnites.

À côté de cette réalité, le chiisme reste tout de même bien présent dans le monde arabe. Même s’il s’agit d’une branche minoritaire de l’islam, le chiisme est implanté en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan et au Bahreïn, mais également au Pakistan, en Inde, au Yémen, en Afghanistan, en Arabie saoudite et au Liban où d’importantes minorités existent. Pendant de nombreuses années, les chiites ont été exclus du pouvoir et ont été marginalisés. Ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’on perçoit leur émergence comme au Liban avec le Hezbollah ou encore en Irak à la suite de la chute de Saddam Hussein et l’arrivée des Américains.

3. Par ailleurs, l’offensive aérienne menée par l’Arabie Saoudite avec le soutien de la coalition arabe et des États-Unis démontre bien qu’il s’agit d’une "guerre froide". L’opération "tempête décisive" menée par les saoudiens en mars 2015 avait pour but de stopper l’avancée de la rébellion houthiste, milice chiite qui inquiétait de plus en plus Riyad. Certes, son avancée dans les villes stratégiques du Yémen posait problème à la puissance sunnite, notamment pour des raisons économiques [7] . Mais le plus problématique est que les saoudiens perçoivent les houthis comme des alliés de leur grand rival : l’Iran. Ainsi, pour contrer l’influence de Téhéran, l’Arabie Saoudite a décidé de lancer cette opération militaire. De son côté, l’Iran a adopté la même stratégie que d’habitude, celle d’éviter les guerres directes. Les Iraniens ont utilisé le vecteur de l’instrumentalisation du religieux pour contrer l’influence de Riyad. C’est notamment pour cette raison que la puissance chiite se sert de groupes chiites non iraniens pour étendre son influence. L’Iran reste attentif aux rébellions chiites, ce qui est une manière pour lui de s’implanter dans les pays en conflit tout en gênant ses adversaires. Autrement dit, contrôler certains pays arabes à l’aide de milices sans jamais s’impliquer directement dans le conflit pourrait être considéré comme la devise iranienne.

4. Enfin, l’accès maritime paraît être un autre bel exemple du caractère politique et géopolitique du conflit et non confessionnel. Dans ce cas de figure, il n’est plus question de guerre entre chiites et sunnites, mais bien d’une guerre pour obtenir l’ascendant sur un point stratégique. En effet, lorsque la rébellion houthiste a commencé à se rapprocher de la capitale économique début 2015, le conflit prit tout à coup une autre couleur : celle de la régionalisation. Le contrôle du Golfe d’Aden, de la mer Rouge et du canal de Suez représentent des points maritimes tout à fait stratégiques pour l’Arabie Saoudite. C’est donc dans l’optique de garder ces lieux stratégiques sous son joug que Riyad a décidé de soutenir les frappes aériennes qui devaient freiner les avancées des houthis au Yémen.

Au travers de ces constats, le conflit au Yémen s’avère plutôt une question d’influence politique, de pouvoir et de contrôle géostratégique qu’une question d’enjeux spirituels et idéologiques. Certes, le facteur religieux existe, mais celui-ci est instrumentalisé par l’Iran et l’Arabie Saoudite pour atteindre des objectifs de nature géopolitique, voire politique. Mobiliser les populations par le biais de la carte du religieux est une tactique bien connue pour les deux puissances régionales. Mais de manière générale, le conflit pour lequel elles utilisent la population comme un "vulgaire pantin" cache une rivalité politique bien plus ancienne.

Iran et Arabie Saoudite : une rivalité de longue date

L’Arabie Saoudite sunnite et l’Iran chiite s’opposent depuis des années dans la région. Cependant, il est important de garder à l’esprit qu’autant les Iraniens que les Saoudiens vivent dans une crainte "paranoïaque" de voir son concurrent asseoir son hégémonie au sein du Golfe Persique. Tandis que Téhéran s’appuie sur la solidarité chiite pour propager son influence, Riyad se sert de la communauté sunnite florissante au sein du Moyen-Orient.

Cependant, les réalités du Moyen-Orient ont changé à partir de 1979. En effet, à cette époque, l’Iran tourne une page de son histoire pour laisser une nouvelle ère débuter : celle de la révolution islamique d’Iran. Selon l’Iran, cette révolution ne s’est jamais voulue "chiite", mais elle s’est toujours définie comme avant-garde de la umma. Malgré cette clarification, il s’avère que depuis la révolution, l’Iran s’est doté de "bras armés" [8] à l’extérieur de ses frontières notamment par le biais de ses réseaux religieux chiites.

Face à cette expansion, l’Irak, pays voisin à majorité chiite qui a toujours été gouverné par un pouvoir sunnite, voit se profiler une menace iranienne à l’horizon. C’est pourquoi, le président irakien Saddam Hussein décide de déclencher une répression sans relâche contre les élites chiites susceptibles de soutenir la révolution iranienne. Cette initiative est sans doute une façon pour le président d’asseoir son autorité contre toute tentative chiite susceptible de nuire à son pouvoir. Un an plus tard, l’Iran et l’Irak se plongent dans une guerre de huit ans, appelée également "guerre du Golfe Persique".

La guerre Iran-Irak (1980-1988)

Cette guerre était notamment motivée par la rivalité entre Arabes (représentés par l’Irak et soutenue financièrement par l’Arabie Saoudite) et Perses (représentés par l’Iran). L’enjeu était avant tout stratégique puisqu’il s’agissait d’une lutte pour la suprématie régionale afin d’obtenir le contrôle du Chatt-el-Arab [9] . Déjà à cette époque, l’Arabie Saoudite apporta son soutien au régime de Saddam Hussein en lui octroyant un prêt de 40 milliards de dollars pour renforcer son armée. Ce soutien saoudien marqua la fin des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Face à l’ampleur de cette guerre, la monarchie saoudienne classe l’Iran comme acteur potentiellement dangereux pour la stabilité de la région, notamment en raison de l’expansion d’un embryon d "arc chiite". Celui-ci commencerait en Iran et se terminerait au Liban en passant par l’Irak et la Syrie. Cette idée de "croissant chiite" iranien trouve son origine à la suite de l’intervention militaire américaine en 2003.

L’influence américaine au cœur du bouleversement régional

L’intervention des États-Unis a profondément bouleversé les équilibres de la région. Avec la chute de Saddam Hussein, les sunnites minoritaires en Irak perdent le pouvoir qu’ils avaient obtenu depuis le mandat britannique en 1921 au profit des chiites majoritaires. En 2006, Nouri al-Maliki, membre du parti chiite Dawa, est nommé premier ministre en Irak. Ce basculement est majeur puisqu’il signifie un rapprochement entre le gouvernement irakien chiite et Téhéran. Encore une fois, les pétromonarchies dont l’Arabie Saoudite perçoivent cette alliance comme une menace au sunnisme puisque l’Irak bascule ainsi dans le "camp chiite". L’Iran apparaît dès lors comme opportuniste, profitant de la chute de Saddam Hussein pour étendre son réseau politique chiite [10] . C’est à partir de cette époque que l’appellation "arc chiite" a vu le jour.

Au regard de l’histoire, chaque communauté, chiite et sunnite, a le sentiment que sa survie est menacée. D’un côté, l’Arabie Saoudite craint une montée en puissance de la population chiite sur son territoire. De l’autre côté, l’Iran a le même sentiment de crainte. Les iraniens se savent minoritaires et entourés géographiquement par des populations majoritairement sunnites. Mais derrière ces tensions religieuses, il existe deux grandes puissances régionales qui se livrent à une lutte d’influence sans relâche dans le but d’obtenir la suprématie régionale.

Les enjeux économiques toujours présents

Les intérêts économiques ne doivent pas être oubliés puisque les deux pays sont membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). À l’heure actuelle, l’Arabie Saoudite détient la deuxième réserve mondiale de pétrole tandis que l’Iran détient la quatrième. Les ressources naturelles jouent donc un rôle non négligeable dans cette lutte d’influences puisqu’il est important de rappeler que près de la moitié des réserves pétrolières mondiales se trouvent dans les pays qui longent le Golfe Persique. En Irak, les trois-quarts des gisements pétroliers se situent dans des régions majoritairement chiites [11] . La situation est semblable pour l’Arabie Saoudite où la quasi-totalité des ressources pétrolières se trouve à l’est du pays [12] et où deux-tiers de la population est chiite. Cependant, depuis quelques années, les populations commencent à se soulever en revendiquant pour la plupart plus de droits et plus de considération de la part de leur gouvernement. Ainsi, les pétromonarchies craignent un rassemblement sous l’égide de l’Iran des zones pétrolières du nord du Golfe, majoritairement peuplées de chiites. Riyad doit rester attentive à cette potentielle source de déstabilisation qui pourrait devenir à l’avenir une nouvelle menace au sunnisme.

Réduire les tensions à une simple division confessionnelle est donc une erreur d’analyse. Les réalités sont bien plus complexes et profondes. Il est important de dépasser la lecture confessionnelle du choc entre chiisme et sunnisme en mettant en avant les réels enjeux de pouvoir qui structurent le conflit au Yémen.

Les deux puissances ne cessent de se renvoyer la balle concernant le conflit yéménite. Là où le Prince Saoud Al-Fayçal ordonne à Téhéran de "ne pas aider les activités criminelles des houthistes", Téhéran répond en dénonçant ces accusations sans fondement, en qualifiant l’intervention saoudienne sur la scène yéménite comme étant une agression donnant lieu à un "génocide" contre un "peuple innocent".

Comment envisager le futur ?

les rebelles houthis chiites a plongé le Yémen dans un chaos qui ne semble pas trouver d’issue. Actuellement, la situation humanitaire au Yémen est catastrophique. Plus de 80 % de la population a besoin d’une aide humanitaire.

Depuis quelques années, les acteurs internationaux ont pris part au conflit en tentant de lui trouver une solution pacifique. Ainsi, le 21 octobre 2011, le Conseil de sécurité a voté la résolution 2014 dans laquelle elle constate des violations des droits de l’homme commises par le gouvernement yéménite. Face à ce constat, le Conseil de sécurité a vivement encouragé la mise en place d’un processus politique et la tenue rapide d’élections présidentielles. C’est dans cette atmosphère que l’ONU a désigné un médiateur, Jamal Benomar, chargé de coordonner les efforts onusiens opérés sur le territoire du Yémen.

Soutenu par l’ONU et souvent critiqué par l’Arabie Saoudite qui lui reproche d’avoir été trop naïf face aux réelles volontés des houthistes, Jamal Benomar a tenté à plusieurs reprises de trouver une solution à ce conflit devenu hors de contrôle. Lors d’une visite à Sanaa en septembre 2014, il a notamment demandé "à tout le monde d’être raisonnable et à être dans un état d’esprit d’union nationale et de résoudre le différend par le dialogue et des solutions politiques". Malheureusement, son travail de longue haleine s’est soldé par un échec et s’est terminé par sa démission en avril 2015. Une solution diplomatique semblait être alors compromise.

Cependant, la communauté internationale continue à s’impliquer. Le 27 avril 2015, Ban Ki Moon [13] nomme un nouvel envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Ismaïl Ould cheikh Ahmed qui a la lourde tâche de poursuivre le processus de médiation et les négociations de paix entre la rébellion houthis et le gouvernement yéménite.

En effet, il envisage à nouveau la mise en place de pourparlers à Genève dans le courant du mois de novembre 2015. Face au Conseil de sécurité, il a affirmé que la rébellion houthiste chiite et les partisans de l’ancien président Ali Abdallah Saleh "ont désormais clairement dit qu’ils étaient disposés à appliquer la résolution 2216, y compris un retrait négocié des principales villes" dont se sont emparés les rebelles et "la remise à l’Etat de toutes les armes lourdes" saisies.

Malgré la pression internationale, la situation au Yémen n’a pas cessé de se détériorer. Selon les organisations non gouvernementales, le pays est au bord d’une grave crise humanitaire et le dialogue national au Yémen semble être passé au second plan.

Face à cette réalité, il est important que le citoyen belge reste attentif à cette problématique notamment en se tenant informé sur la situation réelle du terrain. Sensibiliser et interpeller nos décideurs politiques afin de leur demander comment se positionne la Belgique face à cette détresse yéménite constitue également un de nos devoirs de citoyens.

Clémentine Louis


Notes

[1La Mecque et Médine, tous les deux symboles de l’islam.

[2Le Conseil de coopération du Golfe a été créé en 1981 sous l’impulsion des États-Unis et de l’Arabie Saoudite. Il regroupe les pétromonarchies sunnites du Golfe : Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Émirats arabes unis. Au fil du temps, le CCG est perçu comme une organisation destinée à contrer les menaces iranienne et israélienne.

[3Sous la pression de l’Arabie Saoudite et des autres monarchies du Golfe, le président Saleh quitte le pouvoir à la suite des manifestations populaires.

[4Le vice-président Hadi est élu président de la République du Yémen pour une durée de deux ans, un mandat prolongé d’un an en 2014.

[5Aden est l’une des principales villes du Yémen, souvent appelée capitale économique du pays. Sa situation géographique fait d’elle un point maritime stratégique puisque le Golfe d’Aden est situé entre la corne de l’Afrique, la péninsule Arabique.

[6La coalition regroupe le Koweït, l’Égypte, la Jordanie, le Soudan, le Qatar, le Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Maroc, le Pakistan. Celle-ci a eu également le soutien des États-Unis. et est approuvée par les États-Unis.

[7Ces raisons seront détaillées ci-dessous.

[8Comme le Hezbollah au Liban qui n’a jamais remis en cause ses liens étroits avec l’Iran. Ce mouvement politique chiite libanais a permis à la puissance iranienne de faire progresser les objectifs de Téhéran au sein du Moyen-Orient. Le Hezbollah est devenu un pilier de l’"axe de résistance" de l’Iran.

[9Il s’agit de l’estuaire commun du Tigre et de l’Euphrate qui débouche sur le Golfe Persique.

[10Après les attentats du 11 septembre 2001, l’Iran a été classifié comme faisant partie de l’"axe du mal" par Georges Bush Junior. Cette étiquette avait immédiatement placé l’Iran sur la liste des pays voulant se procurer des armes de destruction massive et soutenant le terrorisme.

[11Le Marais, le Tigre et l’Euphrate.

[12La région est Ach-Charqiya.

[13Ban Ki-Moon est le Secrétaire général des Nations unies depuis le 1e janvier 2007.

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