« Le Parfum d’Adam » de Jean-Christophe Rufin : quelle harmonie entre l’humain et la nature ?

Les Cafés Littéraires rassemblent une équipe de lecteurs intéressés d’aborder la thématique d’année de Justice et Paix par le biais de romans. Cette année, c’est le thème de l’environnement qui a retenu notre attention. Ce terme est devenu classique, singulièrement en Occident, lorsqu’on veut parler de la nature, du respect qu’on estime lui devoir, des actions qu’on propose pour la sauvegarder, etc. Pourtant, le vocable d’ « environnement » n’est pas sans prêter à confusion : en effet, il sonne un peu comme si la nature n’était jamais que les environs, la périphérie par rapport au centre incontesté et incontestable qu’évidemment nous occuperions, nous, les humains.

Et c’est là que certains d’entre nous, sans tomber dans l’idéologie catastrophiste de l’écologie radicale, voudraient rompre avec les tenants d’une position anthropocentrique qui conduit tant d’hommes à instrumentaliser tout ce qui n’est pas « eux » : les plantes, les oiseaux du ciel, les poissons de la mer et tout ce qui est censé partager sur terre leur espace vital.

À force de voir traiter la nature comme secondaire, les plus conscients d’entre les humains comprennent qu’ils courent droit dans le mur. Du coup, l’on se dit qu’il urge de renouer avec le respect de la nature, sous peine de perdre le sens même de notre identité humaine.

Cette culture (contre-anthropocentrique ?) du (strict) respect de l’environnement prend aujourd’hui divers aspects : lutte contre les entreprises qui produisent des OGM, lutte contre certains projets immobiliers qui se font au détriment de la forêt, mises en gardes contre l’exploitation « indécente » de la forêt amazonienne et des océans, combat en faveur des abeilles dont on découvre qu’elles jouent un rôle fondamental dans l’équilibre écologique, etc. Le fait est aussi que, malheureusement, cette lutte peut prendre des allures guerrières terrifiantes dans le cadre de ce qu’on appelle l’ « écologisme radical ».

Le roman de Jean-Christophe Rufin intitulé : « Le Parfum d’Adam » montre comment, à force de prendre le parti de la nature non pas « compte tenu de l’humain », mais parfois contre lui, l’on peut en venir à des solutions qui ne sont pas loin de ressembler aux horreurs nazies passées.

Un roman de plain-pied dans l’actualité

Dans son roman « Le parfum d’Adam », Jean-Christophe Rufin tisse avec les fils de deux thèmes bien contemporains – les questions environnementales et celles relatives au secret d’Etat [1] - le scénario d’un thriller qui accroche et maintient l’attention. Nous sommes en effet plongés d’emblée dans deux cheminements antagonistes qui ne se rejoindront qu’à la fin d’un long parcours de 754 pages.

Trois questions de fond…

Comme après chaque lecture d’un roman dans le cadre des « Cafés littéraires », nous tentons de rassembler notre échange dispersé de la première réunion autour de trois questions de fond qui nous permettent de nous recentrer sur la thématique d’année de « Justice et Paix ». Une belle occasion d’approfondir certains problèmes qui nous tiennent à cœur, en faisant la part belle à la raison, certes, mais aussi à l’émotion, à la sensibilité, aux sentiments.

Comment réconcilier l’Homme et la nature ? Faut-il les réconcilier ?

Cette question se pose explicitement dans le roman, notamment dans l’exposé de l’historique des mouvements écologistes, plus particulièrement lorsque l’auteur en arrive aux tensions à propos de la place de l’être humain dans la nature. Deux courants s’affrontent, un humaniste, et un antihumaniste pour qui l’être humain est une espèce parmi d’autres qu’il faut remettre à sa juste place. Pour les plus radicaux de ce second courant, ce n’est pas seulement à l’activité humaine, mais à l’espèce humaine elle-même qu’il faut s’attaquer.

« Les Nouveaux Prédateurs » du roman appartiennent au second courant. Ils prônent la violence et même le meurtre mais, pour eux, se limiter au sacrifice d’un individu n’a pas de sens. Ce sont les « équilibres » qu’il faut restaurer et, dans le monde vivant, ce sont les prédateurs qui sont les garants de ces équilibres. L’espèce humaine s’en est affranchie. Elle prolifère et détruit tout.

Dans le désert du Colorado, Juliette, une des protagonistes du roman, est impressionnée : « Écrasée par cette beauté, il est clair pour elle que la nature vit d’une existence propre et ne doit rien à l’homme sinon sa destruction ». Elle a lu et approuvé des livres en ce sens, dont « l’Almanach d’un comté de sable » d’Aldo Léopold [2] , qui parle « des montagnes, des rivières, des paysages comme de véritables personnes sur lesquelles l’être humain n’a pas de droit » [3].

Qui oserait prétendre connaître la juste relation que l’homme doit avoir avec la nature ?

Une remarque d’Harrow, l’un des personnages centraux du roman, dit d’ailleurs de l’écologie qu’elle « n’avait qu’une très vague idée de ce qu’il était possible de faire pour préserver la planète » [4] .
Et un autre, Conrad Fritsch, le professeur à la base des dérives qui forment la trame du récit, appelle cela « l’aporie du développement », c’est-à-dire « un problème sans solution » [5]

Mais l’explosion démographique ?

D’aucuns disent aujourd’hui, souvent d’une voix timide, que la terre est surpeuplée – et certains vont même jusqu’à proposer de régler cette affaire en supprimant les « inutiles » : pauvres, vieux, enfants surnuméraires, non-conformistes, etc. Pour Harrow, dans la ligne d’un certain William Aiken, cité par Jean-Christophe Rufin, et selon qui « une mortalité humaine massive serait une bonne chose.

Il est de notre devoir de la provoquer », résoudre le problème de la pauvreté, cela revient purement et simplement à liquider les pauvres, sous prétexte entre autres qu’ils procréeraient trop, ou encore qu’ils n’useraient pas des techniques susceptibles d’envoyer moins de CO2 dans l’atmosphère, etc.

Il ne faut pas être très futé, évidemment, pour comprendre qu’en envisageant les choses sous cet angle-là, on se trompe de débat. Car c’est bien sûr moins les pauvres qu’il s’agit d’incriminer, en l’occurrence, que la pauvreté – et les structures qui la maintiennent si péniblement vive. Une pauvreté dont certains veulent ignorer qu’elle est liée à un cruel manque de sens des responsabilités, à une injustice globale magistrale, à des choix économiques calamiteux, à une forme d’égoïsme galopant, au gaspillage éhonté des pays riches, etc.

Comment ne pas imaginer d’ailleurs, qu’à suivre cette ligne qu’on pourrait qualifier d’ultra-libérale, les riches d’aujourd’hui pourraient bien se retrouver pauvres demain, si l’on en croit l’analyse de Hans Jonas dans « Le principe responsabilité » [6] ?

À ne penser qu’à soi en ayant le nez dans le guidon, en effet, on se prépare des lendemains qui ne chanteront pas, et il se pourrait que ceux qui se sentent bien dans leurs bottes aujourd’hui tirent la langue demain, que leurs enfants ou leurs petits-enfants se retrouvent avec des dents cariées, parce qu’ils auront, eux, mangé trop de raisins verts.

Loin de nous l’idée de penser qu’il faille faire de la peur du lendemain le levier de nos choix socio-politiques (cela reviendrait à retomber dans l’ornière qu’on dénonce) mais bien de susciter une prise de conscience du fait que le sort des hommes, partout dans le monde, est lié et que l’injustice qui fonctionne comme un boomerang, mérite d’être considérée avec grande attention.

Comme insistait Albert Jacquard, c’est probablement du côté de la collaboration, et pas de la compétition, qu’il s’agit de trouver le secret du « vivre-ensemble ». Et cette collaboration ne sera à la hauteur d’elle-même, vraiment conséquente, que si les humains non seulement se considèrent comme des frères, mais s’entendent à respecter l’environnement dont ils vivent.

Quelle est la part humaine de l’homme ?

La troisième question qui a retenu notre attention s’est posée à partir d’une phrase « choc » de la page 682 de l’édition de poche du roman : « Je crois que ce n’est pas la part animale de l’homme qui le sauvera. C’est sa part humaine. La conscience qu’il a de lui-même et de son environnement, la solidarité, la justice, l’amour » - une phrase à propos de laquelle nous nous sommes demandé : que faut-il entendre par « part animale » et « part humaine » de l’homme ? Quelle est notre part humaine – et quelle est notre part animale ?

La question n’a pas de réponse dans le roman. Elle n’est qu’évoquée, et encore « en creux », dans le premier paragraphe de la page 760 de l’épilogue. Pour Jean-Christophe Rufin, il est clair que certaines pensées contemporaines glissent vers une primauté de la nature sur l’humain, jusqu’à concevoir qu’il faille éradiquer un nombre important d’entre eux pour qu’elle survive : l’humain contre l’humain.

« C’est Descartes contre Spinoza » dit Fritch, à la page 462 du roman. Or, dans son contexte comme dans les questions qu’il soulève, le Dieu diffus dans l’harmonie du tout chez Spinoza n’apporte pas plus de réponses aux questions soulevées que la raison de Descartes, qui place l’humain au centre de l’univers en face et en référence à un Dieu créateur. En effet, l’humain n’en est pas moins là avec des comportements à choisir, car Spinoza, pas plus que Descartes, ne nie en rien la liberté de l’humain en ce qu’il fait. Il est d’ailleurs plus responsable et redevable dans la pensée de Descartes que dans celle de Spinoza, qui réfute l’existence même des concepts de mal ou même d’erreur. C’est « le tout » qui cherche sa voie comme il le peut.

Quelle que soit l’image que l’on puisse se faire d’un Dieu, concrètement, il en va de la liberté de l’humain, individuellement et collectivement, de gérer sa présence au monde, dans l’espace et dans le temps. N’en serait-il pas « responsable » et donc « à culpabiliser », comme le pense Descartes, il n’en serait pas moins, concrètement, cause de son propre avenir d’humanité. N’est-ce pas là sa part d’humain en lui : ce choix de n’être pas prédateur, mais créateur de chemins vers toujours plus de paix et de justice ? Et ne serait-ce pas aussi de ce côté que s’accomplirait l’harmonie globale entre l’humain et son environnement ?

Conclusion

Finalement, il est évident que l’homme est partie prenante de la nature et que, pour reprendre ce que nous disions plus haut, une humanité réduite à un environnement qu’elle aurait rendu désertique et stérile ne pèserait pas lourd en termes de sens, de perspectives et d’horizons. De sorte que, pour l’homme, se désolidariser de la nature reviendrait presque à se suicider.

Même si l’image (sensiblement anthropocentrique) courante assimile l’homme à un joyau au cœur de son écrin naturel, qu’adviendra-t-il de lui une fois cet écrin détruit par sa violence ? En effet, il faut bien avouer que l’appât du gain, la rapacité et le matérialisme ont l’allure de cette barbarie potentiellement chaotique.

Alors, bien sûr, il n’est pas question, comme l’ont trop bien fait Heidegger et ses disciples, de clouer le progrès technique, qu’ils pointent volontiers comme la cause de tous les maux, au pilori, mais au moins, s’agirait-il peut-être, pour les humains, de revenir à plus de modestie, à plus d’humilité au sens où ce vocable invite l’humanité à se souvenir qu’elle est faite de cette terre même (humus) qu’elle risque de rendre infertile à force de la malmener.

Se souvenir qu’essentiellement, nous sommes des « glèbeux », des fils d’Adam, non pas propriétaires de la terre, mais locataires d’une création qui nous dépasse et dont nous sommes partie prenante – et que notre dignité d’humains dépend des bons rapports de proximité que nous entretiendrons avec l’environnement qui détient nos sources vives.

Être homme, pour le dire à toute vitesse, n’est pas un privilège mais une responsabilité : comme tel, j’ai à rendre compte de la nature dans laquelle j’œuvre et que je travaille, j’en suis comptable et c’est cela qui, entre autres, contribue à faire de moi un humain digne de ce nom.

« Le Parfum d’Adam » de Jean-Christophe Rufin a le mérite de soulever des questions actuelles déterminantes pour l’avenir à partir de l’analyse singulière des tentations de militance extrême qui traversent notre époque.

Jean-François Grégoire et Jean Hinnekens, membres du café-littéraire de la Commission Justice et Paix Belgique francophone. Avec la collaboration de Géraldine Duquenne et des membres du café littéraire de Justice et Paix.


Notes

[1On pense, par exemple, à l’arrestation des 28 militants de GreenPeace accompagnés de deux journalistes, après avoir tenté de dénoncer l’emprise pétrolière que la Russie cherche à concrétiser dans l’Arctique, et aussi aux écoutes et surveillances des communications que permettent les nouveaux médias, et qu’exercent les services secrets de nombreux pays, en particulier des Etats-Unis.

[21887-1948 : écologiste américain dont cet « Almanach » a été publié un an après sa mort et a été vendu à des millions d’exemplaires. Pour lui, « une action est juste, quand elle a pour but de préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est répréhensible quand elle a un autre but. » Ou encore, « La protection est un état harmonieux entre les hommes et la terre. » En France, l’Almanach a été publié dans la collection de poche GF de Flammarion. Autre exemple de référence au réel dans un récit et un discours de fiction.

[3Id. page 305.

[4Id. 318

[5Id. 472

[6Exégète et philosophe, spécialiste de la gnose

partager par email