Extractivisme et recyclage : mêmes logiques ?

Si le regard que l’on porte sur nos déchets évolue, notre rapport au monde reste profondément extractiviste. Sans remise en cause de ce modèle, le recyclage restera une fausse solution qui perpétue le modèle destructeur qu’il prétend corriger.

Introduction

La transition énergétique est souvent présentée comme une nouvelle ère où l’humanité, enfin lucide sur ses excès, choisirait de rompre avec un modèle destructeur de l’environnement. Pourtant, nous savons aujourd’hui que le passage aux énergies « propres » repose sur une demande inédite en métaux dont les gisements s’épuisent. Face à ces contraintes, un nouveau paradigme s’impose dans les discours industriels et institutionnels : celui de l’économie circulaire, avec en son cœur le recyclage des déchets électroniques comme source stratégique de « matières premières de substitution ». Cependant, si le regard que l’on porte sur nos déchets change, notre rapport au monde, lui, reste profondément extractiviste. Sans remise en cause de ce modèle, il se pourrait bien que le recyclage ne s’engouffre dans les mêmes travers et perpétue le modèle destructeur qu’il prétend corriger.

    Le recyclage, outil de compétitivité et de résilience économique

    La notion de « métal critique » désigne l’ensemble des métaux stratégiques essentiels pour les technologies de la transition écologique, numérique, de la défense et l’espace dont l’approvisionnement est jugé fragile ou incertain. L’union européenne en recense plus d’une trentaine parmi lesquels le lithium, cobalt, nickel ou terres rares. L’approvisionnement de ces métaux est incertain car leurs réserves connues et exploitables ainsi que leur raffinage sont géographiquement concentrés. À titre d’exemple, la République démocratique du Congo fournit plus de 70 % du cobalt mondial, la Chine raffine plus de 60 % des terres rares, et le triangle du lithium (Chili, Argentine, Bolivie) concentre l’essentiel des réserves connues. Cette dépendance génère une vulnérabilité économique et politique que les États européens cherchent activement à réduire.

    C’est dans ce contexte que s’est développé le concept de « mine urbaine » dont nous avons posé les contours dans une analyse précédente . L’idée est que les stocks de déchets électroniques qui s’accumulent dans les sociétés industrialisées constituent de nouveaux gisements de métaux à part entière, exploitables par des techniques de recyclage avancées. En 2023, l’Union européenne formalise ce nouveau paradigme avec le Critical Raw Materials Act. Ce règlement fixe des objectifs de recyclage inédits : 25 % des besoins annuels en métaux critiques couverts par le recyclage d’ici 2030 ! Le texte révèle cependant une finalité essentiellement économique : sécuriser les chaînes d’approvisionnement. Le recyclage est utilisé ici, non pas pour réduire la consommation de métaux, mais pour en diversifier les sources d’approvisionnement et garantir la souveraineté européenne. Dès la fin des années 2000, le Japon avait également emprunté une trajectoire comparable en développant une politique nationale de mines urbaines pour réduire sa dépendance en terres rares face à la Chine. Dans les deux cas, le recyclage ne semble pas être motivé par des ambitions écologiques de réduction des pollutions liées aux déchets, mais au contraire, comme un outil de compétitivité et de résilience économique.

    Le recyclage : pollution silencieuse

    Si le recyclage bénéficie d’une image désirable dans les discours sur le développement durable, sa mise en œuvre effective mérite d’être confrontée à la réalité des procédés. D’abord, ce sont les impératifs économiques qui orientent les flux de déchets à l’échelle internationale et décident de leur recyclage ou non. En effet, les usines de traitement ne pouvant fonctionner qu’à condition d’être financièrement viables, seuls les déchets économiquement rentables sont recyclés. Par conséquent, un déchet dont le coût de recyclage excéderait le gain tiré de la revente des matériaux récupérés sera éliminé plutôt que valorisé. Ensuite, le recyclage des déchets électroniques est particulièrement complexe et polluant en raison de l’hétérogénéité des processus de fabrication : chaque constructeur mélange, assemble, soude ou colle les matériaux à sa guise de manière à optimiser la performance du produit fini et non sa recyclabilité. Il est donc souvent impossible pour les recycleurs de démanteler ces objets de manière écologique et rentable. La combustion s’impose alors comme seule option viable, au prix d’émissions toxiques. Par ailleurs, après récupération, les métaux ne sont généralement pas encore prêts pour retourner directement dans l’industrie. Ils passent donc par des étapes de purification polluantes avant d’être réutilisables. Enfin, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le recyclage ne réduit pas l’extraction primaire. En effet, même si nous parvenions à recycler intégralement tous nos déchets électroniques, les quantités de métaux récupérés resteraient insuffisantes face à une demande toujours croissante, démontrant un « effet d’empilement » où les métaux recyclés viennent simplement combler la demande nouvelle.

    Le recyclage conduit donc à un double paradoxe. Premièrement, la majorité des déchets sont incinérés ou enfouis car leur recyclage n’est pas rentable, et cela peu importe leur toxicité. Deuxièmement, le recyclage, lorsqu’il a lieu, produit lui-même des déchets dangereux à travers la génération de sous-produits toxiques[1] qui demandent eux-mêmes un traitement d’assainissement.

    Au-delà des filières formelles, une part importante du recyclage mondial s’effectue dans des conditions encore plus alarmantes. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, où règlementations et systèmes de gestion formelle des déchets sont absents, celles et ceux que l’on considère comme « les plus [appauvri·es] des plus [appauvri·es] »[2], brûlent à l’air libre les déchets électroniques pour en récupérer les résidus de métaux. La décharge sauvage d’Agbogbloshie au Ghana est emblématique de cette réalité. Les conséquences environnementales et humaines de ces pratiques documentées par l’OMS sont sévères : pollution aux métaux lourds des sols, des nappes phréatiques et de l’air, tandis que les populations locales subissent des dommages neurologiques, respiratoires, rénaux et cancérogènes liés à ces substances toxiques. Cette réalité interroge d’autant plus que la consommation est un phénomène relatif : seule une minorité d’individus, concentrée dans les pays à haut revenu, consomme une part démesurée des ressources mondiales. Comment expliquer, dès lors, que ce soient les décharges des pays à plus faible revenu qui débordent de nos déchets ?

    Recyclage et « colonialisme toxique »

    Comme le note Aurélie Leroy dans l’introduction à l’ouvrage collectif du CETRI « Les déchets du monde : envers du décor », les ordures sont un miroir des asymétries qui structurent nos économies mondialisées[3]. La géographie des déchets constitue l’un des révélateurs les plus obscènes des rapports de domination à l’œuvre dans le système-monde. La logique observée est celle de « zones sacrifiées » où les nuisances sont concentrées près des populations les plus précarisées, moins dotées en ressources politiques et économiques. Cette réalité s’observe d’abord au niveau territorial où les infrastructures polluantes sont fréquemment implantées dans les territoires les plus socialement fragilisés, mais également au niveau intercontinental, avec le déplacement massif de déchets issus des pays à haut revenu vers les pays à faible revenu[4]. Malgré la convention de Bâle qui encadre le transit de déchets entre les frontières, l’exportation illégale de déchets persiste à grande échelle. Chaque année, quelque 350 000 tonnes de déchets électroniques, souvent déguisés en « marchandises d’occasion » ou en « dons humanitaires », quittent illégalement le territoire européen[5]. Cette combine permet aux acteurs frauduleux de récupérer une partie de la valeur des métaux présents dans les déchets électroniques, sans supporter les coûts de conformité européens du recyclage. Les déchets des pays à haut revenu alimentent ainsi continuellement les décharges sauvages décrites plus haut. Ce phénomène révèle la persistance de rapports coloniaux sous la forme d’un « colonialisme toxique » où les coûts humains et écologiques de la surconsommation matérielle des pays à haut revenu sont externalisés vers des « territoires sacrifiés ». Par ailleurs, une analyse attentive des chaînes de valeur révèle que les métaux récupérés par le recyclage informel sont rachetés par des intermédiaires et exportés hors du pays vers les centres de raffinage[6]. La boucle est enfin bouclée une fois que ces métaux purifiés sont réintégrés dans les circuits industriels mondialisés, sans que leur origine exacte ne soit traçable.

    Cette structure reproduit avec une précision troublante la géographie de l’extractivisme « classique ». Pour le sociologue Eduardo Gudynas, l’extractivisme désigne l’exploitation rapide, intensive et orientée vers l’exportation des ressources naturelles. Le concept, né de l’exploitation forestière au Brésil, porte en lui une dimension profondément coloniale : les dommages environnementaux et humains liés à cette extraction intensive sont externalisés dans les pays à revenu faible, tandis que les matières premières récupérées quittent le pays sous forme brute vers des hubs industriels de raffinage où elles prendront toute leur valeur. L’extractivisme ne désigne donc pas seulement une technique d’exploitation des ressources, mais un rapport au monde fondé sur la subordination de territoires et de populations[7]. Dans cette perspective, le fait que la matière exploitée soit désormais un déchet plutôt qu’un minerai brut ne change rien. Les mêmes objectifs de rentabilité sont poursuivis, au moyen d’une extraction rapide et polluante, au moindre coût externalisé et en faisant porter les conséquences aux « marges » du système capitaliste.

    Le recyclage, oui mais pas seulement !

    En définitive, en l’état actuel, le recyclage apparaît davantage comme un outil de compétitivité et de résilience économiques déployé par les États qui, face aux pénuries annoncées, tentent de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. On comprend toute l’aberration écologique d’un tel modèle, construit sur des logiques entrepreneuriales et polluantes, qui ne prévoit à aucun moment la réduction effective des déchets.  

    Cependant, tout n’est pas à jeter. Le recyclage reste une condition nécessaire de la transition écologique, car il peut limiter l’extraction primaire et ainsi réduire les émissions carbone. Mais il doit s’accompagner d’un changement global dans notre rapport au monde et nécessite des actions collectives et structurelles. Sans remise en question profonde des logiques extractivistes et de la culture d’(hyper)consommation, le recyclage restera une solution technique qui perpétue le modèle destructeur qu’il prétend corriger.

    Un tel changement nécessite des ambitions fortes de sobriété telles qu’envisagées par le GIEC dans son 6e rapport : « Un ensemble de mesures et de pratiques qui permettent d’éviter la demande d’énergie, de matériaux, de terres et d’eau tout en assurant le bien-être de tous les êtres humains dans les limites de la planète ». Loin des fantasmes et stigmates qui collent à ce concept, la sobriété fait l’objet d’une littérature croissante où économistes, sociologues et ingénieurs élaborent des recommandations.   Trois principaux domaines d’application de la sobriété sont ainsi ciblés en priorités : l’énergie, le numérique et la consommation matérielle. Celle-ci doit agir au niveau structurel à travers l’aménagement des territoires et l’organisation des échanges, au niveau dimensionnel à travers le bon dimensionnement des équipements par rapport à leur utilisation réelle, ainsi qu’au niveau de l’usage avec la collectivisation des équipements en vue de réduire la consommation.

    La sobriété fait également l’objet de pratiques de terrain grandissantes dans les territoires ’(hyper)consommation. Ces dernières années, de nombreuses initiatives citoyennes sont nées en Belgique : repair cafés, donneries, réseaux Low-Tech, Groupe d’Achat Solidaire de l’Agriculture Paysanne (GASAP), Système d’Échange Local (SEL), Réseaux d’Échange de Savoirs (RES), etc., autant d’initiatives qui nous donnent les moyens de ralentir et de nous engager dans une forme de sobriété heureuse et collective. Nous savons aujourd’hui que l’écrasante majorité de la population mondiale vit déjà de manière frugale par obligation. La transition vers un mode de vie plus sobre incombe donc aux classes moyennes et supérieures. Ainsi, nous avons un rôle à jouer en exigeant des positions claires de la part de nos gouvernements et élu·es et en adoptant des pratiques de sobriété lorsque c’est possible.

    Enfin, la transition écologique ne peut faire l’économie d’une justice sociale à l’échelle globale. Tant que les solutions supposées écologiques seront construites sur la technique et la délocalisation silencieuse de notre pollution, elles ne feront que perpétuer, voire aggraver, le dérèglement climatique. Les seules solutions réellement écologiques sont celles qui renoncent à l’externalisation de leurs coûts. Elles doivent être localement ancrées et globalement équitables.

    Martin Rutsaert.


    [1] CETRI. (2025). Les déchets du monde : envers du décor. Editions Syllepse.

    [2] Medina, Martin. 2007. The World’s Scavengers: Salvaging for Sustainable Consumption and Production. Lanham : AltaMira Press.

    [3] CETRI. (2025). Les déchets du monde : envers du décor. Editions Syllepse.

    [4] HIRD M. J., 2021, Canada’s Waste Flows, Montréal, Kingston, McGill-Queen’s University Press, 336 p. 

    [5] BAN. (2018). Holes in the Circular Economy: WEEE Leakage from Europe

    [6] Cavé, J. (2016a). La ruée vers l’ordure. Techniques & Culture. Revue semestrielle d’anthropologie des techniques, 65-66, Article 65-66. https://doi.org/10.4000/tc.8048

    [7] E. Gudynas. (2016). Extractivismos en América del Sur y sus efectos derrame.


    Facebook
    Twitter
    LinkedIn
    Print
    Email

    Dans l'actualité

    Restez informé·e·s

    Inscrivez-vous à notre newsletter en ligne et recevez une information mensuelle complète.

    Engagez-vous à nos côtés !

    Nos actus péda dans votre boîte mail ?

    Remplissez ce formulaire pour être tenu·e au courant de nos actualités pédagogiques (formations, outils pédagogiques etc.)

    Prénom - Nom