En Amérique latine, les nouvelles droites ne se contentent plus de promettre davantage d’ordre ou de sécurité. Elles mènent également une bataille culturelle autour de la famille, du genre et de l’identité nationale, amplifiée par la puissance des réseaux sociaux et des influenceur·euses conservateur·ices.

Crédit : Anya Juarez Tenorio.
L’élection d’Abelardo de la Espriella à la présidence de la Colombie le 21 juin 2026 ainsi que celle de Keiko Fujimori au Pérou le 29 juin, marquent une progression incontestable des droites radicales en Amérique latine. Les deux président·e.s élu·es partagent une vision néolibérale combinant un Etat plus répressif en matière de sécurité, une réduction de l’intervention publique dans l’économie et des positions conservatrices sur les questions de société, notamment l’avortement et le mariage des personnes du même sexe. Bien que leurs trajectoires diffèrent, ces victoires s’inscrivent dans une dynamique régionale plus large qui voit plusieurs figures de droite radicale accéder au pouvoir ou renforcer leur influence sur le continent.
Alors que plusieurs facteurs créent un terrain favorable à ces nouvelles forces politiques, des difficultés économiques au rejet des élites traditionnelles, nous voyons également une autre dynamique apparaître. Ces droites radicales fondent leur discours sur l’importance des valeurs traditionnelles. Des discours qui sont ensuite amplifiés par les réseaux sociaux, ainsi que par des influenceurs masculinistes très populaires. Les mouvements de droite radicale construisent ainsi un récit politique centré sur l’ordre, la famille traditionnelle et la désignation de nouveaux ennemis. Elles n’hésitent pas à s’appuyer sur les héritages autoritaires dans plusieurs sociétés latino-américaines, et le pouvoir émotionnel et fédérateur des réseaux sociaux.
Mais comment les héritages autoritaires, la puissance des réseaux sociaux et l’essor du masculinisme permettent-ils aux droites radicales d’imposer un récit politique mobilisateur fondé sur l’ordre, les valeurs traditionnelles et la désignation de nouveaux·elles ennemi·es sur le continent ?
Un terrain déjà préparé par les héritages autoritaires
Le continent latino-américain a connu une transition démocratique engagée à partir des années 1980, qui a mis fin aux dictatures militaires. Elle n’a, cependant, pas effacé les représentations héritées de cette période. Dans plusieurs pays, l’armée continue de bénéficier d’une forte légitimité, tandis que l’autorité est souvent associée à la stabilité et à l’efficacité. Un argumentaire qui se retrouve fortement dans les positions des président·.e.s entrant·.e.s en Colombie et au Pérou.
Nous voyons également des populations en détresse, qui considèrent leurs gouvernements incapables de lutter contre la corruption, la criminalité ou le narcotrafic, et qui se montrent attirées par la promesse d’un retour à l’ordre.
En Colombie, le président élu incarne cette rhétorique du « retour à l’ordre ». Se présentant comme « El Tigre », il promet d’écraser les groupes armés et les narcotrafiquants par la force, allant jusqu’à déclarer vouloir les « éliminer comme des cafards » et faire abattre sur elles et eux « la colère de Dieu ».
De même, Jair Bolsonaro au Brésil a régulièrement revendiqué son admiration pour la dictature militaire, tandis que José Antonio Kast assume une partie de l’héritage politique de Pinochet au Chili.
Cette approche illustre l’attirance croissante de certain·es électeur·ices pour des réponses sécuritaires radicales face à la violence et au crime organisé.
Une nouvelle bataille culturelle : entre religion, famille et masculinisme
A cet héritage autoritaire s’ajoute une transformation plus récente. Les nouvelles droites ne limitent plus leur discours aux questions économiques ou sécuritaires mais proposent une vision idéologique globale de la société, fondée sur la défense des normes culturelles et morales présentées comme menacées.
Les menaces ne sont plus seulement le crime et la corruption. Désormais, elles désignent également comme menaces le féminisme, les droits des personnes LGBTQIA+, le multiculturalisme, ou encore l’immigration.
Ces nouvelles menaces seraient susceptibles de porter atteinte à la famille traditionnelle, à la religion et à la nation. Des piliers d’un récit politique présenté comme une réponse au déclin moral des sociétés latino-américaines. Ces visions sont très régulièrement portées par les églises évangéliques qui, dans plusieurs pays, disposent également de partis politiques, médias, élu·es et un fort ancrage territorial. Les églises participent à des actions sociales dans des quartiers où l’État est peu présent, assurent des services sociaux, viennent en aide aux familles et renforcent par ce biais leur légitimité auprès des populations. Leurs prises de position contre l’avortement, le mariage des personnes du même sexe ou les théories du genre s’alignent parfaitement avec les priorités des droites radicales.
En parallèle, nous observons une montée du masculinisme. D’abord cantonnés à des cercles restreints sur internet et à des forums cachés, les discours antiféministes qui les caractérisent inondent désormais les réseaux sociaux. Des influenceur·euses à portée internationale, tel qu’Andrew Tate, contribuent à populariser ces idées. Des idées qui font écho en Amérique latine, notamment en réaction aux mobilisations féministes de ces dernières années.
| Le mouvement Ni Una Menos nait en Argentine en 2015 à la suite du féminicide de Chiara Paez, une adolescente de 14 ans. Le mouvement dénonce les violences faites aux femmes, les féminicides et l’impunité dont bénéficient leurs auteurs. Il rassemble rapidement des milliers de personnes dans les rues argentines avant de s’étendre à l’ensemble de l’Amérique Latine. |
Nous avons vu, par exemple, l’arrivée de Javier Milei en Argentine après plusieurs années de mobilisations féministes d’envergure comme Ni Una Menos, provoquant un puissant mouvement de réaction contre les politiques d’égalité. Plusieurs responsables politiques utilisent cette rhétorique opposant les « vraies valeurs » aux politiques d’égalité femmes-hommes, et le féminisme devient un « déclin culturel ».
Lors de son discours au Forum économique mondial de Davos en 2024, Milei affirme ainsi que la gauche aurait remplacé la lutte des classes pour la remplacer par des conflits sociaux, dont le premier serait la « lutte ridicule entre l’homme et la femme ». Selon lui, l’agenda du féminisme radical aurait pour objectif de freiner le développement économique. Un discours contribuant fortement à délégitimer les politiques d’égalité.
Les réseaux sociaux comme outil émotionnel de ces nouvelles droites
Pour englober l’ensemble de ces dynamiques, nous voyons l’essor et la place accrue des réseaux sociaux dans nos vies. Les plateformes comme TikTok, WhatsApp, Facebook et X se positionnent comme des espaces de sociabilité, mais récompensent des contenus qui provoquent des réactions fortes. Plus les contenus suscitent colère, peur, indignation ou nostalgie, plus ils seront mis en avant. De cette manière, leurs algorithmes favorisent la diffusion de messages simples, émotionnels, et souvent polarisants.
Ils ont joué, et continuent de jouer, un rôle décisif dans la diffusion du récit des masculinistes à travers la circulation de contenus courts, fortement émotionnels et facilement viraux. Ils créent un environnement propice à la polarisation, ainsi qu’à la circulation de la désinformation, des théories du complot et des récits simplifiés. Progressivement, une émotion collective se créé, et les utilisateur·ices ressentent un sentiment fort d’appartenance à un même clan, politique ou sociétal.
A travers ces raccourcis, le féminisme devient la cause du déclin de la société ainsi que du bien-être des hommes, et le progressisme devient le principal ennemi de la nation.
Conclusion
La progression des droites radicales en Amérique latine semble s’expliquer par la rencontre entre héritages historiques, de profondes transformations sociales et une nouvelle maîtrise des outils numériques. Le mélange entre nostalgie de l’autorité, la défense des valeurs traditionnelles et les stratégies de communication fondées sur les émotions fortes, a permis à ces mouvements d’imposer un récit efficace et mobilisateur.
Face à cette évolution, la réponse ne peut pas se limiter aux réflexes traditionnels de campagnes électorales. Elle passera par le renforcement de l’éducation aux médias, la lutte contre la désinformation, le soutien à un journalisme indépendant, mais aussi par un travail de mémoire sur les expériences autoritaires du continent. Comprendre ce nouveau paradigme et cette offensive culturelle est essentiel à la préservation du débat démocratique.
Ces dynamiques s’observent en Amérique latine, mais font également écho en Europe et en Belgique. La montée des discours anti-féministes, la diffusion de contenus masculinistes sur les réseaux sociaux ou encore la polarisation autour des questions migratoires et identitaires sont également des phénomènes observés dans plusieurs pays européens. Comprendre les mécanismes à l’œuvre en Amérique latine permet donc également de mieux appréhender certaines évolutions qui traversent nos propres démocraties.
Traoret Emma.

