Comprendre les nouvelles droites latino-américaines

Pourquoi les nouvelles droites radicales progressent-elles en Amérique latine ? Au-delà des trajectoires nationales, cette analyse met en lumière les crises qui alimentent leur essor et interroge leur capacité à y répondre durablement.

Crédit : Rafael Rodrigues.

L’élection de Javier Milei en Argentine en 2023 semblait d’abord constituer une exception. Deux ans plus tard, la réélection de Daniel Noboa en Équateur et les victoires de José Antonio Kast au Chili, d’Abelardo de la Espriella en Colombie et de Keiko Fujimori au Pérou dessinent un paysage politique bien différent : celui d’une nouvelle génération de droites qui s’affirme à travers l’Amérique latine.

Si cette dynamique est souvent analysée à travers l’influence de Donald Trump ou de la montée des droites radicales à l’échelle mondiale, cette lecture ne suffit pas à expliquer l’ampleur du phénomène. Comprendre son essor suppose aussi de s’intéresser aux transformations politiques, économiques et sociales propres aux sociétés latino-américaines. C’est l’objectif de cet article.

 Un nouveau cycle politique ?

L’histoire politique récente de l’Amérique latine est marquée par une succession de cycles. Les années 2000 sont dominées par la Pink Tide (« vague rose »), qui voit arriver au pouvoir une série de gouvernements progressistes dans une grande partie de la région. À partir du milieu des années 2010, une première alternance voit le retour de gouvernements de droite plus traditionnels, avant qu’un nouveau basculement à gauche ne s’opère entre 2018 et 2022 avec les élections de Gabriel Boric au Chili, de Gustavo Petro en Colombie ou encore le retour de Lula au Brésil.

Depuis 2023, une nouvelle dynamique semble toutefois s’imposer. Aux victoires récentes des nouvelles droites radicales s’ajoutent l’élection de Rodrigo Paz en Bolivie, de Nasry Asfura au Honduras ainsi que la continuité d’un gouvernement conservateur au Costa Rica sous Laura Fernández. Si chaque pays suit sa propre trajectoire, ces évolutions traduisent une recomposition politique qui dépasse désormais les seuls cas nationaux.

Les nouvelles droites latino-américaines ne constituent pas un bloc homogène. Toutefois, leur progression s’inscrit dans une même séquence politique et invite à rechercher les facteurs communs qui alimentent leur essor à l’échelle régionale.

Les ressorts d’un même basculement

Si chaque pays suit sa propre trajectoire, aucune explication unique ne permet d’éclairer la progression des nouvelles droites latino-américaines. Les difficultés économiques prédominent en Argentine, les enjeux de sécurité occupent une place centrale en Équateur ou au Chili, tandis que le Pérou est marqué par une profonde instabilité politique. Malgré ces différences, plusieurs facteurs communs créent un terrain favorable à ces nouvelles forces politiques.

Le premier est l’essoufflement économique et social. Après le boom des matières premières des années 2000, la croissance ralentit durablement, accentuée par la pandémie. Inflation, perte de pouvoir d’achat, précarité de l’emploi et ralentissement de la mobilité sociale nourrissent les frustrations, tandis que la confiance dans la capacité des gouvernements à améliorer durablement les conditions de vie s’érode.

Le deuxième est la place croissante des enjeux de sécurité dans le débat public. Si l’Équateur connaît une dégradation spectaculaire de la violence liée au narcotrafic, d’autres pays, comme le Chili, sont davantage marqués par une hausse du sentiment d’insécurité, alimentée par l’évolution de certaines formes de criminalité, leur forte médiatisation et leur place dans le débat politique. Cette préoccupation renforce la demande de politiques plus fermes et de dirigeant·es promettant des réponses rapides.

Finally, la crise de la représentation démocratique fragilise les institutions. Les scandales de corruption, l’affaiblissement des partis traditionnels et l’instabilité gouvernementale alimentent une défiance croissante envers les élites politiques. Dans plusieurs pays, les citoyen·nes doutent de plus en plus de la capacité des institutions à répondre à leurs préoccupations.

Ces trois crises ne produisent pas partout les mêmes effets, mais leur combinaison contribue à expliquer la progression des nouvelles droites dans une grande partie de la région. Elles prospèrent moins sur une adhésion idéologique homogène que sur une insatisfaction croissante envers la capacité des institutions à répondre aux attentes des citoyen·nes.

Les nouvelles droites : une offre politique renouvelée

Si les nouvelles droites latino-américaines ne constituent pas un bloc homogène, elles partagent plusieurs caractéristiques qui expliquent leur capacité à transformer les crises contemporaines en succès électoraux. Certaines émergent autour de nouvelles figures antisystèmes, comme Javier Milei en Argentine, Daniel Noboa en Équateur ou Abelardo de la Espriella en Colombie. D’autres résultent de la radicalisation de droites déjà implantées, à l’image de Keiko Fujimori au Pérou ou de José Antonio Kast au Chili. Malgré ces trajectoires différentes, elles convergent autour de caractéristiques communes qui répondent à un même projet politique : le retour à l’ordre.

La première caractéristique est la personnalisation du pouvoir. Ces mouvements s’organisent davantage autour d’un·e leader que d’un parti. Javier Milei, Nayib Bukele ou Daniel Noboa se présentent comme les seuls capables d’incarner le changement face à des élites accusées d’avoir conduit leur pays dans l’impasse. Cette opposition entre « le peuple » et une « caste » politique constitue l’un des principaux ressorts de leur succès. Ils privilégient une communication directe, largement relayée par les réseaux sociaux, qui deviennent dans plusieurs pays la principale source d’information d’une majorité de citoyen·nes.

La deuxième est une conception de l’État à deux vitesses. Ces mouvements défendent une libéralisation de l’économie, à travers la dérégulation, la réduction des dépenses publiques et du rôle de l’État dans les politiques économiques et sociales. À l’inverse, ils revendiquent un État fort en matière de sécurité, de justice et de contrôle social, avec un renforcement des forces de sécurité et des pouvoirs de l’exécutif. Cette orientation s’accompagne souvent d’un rapprochement avec les États-Unis, présenté comme un partenaire privilégié sur les plans économique et sécuritaire. La lutte contre le crime organisé devient ainsi un axe central de leur discours, parfois au détriment des contre-pouvoirs institutionnels.

Comme nous l’analyserons dans l’article suivant, les enjeux culturels occupent une place croissante. Les questions de genre, les droits LGBTQIA+ ou encore l’avortement deviennent des marqueurs politiques majeurs. Ces nouvelles droites s’y opposent au nom de la défense des « valeurs traditionnelles », souvent associées à la religion, à la famille ou à l’identité nationale, et présentent ces revendications comme le symbole d’une élite progressiste déconnectée des préoccupations de la population. Les réseaux sociaux amplifient cette stratégie de polarisation en diffusant rapidement ces récits et en contournant les médias traditionnels.

Ces mouvements proposent ainsi une nouvelle manière de faire de la politique, fondée sur la personnalisation du pouvoir, la promesse d’autorité et la polarisation des débats publics.

Des réponses suffisantes face aux défis de la région ?

L’essor des nouvelles droites latino-américaines témoigne de leur capacité à capter des frustrations bien réelles. S’il est encore trop tôt pour mesurer pleinement les effets de leurs politiques, une question demeure : les réponses proposées permettent-elles de s’attaquer aux causes profondes des crises qui ont favorisé leur émergence ? Les premières expériences de gouvernement, ainsi que les programmes défendus par ces nouvelles droites, permettent déjà d’esquisser plusieurs pistes de réflexion.

En matière de sécurité, plusieurs gouvernements ont obtenu des résultats visibles à court terme grâce à un recours accru à la répression et au renforcement du pouvoir exécutif. Toutefois, de nombreux travaux soulignent que ces politiques ne suffisent pas à traiter les facteurs structurels de la violence, tels que les inégalités, la pauvreté ou la faiblesse des institutions. De même, les orientations économiques privilégiant une réduction du rôle de l’État interrogent dans une région où les inégalités demeurent parmi les plus fortes au monde. Enfin, la recherche d’une plus grande efficacité de l’action publique peut parfois s’accompagner d’un affaiblissement des contre-pouvoirs démocratiques et de la protection des droits fondamentaux.

À ces limites s’ajoute un défi politique. Dans plusieurs pays, ces nouveaux dirigeant·es sont élu·es sans disposer d’une majorité parlementaire solide. Leur capacité à mettre en œuvre leur programme dépend donc d’alliances parfois fragiles, susceptibles d’entretenir les blocages institutionnels qu’ils et elles dénoncent.

Le principal défi dépasse ainsi la seule progression des nouvelles droites. Il réside dans la capacité des États à répondre durablement aux crises économiques, sociales, sécuritaires et institutionnelles qui alimentent la défiance des citoyen·nes.

L’essor des nouvelles droites en Amérique latine ne constitue ni un phénomène isolé, ni une simple alternance politique. Il révèle les profondes transformations que traversent les sociétés latino-américaines et les difficultés des institutions démocratiques à répondre aux attentes de leurs citoyen·nes. Si ces mouvements rencontrent un écho croissant, leur capacité à apporter des réponses durables aux causes structurelles des crises reste encore à démontrer.

La progression des nouvelles droites rappelle que la défense de la démocratie ne peut se limiter à la protection de l’État de droit. Elle suppose aussi de lutter contre les inégalités, de restaurer la confiance dans l’action publique, de renforcer la participation citoyenne et de soutenir une société civile libre et indépendante.

Thomas Aubineau.

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