En Amérique latine, les élections révèlent plus qu’un résultat : elles exposent une démocratie intermittente, des peurs captées par les droites et des résistances qui réinventent la paix et la démocratie depuis les territoires.

Crédit : Santiago González.
Un jour d’élections
Pour comprendre ce que signifie voter en Amérique latine, l’analyse électorale ne suffit pas. Il faut partir des lieux où le vote se vit concrètement : les villages, les écoles transformées en bureaux de vote, les marchés improvisés, les façades couvertes de propagande. C’est depuis un village du nord de l’Équateur que s’ouvre cette réflexion, pour interroger ce que les élections révèlent des rapports entre démocratie, territoires et marges.
Dès le matin, le village change de rythme. Des familles arrivent depuis d’autres communautés, à pied, en bus, à moto ou à l’arrière d’un pick-up. Autour du lieu de vote, les commerces ouvrent plus tôt. Des femmes installent des tables, des marmites, des boissons, des assiettes préparées rapidement. Les odeurs de nourriture, de poussière et de pluie se mêlent à l’attente électorale.
Cette effervescence reste pourtant encadrée. En Équateur, les élections s’accompagnent d’une « ley seca », une interdiction temporaire de vendre et de consommer de l’alcool. Le vote apparaît ainsi comme un moment de rencontre collective, mais aussi de contrôle public.
Ce jour-là, les villages deviennent des lieux de circulation. On vient accomplir une obligation citoyenne, mais aussi revoir des personnes croisées trop rarement. On se salue, on commente les candidat·es, les routes, les prix, l’insécurité, le travail, les départs vers la ville ou l’étranger. La démocratie n’apparaît pas seulement comme un bulletin glissé dans une urne : elle prend place dans les corps, les conversations, les repas, les files d’attente et les usages temporaires de l’espace public.
Mais cette scène n’est pas seulement communautaire. Les campagnes électorales laissent des traces visibles : affiches sur les façades, t-shirts, sacs, calendriers, parfois colis alimentaires. Les partis, peu présents pendant des mois, arrivent soudainement avec leurs couleurs et leurs slogans. Après l’élection, les candidat·es repartent, mais les objets restent. Ces traces disent quelque chose d’une démocratie intermittente : intense lorsqu’il faut obtenir des voix, plus fragile lorsqu’il faut garantir des droits.
Le jour du vote rend aussi visible l’État sous une autre forme : la police, l’armée, le contrôle. Cette présence peut rassurer, mais elle rappelle aussi des rapports ambivalents à l’ordre et à la justice. Cette ambivalence est d’autant plus complexe que les métiers policiers et militaires sont parfois occupés par des personnes issues des classes populaires, indigènes, afrodescendantes ou rurales, pour qui l’uniforme représente l’un des rares chemins d’emploi stable.
Partir d’un village un jour d’élections ne signifie donc pas raconter une anecdote locale. Cela permet de déplacer la manière de produire du savoir politique. Le vote n’y apparaît pas seulement comme un indicateur démocratique, mais comme un événement social total : il engage l’économie informelle, les rapports de genre, les mémoires collectives, les promesses partisanes, la présence de l’État et les formes de vie communautaire.
Une démocratie ne se mesure pas seulement au jour de l’élection, mais à ce qui reste lorsque les candidat·es sont reparti·es.
Quand la peur devient un programme
Cette scène électorale doit être replacée dans un contexte plus large. Depuis quelques années, l’Équateur traverse une transformation brutale de son paysage social et politique. Longtemps présenté comme relativement stable, il est devenu l’un des lieux les plus visibles de la crise sécuritaire latino-américaine. Selon l’Observatorio Ecuatoriano de Crimen Organizado, le pays a enregistré 8004 morts violentes en 2023, soit un taux de 47,25 homicides pour 100 000 habitant·es.[1] En 2025, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime relevait encore 4619 homicides intentionnels entre janvier et juin, contre 3149 sur la même période en 2024.[2]
Dans ce contexte, la sécurité devient une demande sociale réelle. Il serait dangereux de la mépriser. Les familles qui vivent dans les quartiers populaires, les zones portuaires, les territoires frontaliers ou les villes marquées par les extorsions parlent de la possibilité de rentrer chez soi, d’envoyer les enfants à l’école, de travailler sans menace, de ne pas être pris·e entre des gangs, la police, l’armée ou des économies illégales.
C’est précisément parce que cette peur est réelle qu’elle devient politiquement disputée. Les droites autoritaires la traduisent en demande d’ordre, de militarisation, de prisons et d’obéissance. Elles promettent une solution immédiate à des problèmes produits par des décennies d’inégalités, de colonialité, de corruption, d’abandon social, de circulation transnationale des drogues, de politiques migratoires insuffisantes et de dépendances économiques mondiales.
Le cas de Daniel Noboa illustre ce déplacement. Président conservateur, millionnaire et issu d’une des familles les plus puissantes du pays, il a construit sa légitimité sur la guerre contre les gangs et la promesse d’efficacité. Son profil rejoint d’autres figures régionales, comme Milei en Argentine, Kast au Chili ou Espriella en Colombie : des hommes proches des élites économiques, mais capables de se présenter comme des ruptures avec le système et comme des « chefs forts ».
Il ne s’agit pas seulement d’une « crise de la gauche », mais d’une recomposition active des droites. Comme le souligne Sonia Corrêa[3], leur force ne vient pas toujours d’un soutien majoritaire massif : elle repose aussi sur un champ organisé qui dispute les imaginaires et les mentalités. Cette recomposition s’appuie sur une infrastructure épistémique, juridique, médiatique, religieuse et numérique qui redéfinit les droits, la liberté, la démocratie et la dignité. Les peurs sociales sont ainsi captées, puis retournées contre les féministes, les migrant·es, les pauvres ou les peuples mobilisés.
Cette recomposition produit aussi des figures d’autorité capables d’incarner l’ordre, la rupture et la protection. Arturo Escobar[4] aide à inscrire cette séduction dans une histoire longue où nos sociétés ont appris à valoriser la domination, la compétition et le contrôle. En évoquant les « hiperpatriarcas » contemporains, il montre comment certaines figures construisent leur autorité autour de la force et de la promesse d’ordre.
C’est pourquoi la question du genre est centrale. Les figures autoritaires se présentent comme des hommes capables de décider, punir, trancher, simplifier. L’antiféminisme devient alors une contre-offensive politique. Verónica Gago[5] rappelle que les féminismes sont devenus des ennemis pour les nouvelles droites parce qu’ils ont déplacé les rapports de pouvoir et relié les violences de genre aux violences économiques, raciales, territoriales et institutionnelles. Avec Sonia Corrêa[6]on peut aussi comprendre que ces forces ne sont pas seulement « anti-droits » : elles disputent la définition même des droits, de la démocratie, de la loi et de la liberté. Comme décrit dans l’article précédent, cette bataille ne se joue pas seulement dans les institutions ou les campagnes électorales. Elle circule aussi dans les réseaux sociaux, les discours religieux conservateurs, les imaginaires masculinistes et certains héritages autoritaires, où la famille traditionnelle, l’ordre moral et la virilité politique sont présentés comme des réponses à la crise.
Or la promesse d’ordre a un coût. En Équateur, l’affaire des quatre enfants afro-équatorien·nes de Las Malvinas, disparu·es après avoir été appréhendé·es par des militaires en décembre 2024, rappelle que la militarisation ne frappe pas tous les corps de la même manière. Les enfants noir·es, pauvres ou issu·es des quartiers populaires deviennent plus facilement suspect·es et exposé·es à la violence d’État.[7] Cette logique traverse aussi les mobilisations indigènes. En 2025, les protestations contre la suppression du subside au diesel ont été confrontées à un important déploiement policier et militaire. Amnesty International a alerté sur l’usage excessif de la force, les détentions arbitraires, la criminalisation de leaders sociaux et le climat de répression entourant ces mobilisations.[8]
Depuis l’Europe, ces mobilisations sont rarement entendues pour ce qu’elles portent ; lorsqu’elles apparaissent, c’est surtout à travers le prisme du blocage, du désordre ou de la perturbation économique. Cette réduction de la contestation à une nuisance résonne aussi dans le contexte européen, où Amnesty International documente, dans 21 pays, des restrictions croissantes au droit de manifester. Les contextes diffèrent, mais la question demeure : jusqu’où une démocratie accepte-t-elle d’être dérangée ?
Les peuples indigènes et afrodescendants peuvent être célébrés comme patrimoine national tant qu’ils restent folklorisés ; ils deviennent suspects lorsqu’ils se présentent comme sujets politiques. Ce que les marges révèlent, c’est aussi une colonialité[9] politique : une démocratie qui convoque les communautés au vote sans toujours les reconnaître comme productrices de savoirs, de droits et de futurs.
Les peuples indigènes et afrodescendants peuvent être célébrés comme patrimoine national tant qu’ils restent folklorisés ; ils deviennent suspects lorsqu’ils se présentent comme sujets politiques.
Résister depuis les territoires
Résister depuis les territoires, ce n’est pas seulement manifester contre un gouvernement. C’est aussi organiser la vie, lorsque l’État se retire, ne garantit pas les droits ou répond par la force. En Équateur et ailleurs en Amérique latine, ces résistances prennent forme dans les assemblées communautaires, les cuisines collectives pendant les grèves, les radios locales, les collectifs féministes, les familles qui réclament justice pour les victimes de violences d’État, ou les réseaux qui défendent les rivières, les forêts et les terres.
Ces pratiques ne relèvent pas seulement de la survie. Elles produisent des récits, des solidarités et des diagnostics propres sur la sécurité, la justice, la paix et la démocratie. Elles disputent aussi les définitions imposées d’en haut : qu’est-ce qu’une vie digne ? Qu’est-ce qu’un territoire protégé ? Qu’est-ce qu’une paix qui ne soit pas seulement l’absence de désordre ? Résister, c’est donc aussi reprendre le pouvoir de nommer.
Depuis l’Europe et notamment depuis la Belgique, l’enjeu n’est pas de parler à la place de ces luttes, mais de refuser leur invisibilisation, de questionner les récits qui réduisent les mobilisations populaires au désordre et de défendre le droit de manifester ici comme là-bas. Défendre la démocratie suppose alors plus que défendre les urnes. Il faut défendre ce qui reste après le vote : les droits, la mémoire, la justice, l’égalité de genre, la protection des territoires et la capacité des communautés à être entendues. Depuis les territoires, résister, c’est produire des savoirs, défendre des futurs et refuser que l’ordre prenne la place de la paix.
Marianela Gallegos Cantinus.
[1] Observatorio Ecuatoriano de Crimen Organizado, Boletín anual de homicidios intencionales en Ecuador. Enero-diciembre de 2023, Pan American Development Foundation, avril 2024, disponible en ligne : https://oeco.padf.org/wp-content/uploads/2024/04/OECO.-BOLETIN-ANUAL-DE-HOMICIDIOS-2023.pdf
[2] Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, Research Brief on Transnational Organized Crime, 2026, disponible en ligne : https://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/tocta/Brief_2026/Transnational_Organized_Crime_Brief_2026.pdf
[3] Sonia Corrêa, entretien avec Vanina Escales, « No son antiderechos: disputan la definición misma de los derechos », LatFem, 9 juin 2026, disponible en ligne : https://latfem.org/sonia-correa-no-son-antiderechos-disputan-la-definicion-misma-de-los-derechos/
[4] Arturo Escobar, Sentipensar las transiciones: diálogos sobre el pluriverso y las autonomías, conversation/vidéo, 2026, disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=UG1BAm6JiXM
[5] Verónica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Paris, Éditions Divergences, 2021 ; « Verónica Gago : l’antiféminisme de l’extrême-droite », FSU50, 29 janvier 2025, disponible en ligne : https://fsu50.fsu.fr/veronica-gago-lantifeminisme-de-lextreme-droite/
[6] Sonia Corrêa, « No son antiderechos », art. cit.
[7] Amnesty International, « Ecuador: A year without justice for the four children from Las Malvinas », 9 décembre 2025, disponible en ligne : https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/12/ecuador-un-ano-sin-justicia-para-los-cuatro-ninos-de-las-malvinas/
[8] Amnesty International, « Ecuador: Alert over repression of protests, independence of the judiciary and enforced disappearances », 8 octobre 2025, disponible en ligne : https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/10/ecuador-alerta-por-represion-a-protestas-independencia-judicial-y-desapariciones-forzadas/
[9] Aníbal Quijano, « Colonialidad del poder, eurocentrismo y América Latina », dans Edgardo Lander (dir.), La colonialidad del saber, CLACSO, 2000, disponible en ligne : https://www.decolonialtranslation.com/espanol/quijano-colonialidad-del-poder.pdf



