Élue dès le premier tour le 1er février 2026, Laura Fernández devient présidente du Costa Rica. Son élection ouvre une fenêtre d’analyse sur les recompositions politiques, institutionnelles et sécuritaires qui traversent aujourd’hui l’Amérique centrale.

L’élection de Laura Fernández à la présidence du Costa Rica, dès le premier tour, marque un moment politique important dans un pays souvent présenté comme un îlot de stabilité démocratique en Amérique centrale. Si la campagne s’est largement structurée autour des enjeux de sécurité, elle révèle aussi des transformations à l’œuvre dans l’ensemble de la région.
L’Amérique centrale traverse aujourd’hui une phase de recompositions politiques contrastées. Dans certains pays, la lutte contre l’insécurité redéfinit les priorités publiques. Ailleurs, ce sont les tensions institutionnelles, la fragilité de l’État de droit, les blocages politiques ou les pressions géopolitiques qui dominent le débat. Du Salvador au Nicaragua, en passant par le Honduras, le Guatemala et le Panama, les trajectoires diffèrent.Mais elles posent toutes une même question : celle de la capacité des institutions à répondre aux attentes sociales sans s’affaiblir.
À partir du cas costaricien, cet article propose un panorama politique de la région. Il met en lumière les dynamiques propres à chaque pays, qu’il s’agisse de priorités sécuritaires, de recompositions partisanes, de tensions institutionnelles ou d’enjeux socio-économiques. Il cherche aussi à comprendre comment les réponses à l’insécurité redessinent les démocraties et interrogent la protection des droits humains. Dans ce contexte, les relations avec les États-Unis, particulièrement depuis le retour de Donald Trump, influencent certains équilibres politiques.
Costa Rica : la sécurité comme nouvel enjeu central
Au Costa Rica, la campagne présidentielle a été largement structurée par la question de la sécurité. Laura Fernández, candidate du Parti du peuple souverain (PPSO), formation du président sortant Rodrigo Chaves, positionné à droite, a remporté la présidence avec près de 49 % des voix. Sa victoire repose en grande partie sur un positionnement sécuritaire affirmé, axé sur la fermeté face à la criminalité, la réduction de la bureaucratie et une gouvernance plus directe.
Cette focalisation s’inscrit dans un contexte de hausse marquée de la violence. En 2023, le Costa Rica a enregistré environ 906 homicides, soit un taux d’environ 17,8 pour 100 000 habitants, l’un des plus élevés de son histoire récente. Ces violences, souvent liées au trafic de drogue et à la criminalité organisée, ont renforcé le sentiment d’insécurité dans plusieurs zones du pays.
Dans ce contexte, la campagne de Fernández a mis en avant plusieurs mesures concrètes : états d’exception dans les zones les plus touchées, pouvoirs renforcés pour les forces de l’ordre et construction d’une prison de haute sécurité inspirée du modèle salvadorien.
Ces propositions s’inscrivent dans une logique de « mano dura », réponse dure au crime, qui rencontre un écho auprès d’une partie de l’électorat. Mais elles posent des questions politiques majeures : comment concilier efficacité sécuritaire et préservation de l’État de droit ? Jusqu’où une société démocratique peut-elle restreindre certaines libertés pour se protéger ? La mise en œuvre de ces politiques constituera un test pour la solidité démocratique du Costa Rica.
Les trajectoires salvadorienne et hondurienne face au tournant sécuritaire
Le Salvador demeure aujourd’hui le laboratoire le plus emblématique du tournant sécuritaire régional. Sous la présidence de Nayib Bukele, l’état d’exception instauré en 2022, puis prolongé presque sans interruption, a entraîné une chute spectaculaire des homicides. Selon les chiffres officiels, le taux serait passé d’environ 38 pour 100 000 habitants en 2019 à moins de 2 en 2025. Plus de 85 000 personnes ont été détenues dans le cadre d’opérations massives contre les gangs, et le gouvernement met en avant un retour visible de la sécurité dans l’espace public.
Mais cette efficacité s’accompagne d’une transformation profonde du cadre démocratique. Les garanties procédurales ont été restreintes, l’indépendance judiciaire affaiblie et les contre-pouvoirs marginalisés. De nombreuses organisations ont dénoncé des détentions arbitraires et des atteintes aux libertés fondamentales. Une question plus structurelle se pose alors : si la violence recule, les causes profondes de l’insécurité telles que les inégalités, la pauvreté, la corruption, et la faiblesse institutionnelle restent largement intactes. En fragilisant l’État de droit, ces politiques risquent de limiter les outils nécessaires pour traiter durablement ces problèmes. L’efficacité à court terme peut-elle garantir une stabilité durable ?
Au Honduras, la dynamique est moins spectaculaire, mais tout aussi révélatrice. Élue en 2021 sur une promesse de rupture avec des gouvernements marqués par la corruption, Xiomara Castro a progressivement durci sa politique sécuritaire face à la persistance des gangs et à une opinion publique lassée de l’insécurité. États d’urgence ciblés, renforcement du rôle des armées, construction de nouvelles prisons: ces mesures rapprochent sa stratégie de certaines tendances régionales, sans produire les mêmes effets qu’au Salvador.
Si les homicides ont diminué, les résultats restent inégaux et difficiles à lire politiquement. Les blocages institutionnels, les tensions avec le Parlement et les divisions internes ont affaibli sa capacité à porter un projet de transformation plus large. Dans ce contexte, l’élection de novembre 2025, remportée par le conservateur Nasry « Tito » Asfura avec environ 40,5 % des voix, traduit moins un rejet clair des politiques sécuritaires qu’une fatigue politique et institutionnelle. Sa campagne, centrée sur l’ordre et la stabilité économique, s’est déroulée dans un climat de forte polarisation, marqué notamment par des prises de position de Donald Trump en sa faveur.
Le Honduras illustre ainsi une recomposition différente de celle du Salvador. Là où Bukele a concentré le pouvoir autour d’une promesse d’efficacité sécuritaire, le Honduras a connu une alternance dans un contexte d’institutions fragilisées. Dans les deux cas, la sécurité structure le débat public. Mais les trajectoires divergent, montrant que la stabilité dépend aussi de la capacité des institutions à rester crédibles et à répondre aux causes profondes de l’insécurité.
Érosion démocratique sans « grand basculement » : Guatemala et Panama
Au Guatemala, la tension politique ne se traduit pas par une logique de « mano dura », mais par une érosion institutionnelle progressive. Élu sur une promesse de rupture anticorruption, le président Bernardo Arévalo entame une période décisive. Les nominations judiciaires et le bras de fer avec des institutions fragilisées conditionnent sa capacité à gouverner. L’exécutif oscille ainsi entre volonté de réforme et gestion de crises.
En janvier 2026, le président Arévalo a décrété un état d’urgence après une série d’attaques et une crise carcérale liée aux gangs. Cette décision illustre à la fois la pression sécuritaire et la fragilité de l’État face à des réseaux criminels capables de défier l’autorité publique. Mais l’enjeu démocratique est ailleurs : il tient à la capacité des institutions à résister à l’impunité et à restaurer la confiance. Or, la popularité d’Arévalo s’est progressivement érodée, réduisant sa marge de manœuvre pour mener des réformes structurelles.
Au Panama, la situation est différente. Le pays ne connaît pas la même crise sécuritaire que le « triangle nord », mais il se trouve au cœur de tensions politiques et géopolitiques croissantes. Depuis le retour de Donald Trump, la pression américaine autour du canal de Panama et de la présence chinoise s’est intensifiée. Une rhétorique ouvertement interventionniste, évoquant la possibilité de « reprendre » le canal, alimente les tensions internes.
Le président José Raúl Mulino tente de maintenir une stratégie d’équilibre et d’autonomie. Mais cette position renforce la centralité de l’exécutif et fragilise la confiance citoyenne, dans un contexte déjà marqué par des contestations sociales et des critiques sur la gouvernance.
Ces deux cas mettent en évidence une dynamique commune. La fragilisation démocratique ne passe pas toujours par des ruptures visibles ou des politiques sécuritaires spectaculaires. Elle peut aussi prendre la forme d’une érosion progressive, lorsque les institutions peinent à répondre aux attentes sociales, à contenir l’impunité ou à faire face aux pressions externes.
Le Nicaragua dans l’impasse autoritaire
Au Nicaragua, la démocratie a été largement démantelée sous le régime de Daniel Ortega et de sa vice-présidente et épouse, Rosario Murillo, au pouvoir depuis 2007. Progressivement, l’opposition a été neutralisée, des médias indépendants et ONG ont été réduits au silence, et l’appareil répressif s’est étendu pour faire taire toute dissidence. Le pouvoir s’est consolidé autour d’un contrôle total des institutions, renforcé par d’importantes réformes constitutionnelles qui ont élargi les pouvoirs de l’exécutif et intégré des structures paramilitaires sous la supervision présidentielle. Ces évolutions ont été décrites par des expert·es internationaux comme l’un des exemples les plus sévères de répression en Amérique latine.
Selon un nouveau rapport du Groupe d’expert·es des droits humains de l’ONU, la réforme constitutionnelle de 2025 a pratiquement supprimé les contre-pouvoirs institutionnels, réduisant les pouvoirs législatif, judiciaire et électoral à de simples organes coordonnés par la présidence. Le régime y est décrit comme un État autoritaire où presque aucune institution indépendante ne subsiste et où l’opposition est systématiquement réprimée.
Cette situation, longtemps soutenue par une alliance avec des régimes comme ceux du Venezuela ou de Cuba, se trouve aujourd’hui confrontée à de nouveaux défis. Après la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par l’administration américaine, le gouvernement nicaraguayen a procédé à des gestes symboliques, comme la libération de certains prisonniers politiques et des ajustements politiques mineurs, interprétés comme des tentatives de réponse à la pression internationale.
Cela soulève une interrogation majeure pour l’avenir politique du pays : si certains régimes autoritaires régionaux évoluent ou vacillent, quelles perspectives pourraient s’ouvrir pour la démocratie au Nicaragua ? Et surtout, une éventuelle transition politique se traduirait-elle réellement par un retour à un système démocratique ouvert ou laisserait-elle place à une autre forme d’autoritarisme ? Au-delà de la possible chute d’un régime, l’enjeu central serait la possibilité d’une véritable transition démocratique, impliquant le rétablissement de la séparation des pouvoirs et la restauration de la confiance institutionnelle.
Conclusion
De San José à Managua, l’Amérique centrale révèle une pluralité de trajectoires politiques. Le Salvador, le Honduras et désormais le Costa Rica placent la sécurité au cœur du débat public. Le Guatemala fait face à une fragilisation persistante de ses institutions. Le Panama évolue entre tensions géopolitiques et contestations sociales. Le Nicaragua, enfin, reste enfermé dans un autoritarisme consolidé. Dans plusieurs de ces dynamiques, les États-Unis jouent un rôle structurant, à travers leurs politiques sécuritaires, migratoires et diplomatiques.
Ces évolutions ne concernent pas seulement une région lointaine. Elles interrogent aussi la manière dont nos démocraties répondent aux crises : comment concilier sécurité, justice sociale et respect des libertés fondamentales ? Jusqu’où peut-on transformer les institutions au nom de l’efficacité sans en fragiliser les principes ?
Elles invitent également à réfléchir au rôle des acteur·ices internationaux. L’Union européenne, à travers ses politiques commerciales, migratoires et de coopération, contribue aussi à façonner ces contextes. Les choix opérés en matière de soutien aux réformes institutionnelles, de coopération sécuritaire ou d’appui aux défenseur·ses des droits humains participent aux équilibres en cours.
L’avenir démocratique de l’Amérique centrale dépendra de la capacité de ses institutions à répondre aux inégalités, à restaurer la confiance et à résister aux logiques de concentration du pouvoir. Il dépendra aussi de la cohérence des partenariats internationaux et de l’attention portée, ici comme ailleurs, à la défense de l’État de droit.
Thomas Aubineau.

