La société civile actrice de changement

Alors que les acteur·trice·s qui font vivre la coopération au développement sont nombreux·ses et de natures diverses, nous vous proposons de nous intéresser au rôle particulier de la société civile et des organisations qui la composent à travers la voix d’un représentant de la société civile congolaise : Arsène Lumpali, coordinateur de la Commission Diocésaine Justice et Paix de Bukavu (CDJP) , qui œuvre chaque jour pour plus de justice et de paix.

La société civile se mobilise au quotidien à travers le monde pour répondre aux nombreux défis sociétaux actuels. Selon la Commission européenne, « la société civile regroupe notamment les organisations syndicales et patronales (les ̎partenaires sociaux ̎), les organisations non gouvernementales, les associations professionnelles, les organisations caritatives, les organisations de base, les organisations qui impliquent les citoyen·ne·s dans la vie locale et municipale, avec une contribution spécifique des Églises et communautés religieuses » [1]. À travers une réappropriation de l’espace public, la société civile renforce les liens sociaux et concrétise sa volonté de changement par ses engagements en faveur des valeurs de solidarité et de justice.

Actrice de première ligne, sa vision et son analyse sont nécessaires pour mieux cerner les enjeux actuels que traverse notre planète : recherche de l’égalité, démocratie, respect des droits fondamentaux, justice ou encore respect de l’environnement et développement durable. Autour de ces enjeux, les organisations de la société civile se coordonnent pour faire entendre leur voix et offrir des solutions plus justes. Concrètement, par ses actions, elle permet une mise en œuvre des décisions politique.

En RD Congo, une partie de la société civile encourage la poursuite des partenariats dans le cadre de la Coopération au développement, dans la mesure où ses actions répondent aux besoins réels des bénéficiaires. C’est notamment l’opinion d’Arsène Lumpali, acteur de la société civile à Bukavu, que nous avons rencontré. Cet avocat au barreau du Sud-Kivu travaille dans le domaine de la défense des droits humains avec la Commission Diocésaine Justice et Paix (CDJP), structure de l’Église catholique qui s’occupe principalement de la prévention de la paix, des droits et de la justice.

Pourquoi est-il nécessaire, aujourd’hui encore, de parler de prévention de la paix, de droit et de justice ?

C’est très important compte tenu du contexte dans lequel nous évoluons, de manière générale, en Afrique et plus particulièrement en RD Congo. CDJP est née en 1987, dans un contexte de dictature et de mauvaise gouvernance. Son travail s’est ensuite accentué avec l’activisme de groupes armés sur le territoire et les guerres que nous connaissons depuis déjà 24 ans, qui n’en finissent pas et pour lesquelles il était justement nécessaire d’apporter des réponses. Nous avons choisi de travailler sur les conséquences des conflits afin de restaurer la vie détruite des populations.

Quels projets menez-vous pour répondre à cette volonté ?

Nos projets se rassemblent dans quatre programmes : Bonne gouvernance, Dynamique femme et paix, Promotion des droits humains et Observatoire des ressources naturelles. Ces programmes sont conçus pour que les citoyen·ne·s s’approprient les changements espérés dans nos sociétés. À travers un travail de sensibilisation et d’éducation, nous mettons la priorité sur les droits fondamentaux dans nos actions.

Comment cela se passe-t-il avec les bénéficiaires de vos actions ? Vous travaillez avec des femmes, des citoyen·ne·s, quelles sont leurs réactions face aux projets que vous menez ?

Les programmes que nous développons se basent essentiellement sur les besoins formulés par les bénéficiaires de nos activités. CDJP possède un bureau central à Bukavu, avec 26 permanents qui y travaillent, mais nous avons également 41 bureaux de liaison, avec dans chaque bureau, deux animateurs. Ceux-ci sont en première ligne avec la population et sont à son écoute. Nous avons également plus de 2.000 bénévoles qui donnent de leur temps avec pour seul intérêt le besoin d’améliorer le futur de leur quotidien suite aux défis et aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Les populations ? Ce sont leurs activités. Nous ne sommes qu’un appui pour les accompagner dans leurs démarches.

En quoi consiste le partenariat entre CDJP et Justice et Paix Belgique ?

Ce qui fonde notre partenariat est une vision commune de la paix, de la justice et des droits, que ce soit en Belgique, en RD Congo ou ailleurs dans le monde. Notre collaboration nous amène à relayer des messages de changement, mais aussi à partager nos expériences respectives, ce qui nous permet d’être plus efficaces, plus forts et de répondre au mieux aux besoins des bénéficiaires de nos actions. Bref, en un mot : un renforcement mutuel des capacités.

Au cours du partenariat, avez-vous déjà été face à des difficultés ?

Nous sommes assez complémentaires, la différence dans les cultures doit être perçue comme une richesse où on sait apprendre des autres. Je crois qu’il y a plus d’avantages que d’inconvénients à travailler ensemble. La seule difficulté, peut-être, que nous partageons mais sur laquelle nous n’avons pas d’emprise, c’est le défi face aux demandes qui sont nombreuses face aux moyens que nous avons à notre disposition pour y répondre. Vous sentez que vous êtes devant une population qui attend beaucoup de vous et parfois, vos moyens pour satisfaire ses besoins ne sont pas à la hauteur de toutes ces demandes. C’est comme si l’offre des services était inférieure à la demande, et ça, c’est lié au contexte.

Qu’existe-t-il comme solution pour répondre à cette difficulté ?

C’est difficile. La solution serait que, par exemple, nous soyons en mesure de financer nos activités, que nous fonctionnions sur fonds propre, ce qui est difficile car nous ne sommes pas une grosse entreprise qui génère des revenus. Nous sommes obligés d’être financés par des apports extérieurs. Cela signifie que la meilleure réponse pour avoir des moyens serait que nous ayons des capacités à générer des fonds propres. Ça c’est un défi, je pense, aussi bien en RD Congo qu’en Belgique. Et puis ça permet également d’avoir du personnel pour répondre aux besoins des populations.

Nous avons d’autres difficultés que vous n’avez pas et qui sont plus ou moins structurelles. Par exemple, les infrastructures. Pour parcourir une distance de 50km pour aller sur le terrain, vous mettez beaucoup de temps, vous revenez fatigué. Il y a l’insécurité aussi qui handicape des initiatives. Parfois, certaines zones sont inaccessibles. L’intolérance, aussi, de ceux qui gouvernent et qui peuvent trouver une menace dans nos actions. Ce sont tous des challenges sur lesquels nous nous concentrons à longueur de journée.

Vous parlez d’intolérance…comment se passent vos relations avec le gouvernement ?

C’est à prendre au cas par cas, en fonction du contexte et du sujet que l’on touche. Si vous parlez d’un sujet sensible, c’est certain que vous aurez des obstacles. Récemment, vous avez vu comment l’Église catholique était mobilisée autour du processus électoral, la démocratie, l’exigence qu’il y ait des élections et c’était dangereux parce que personne ne voulait entendre ça au sein du gouvernement. Ces comportements étaient réprimés. Des chrétien·ne·s sont mort·e·s, parfois même à l’intérieur des églises. C’est une intolérance extrême, on s’est heurté plusieurs fois à des résistances, à des menaces par rapport au travail que nous effectuons. Quel que soit ce genre de menaces, je crois que nous ne devons pas lâcher. Je suis convaincu que le changement se gagne à un grand prix. Il est nécessaire qu’il y ait des gens qui restent sur le terrain, malgré les difficultés et les défis, qui travaillent progressivement sur ces derniers pour laisser à des générations futures un élan de changement.

À Bukavu, quelles relations entretenez-vous avec les autres acteur·trice·s de la société civile, avec des groupes de citoyen·ne·s ? Avez-vous des partenariats avec eux ? Existe-t-il d’autres groupes qui travaillent sur ces thématiques-là ? Sur cette volonté de changement ?

Nous avons des partenaires aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’international. À l’interne, comme nous travaillons pour des communautés, il y a vraiment beaucoup de structures à la base : des associations de jeunes, des groupes de femmes pour la défense des droits ou encore des comités locaux de gouvernance participative [2]. Les autres organisations de la société civile sont nombreuses au Sud-Kivu et nous sommes complémentaires. On travaille ensemble. On se rencontre et se soutient mutuellement. Nous ne sommes pas seuls, un travail comme celui-là ne peut se faire seul. Les médias aussi, sont un appui pour nous. Et bien sûr, il y a les organisations internationales qui rendent notre travail possible avec les partenariats comme avec les organisations belges Justice et Paix et Caritas International.

Avec tous ces partenaires internationaux, vous faites ce qu’on appelle de la « Coopération au développement ». Quels sont les impacts de ces partenariats sur vos projets en RD Congo ?

Il est vrai qu’à distance, chaque fois qu’on regarde la situation de la RD Congo, ce sont des réalités assez dures. Les gens ne voient pas qu’il y a des petits changements qui s’opèrent et ces changements ne sont possibles qu’avec les appuis de la communauté internationale. J’évoque souvent l’alternance que nous avons acquise en RD Congo en janvier 2019, au prix de beaucoup de sacrifices, mais ce sont aussi des partenaires internationaux qui ont appuyé le processus électoral et les actions de la société civile congolaise. Toutes ces personnes qui sont engagées dans une dynamique de changement, ce sont des dividendes liés à nos activités d’éducation communautaire, de formations, de mobilisations, mais qui sont possibles par des appuis que nous recevons de nos partenaires aussi bien nationaux qu’internationaux. Il y a donc des changements et l’espoir que ces changements deviennent extrêmement significatifs dans les jours à venir.

Vous parlez d’espoir… quel est l’avenir que vous espérez ?

L’avenir, au sein de CDJP, c’est en tout cas la vision d’une RD Congo où les gens vivent paisiblement, où ils accèdent chacun aux services sociaux de base, en dehors de toute discrimination de quelque nature que ce soit. Je crois qu’avec la collaboration et le dynamisme à l’interne, accompagnés de liens forts et de collaboration avec les peuples du monde, on pourrait arriver au changement. Quand je vois le peuple belge et le peuple congolais, nous sommes toutes et tous les victimes d’un système qui peut pourrir progressivement notre existence. C’est pourquoi il est nécessaire de continuer cette collaboration et de la renforcer. Je crois que cela peut permettre aux gens de faire attention, de développer une conscience collective qui les responsabilise et qui peut contribuer à un futur plutôt heureux de notre monde.

Justice et Paix a voulu aller à la rencontre d’un acteur de la société civile qui, quotidiennement, lutte pour plus de démocratie et de justice. Ce témoignage d’Arsène, acteur de changement et porte-parole des réalités que vivent les citoyen·ne·s en RD Congo nous permet de mieux cerner les enjeux et l’importance de son engagement sur le terrain, auprès des populations les plus vulnérables.

La place de la société civile doit être renforcée afin d’aboutir à une transition démocratique et sociale juste et durable. Les initiatives de la société civile demandent à être soutenues et rendues visibles car elles restent indispensables pour contrebalancer les pouvoirs politique en place, qui ne prennent pas toujours en compte les droits fondamentaux des populations.
Indépendante, autonome et source d’innovation sociale, la société civile poursuit, à son échelle, les Objectifs de Développement durable et contribue ainsi à une transformation de la société. La promotion de l’action citoyenne induite par la société civile permet une plus grande force dans les mobilisations ainsi qu’une pluralité d’acteur·trice·s de changement.

En tant que citoyen·ne·s, en RD Congo ou en Belgique, il est possible de faire entendre notre voix. Face aux actions des gouvernements, la société civile se doit de réagir et de se réapproprier son pouvoir politique pour répondre aux enjeux mondiaux de notre époque.

Anne-Claire Willocx.


Notes

[1Commission des communautés européennes, Gouvernance européenne. Un livre blanc, 2001, p.17.

[2Les comités locaux de gouvernance participative sont des structures mises en place par les évêques pour accompagner les élu·e·s politiques dans un objectif de participation communautaire et citoyenne.

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