Ne fais pas ta gonzesse – quand le poids des images touche aussi les hommes

Les inégalités liées au genre touchent majoritairement les femmes. Pourtant, dans cette histoire de « normes » et de « standards », les hommes peuvent également être victime. Les images façonnées parfois à travers les siècles ont la peau dure et des conséquences très directes.

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Flickr Nicolas Vollmer

Lorsqu’on parle des inégalités liées au genre, on pense bien évidemment et directement à celles subies par la gent féminine à travers le monde et en Belgique. Celle-ci paie encore un lourd tribut pour une image qui s’est construite à travers les siècles, hiérarchisant l’homme et la femme pour des raisons que la science et l’histoire ne parviennent toujours pas à clarifier de façon unanime [1]. Pourtant, si l’on observe le phénomène de plus près, on se rend compte que les hommes peuvent également être victimes dans cette histoire. D’une façon bien différente, indubitablement, ils se retrouveraient soumis aux mêmes systèmes de construction d’un certain idéal, d’une certaine image de ce qu’est « être un homme ». L’influence jouée par l’homme dans l’établissement de ces codes sociaux n’est plus à prouver et a déjà été abordée. Mais l’impact que ces mêmes codes ont sur l’homme mérite d’être aussi éclairé, afin de percevoir la violence symbolique à laquelle il se soumet lui-même.

Un simple exercice peut permettre de décortiquer ces codes qui sont diffusés au quotidien dans de nombreux espaces publics et privés : les symboles de virilité sont nombreux et omniprésents, on peut les retrouver dans la publicité, bien entendu, mais également au cinéma, dans les jeux vidéo, dans la littérature… Partout, l’image de « l’homme » est associée assez rapidement à un modèle comportemental ou physique, telle une ligne de conduite à suivre ou à atteindre : puissance, passion, détermination, force, conquête… sont autant de leitmotivs que devrait adopter tout homme qui se respecte. Une identité façonnée, que nous n’aurions donc plus à remettre en question, tant le canevas semble déjà implanté. Ces normes sont tellement bien établies qu’elles en paraissent coercitives : les standards sont fixés, le décor est posé. L’homme sera donc musclé, puissant et audacieux.

Tradition douce, conséquences brutes

Cet apparat n’est pas neuf et semble avoir été consolidé au cours de nombreux siècles par un dur labeur et une continuité intéressante. Les canons de beauté utilisés dans les tableaux et sculptures de la Grèce antique reflétaient déjà l’idéal d’une musculature imposante et la puissance qui l’accompagnait. Loin de refléter le commun des mortels, ces images se sont pourtant progressivement ancrées de façon durable dans l’inconscient collectif. Elles se retrouvent aujourd’hui encore réutilisées et entretenues dès notre plus jeune âge, par le biais des jeux pour enfants ou de certains dessins animés. Les individus ainsi éduqués peuvent perpétuer cette douce tradition et prendre pour étalon des personnages fictifs aux comportements et physiques stéréotypés. À la différence d’une définition purement biologique de l’homme, la virilité qui est enseignée devient la « sacralisation de la force, du pouvoir, de l’appétit de conquête et de l’instinct guerrier, tout en considérant la brutalité à l’égard des enfants comme la meilleure pédagogie [2].

Il convient donc de s’interroger sur la pertinence d’une telle construction sociale et des conséquences que cela peut avoir sur nous-mêmes et sur la vision que nous entretenons de la société. En effet, l’idéal normatif, aussi superficiel puisse-t-il paraître, influence énormément notre rapport à notre propre identité et au rôle que nous prendrons dans la société. Certaines réactions seront réprimées dès la tendre enfance (« ne pleure pas », « ne cours pas comme une fille »), certains métiers désavoués (danseur, puériculteur…) et certaines occupations… déléguées (tâches ménagères, familiales…). Si cette position quasi-théâtrale de l’homme peut paraître bien stéréotypée, il faudra convenir que celle-ci est toujours très présente et répandue en 2018. Elle se maintient au détriment des femmes, mais également au détriment de tous les hommes qui ne se retrouveraient pas dans cette description.

En effet, si ce costume centenaire de la virilité se construit et s’entretient par de multiples canaux au cours notre éducation, il n’en demeure pas moins aliénant pour beaucoup. Ce phénomène peut pousser certains hommes en recherche de validation sociale à tronquer leurs propres traits de caractère afin de mieux se conformer à l’image que l’on attend d’eux ; comportement qui peut avoir des conséquences très concrètes dans notre quotidien. Il pourrait se traduire dans un premier temps par des bambins qui comparent leurs muscles ou se chamaillent dans une cour de récré, fiers d’être insolents et dominants. Cela peut sembler innocent, si cette conduite n’avait pas davantage de conséquences et ne menait pas dans un deuxième temps à des comportements à risques. Une éducation « masculine », centrée sur la compétition et l’agressivité, peut en effet avoir des implications « délétères (…) avec des conséquences dramatiques : 69% des morts sur la route, 80% des morts par overdose, ou 83% des auteurs de crimes conjugaux sont des hommes, par exemple… » [3].

Mais ceux qui ne jouent pas la surenchère peuvent également se retrouver lésés par cette masculinité virile. Dès le plus jeune âge, l’expression du sentiment est dévalorisée chez les garçons, au profit d’une image de force et de solidité. Cette rétention émotionnelle peut aller très loin et engendrer une crainte à l’égard de la communication, de peur d’être stigmatisé, caractérisé comme faible. Elle constituerait un facteur non négligeable de dépression : en Wallonie, les hommes se suicident en moyenne trois fois plus que les femmes [4]. En Grande-Bretagne, une association s’est même donné pour mission d’inciter les hommes à parler de leurs souffrances escamotées. « Le silence peut tuer, montrer sa douleur nécessite du courage et des tripes. Sois un homme, parles-en ! », affirmait-elle dans son spot publicitaire [5].

Obsolète, le « diktat du viril » ?

Alors, comment réagir ? Comment passer outre ce « diktat du viril » qui paraît si obsolète, et pourtant encore si populaire ? Face au doute existentiel (« suis-je un homme, un vrai ? »), il semble aujourd’hui primordial de s’émanciper de ces archétypes construits il y a plusieurs centaines d’années. Si les hommes paraissent être les grands gagnants des conduites « inégalitaristes » qui se perpétuent entre les hommes et les femmes, il n’en est rien dans les faits. Cette hiérarchisation s’applique bel et bien sur les hommes eux-mêmes, contraints de suivre des modèles imposés, avec toutes les conséquences que cela engendre.

Nous ne prônons pas l’anomie identitaire, nous ne serons jamais contre une compétition saine et sereine… Mais nous pouvons aujourd’hui assumer notre perméabilité émotionnelle. Nous pouvons engager notre vulnérabilité et oser questionner certains comportements virilistes. Les attributs physiques et les testostérones ne garantissent plus notre survie et notre efficacité dans le monde contemporain [6]. Alors dépassons ensemble ce conditionnement de façon rationnelle et luttons pour un vrai courage : le courage d’innover, revisiter ces conceptions désuètes pour faire place à la créativité.

Aucune norme n’est définitive et figée dans le temps, chaque citoyen peut redonner place au doute dans sa vie quotidienne. Ces normes ont été internalisées depuis bien longtemps et la route sera longue pour revigorer notre vision sur le sujet. Cela passera par l’éducation, bien évidemment, avec une attention toute particulière aux mots utilisés et aux jeux proposés ; mais cela transitera aussi par la répartition des tâches et le regard porté sur autrui. Assumer qu’il existe des masculinités et non pas un modèle unique, c’est gagner en liberté et en apaisement, c’est permettre à chacun de choisir son parcours en fonction de sa réalité et ses envies, non en fonction d’une prétendue nature des choses. Ainsi, nous pourrons passer de la question « qu’est-ce que la société attend d’un homme ? » à l’interrogation plus légitime « qu’est-ce que je veux faire de la société ? ».

Timur Uluç

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