Les personnes consacrées face aux questions de justice et de paix dans l’Archidiocèse de Kinshasa

La République Démocratique du Congo peine à sortir d’une longue période de crise à répétition, généralisée et abyssale qui la saigne de toute part. C’est dans ce contexte qu’apparaissent de contrastes étonnants, entre richesse scandaleuse et misère noire. Le volet religieux ne manque pas également d’interpeller. D’un côté, une effervescence religieuse émotionnelle et de l’autre, l’incohérence entre la croyance et le vécu quotidien où les comportements frisent l’amoral.

D’un côté l’Eglise catholique avec ses nombreuses congrégations religieuses et instituts de vie apostolique, dont le zèle est indéniable et de l’autre, leur manque de visibilité sur le terrain du combat pour la promotion de la justice, paix et intégrité de la création en vue de dénoncer les conditions de vie inhumaine qui clochardisent la population. Nous nous pencherons ici sur ce dernier point et tenterons d’y voir plus clair sur les enjeux de l’engagement des personnes consacrées dans la vie de Kinshasa.

Pays « scandaleusement » riche – Population « scandaleusement » pauvre

Contexte politique. La République Démocratique du Congo, vaste pays au cœur de l’Afrique Centrale, ouvre encore le spectacle d’un pays pris dans l’engrenage de l’instabilité de la guerre et des foyers de tension, le surgissement des bandes armées qui sèment la désolation et contraignent la population à se réfugier dans les forêts et les brousses. Cette sombre réalité a exacerbé « l’inversion générale des valeurs et la ruine du pays », avec son corollaire de malheurs et de multiples vicissitudes. On peut citer notamment, les exactions sur la population, les violences, le viol massif des femmes de tous âges, l’extraction frauduleuse et massive des minerais. L’insécurité est parfois causée par des forces de l’ordre censées protéger la population. L’Etat s’avérant absent ou inactif, la population est livrée aux occupants du lieu qui dictent leur loi. Cette absence de l’Etat est observée un peu partout, même dans les régions qui ne connaissent pas la guerre.

Au plan social, la population qui connait les affres de la guerre et qui en paye un lourd tribut, croupit dans une misère épouvantable. Sa condition sociale se détériore dans l’indifférence des pouvoirs publics. Elle ne sait plus à quel saint se vouer. Elle se trouve abandonnée à son triste sort. D’où le relâchement des mœurs, l’expansion de la débrouillardise de n’importe quelle manière, criminelle parfois, et à n’importe quel prix. L’adage « chacun pour soi, Dieu pour tous », est devenu la ligne de conduite. Instinct de survie oblige ! La loi de la jungle devient la règle du jeu. Pour le besoin de survie, en plus de l’initiative louable d’inventer des petits métiers, p.ex. les changeurs de monnaie sur les lieux publics, ou « Cambistes », les vendeurs de carburant au détail, ou « Kadhafi », les restaurants de fortune dépourvus d’hygiène, ou « Malewa », les commissionnaires de ventes immobilières et de véhicules d’occasion d’Europe, d’autres imaginent des astuces et montent des stratégies. Avec un « sourire de carnassiers », ils vous proposent des services faisant croire que c’est gratuit et ils vous appellent « excellence », « patron », « honorable », « chef », « mzee » (sage). Le long de grandes artères, des jeunes gens parcourent les rues pour tailler, poser les ongles et mettre du vernis, cirer les chaussures, acheter des bouteilles vides, d’autres quadrillent les lieux de deuil pour vendre les cacahuètes, d’autres encore sont porteurs de lourdes charges. Face à cette paupérisation, le désespéré cherche refuge auprès des « prophètes » vendeurs d’illusions. C’est sur ce terrain propice que surgissent les mouvements religieux sectaires.

Le contexte religieux. Les Églises dites « de réveil » prolifèrent à Kinshasa, mais que réveillent-elles au juste ? Des populations déshéritées s’y accrochent, dans l’espoir de « solutions » aux difficultés de la vie. On y prie, on y attend des miracles et, surtout, on s’y soumet à la volonté de Dieu – mais quel Dieu ? –, délégué à ses « pasteurs » et autres « prophètes » : Nzambe akosala (le Seigneur y pourvoira). Sous le poids d’un tel fatalisme, les consciences s’endorment. On est alors toujours plus éloigné d’un réveil remettant le peuple debout, pour travailler à son émancipation, à son éducation, et créer ainsi les conditions de la citoyenneté responsable, en premier lieu chez les jeunes. Du côté de l’Église catholique, l’engagement social est indéniable, sous des formes variées dans l’enseignement, la santé, la promotion et la protection des droits humains, ceci notamment grâce à l’action de la Commission Justice et Paix. Cependant les messages de l’Église n’atteignent pas les chrétiens de la base, et rares sont les prêtres qui prennent la peine de les traduire pour en diffuser le contenu. Entre l’échelon épiscopal et une base difficile à mobiliser, le manque d’intermédiaires est criant. Ce serait pourtant un rôle à jouer par les personnes consacrées.

L’archidiocèse de Kinshasa n’a hélas plus de Commission diocésaine Justice et Paix. Au-delà des péripéties qui ont conduit à cette situation, on doit la déplorer : l’enthousiasme des paroisses a ralenti, des tâches de représentation n’ont pas été assumées, des comités locaux de gouvernance participative n’ont pas été installés. A décharge, il faut néanmoins signaler que, depuis la Marche du 16 février 1990, une culture de peur s’est installée ; du coup, les grands absents à la commémoration des martyrs de la liberté et de la démocratie, ce sont les personnes consacrées. Alors que Kinshasa compte un très grand nombre de Congrégations et d’Instituts religieux, l’attrait pour l’engagement envers la justice et la paix est des plus limités. On envoie des jeunes en formation visiter les détenus en prison, et on laisse une religieuse espagnole courir les tribunaux pour obtenir justice en faveur des pauvres gens ! Mais où sont les autres, congolaises et congolais dans la vie consacrée ?
Un travail collectif entre les Congrégations, coordonné par l’ASUMA-USUMA, ferait reculer cet immobilisme, qui s’accorde si mal avec les appels de l’Évangile. Et cela suppose de lutter contre l’alibi de l’interdiction ecclésiastique de « faire de la politique », dont se servent des personnes consacrées pour justifier leur inactivité, et également contre la mentalité de recherche de rémunération, qui mine le sens d’un engagement gratuit au service du bien commun. Faut-il donc des permissions et/ou de l’argent pour honorer la dimension prophétique de la vocation religieuse, et servir la justice et la paix ?

Tentation de faire route en marge de la société

Pour la foi chrétienne, Dieu a la passion de l’humain, et des humains. Dans la lignée des prophètes bibliques, le Christ s’est tourné en premier lieu vers les délaissés, les défigurés, les perdus, jusqu’à exposer sa propre vie. Disciple du Christ, l’Église a à s’engager et à agir dans le sens de la dignité humaine, et d’abord celle des laissés pour compte !

L’interpellation de Maurice CHEZA mérite d’être reprise ici. « Il serait incohérent de prétendre suivre Jésus sans être choqué comme lui par ce qui fait échec au désir de Dieu sur le monde et sans vouloir participer activement au relèvement et à la guérison des victimes ». Un des lieux privilégiés de discernement paraît en toute évidence les affligés et les marginaux auxquels le Christ s’identifie. Le Pape Benoît XVI, repris par l’ASUMA-USUMA, corrige la conception biaisée d’une vie religieuse désincarnée, qui succombe à la tentation de faire route en marge de la société. Si les congrégations religieuses existent aujourd’hui, c’est parce que fondateurs et fondatrices ont été prophètes pour leur société respective en étant attentifs aux appels de l’Esprit et en sachant lire les signes des temps. Leurs charismes sont à adapter aux besoins criants de la société d’aujourd’hui en quittant avec courage comme eux les sentiers battus. C’est du dedans qu’il faut essayer de connaître et de comprendre ce qui fait obstacle au plan de Dieu pour la condition humaine. Car, comment prétendre être à la suite du Christ qui a connu un destin tragique à cause de son option en faveur de la dignité humaine sans par ailleurs le rejoindre dans ce qui le préoccupait au plus haut niveau ? Les auteurs du livre Enterrée, la doctrine sociale ? trouvent qu’il est impossible de croire dans le Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ, et dans toute la Bible, tout en négligeant la dimension sociale de toute vie humaine. Impossible de découvrir Jésus sans s’ouvrir à la soif de justice (Mt 5,10). Impossible de le suivre sans s’inscrire dans une lignée de gens qui œuvrent pour pratiquer la justice et le droit pour toutes et tous, sans tolérer quelque exclusion que ce soit. Lorsque les besoins de la personne le nécessitent, il est impérieux de quitter, à l’exemple de Mère Teresa, son cantonnement et ses structures de protection pour aller à la rencontre de Dieu dans les opprimés. «  Voulez-vous en vérité honorer le Corps du Christ ? N’acceptez point qu’il soit dénudé. Ne l’honorez pas dans le temple avec des nappes en soie tandis que vous le laissez dehors dans le froid et la nudité », interpelle Jean Chrysostome.

La Commission Justice et Paix de l’Union des Supérieurs Généraux (USG) et de l’Union Internationale des Supérieures Générales (UISG) estime que le divorce entre la pratique religieuse et les occupations professionnelles et sociales doit être considéré comme l’une des graves erreurs de notre époque. La vie consacrée est appelée à opérer un virage courageux pour quitter son cantonnement et manifester sa visibilité auprès des marginaux.

Devenir « mordus » de la Justice et de la Paix

« Mon peuple périt faute de connaissance » (Osée 4,6). Il est avéré que les causes de la passivité des personnes consacrées pour l’option de Justice et Paix proviennent globalement de la confusion et de l’ignorance. Dans leur message mixte à l’occasion de leur jubilé d’or en février 2012, l’Association des supérieurs majeurs et l’Union des supérieures majeures ont repris à leur compte le numéro 22 de l’exhortation apostolique Africae munus en déclarant : « Au nom du service rendu à la vérité qui libère et répondant aux recommandations du second Synode africain, nous voulons réfléchir ensemble sur les structures qui peuvent nous permettre de bien former nos jeunes à la vraie théologie et à la doctrine sociale de l’Eglise, ainsi que sur les voies et moyens de participer plus efficacement à la formation des consciences droites et réceptives aux exigences de la justice, afin que grandissent des hommes et des femmes soucieux et capables de réaliser cet ordre social juste par la conduite responsable. » On ne peut que se réjouir de cette déclaration qui manifeste une réelle prise de conscience dans ces deux structures de coordination et d’animation, en vue de corriger la mentalité installée paralysante qui consiste à penser que l’engagement pour l’éradication des mépris fondamentaux des droits humains ne serait pas en cohérence avec la vie consacrée.

Face au « spectacle de champ de ruine qu’est l’éducation nationale congolaise », toute refonte de la formation – tant souhaitée par l’ASUMA-USUMA – doit partir des degrés primaire et secondaire de l’école. C’est là que se plantent les racines d’une éducation à la citoyenneté responsable. Plus tard, il est trop tard, l’arbre a déjà pris forme tordue. La formation des novices à la vie religieuse ne pourra jamais pallier des lacunes aussi fondamentales.

Pas plus que l’État, la famille et l’école, l’Église ne peut se tenir à l’écart des exigences de l’éducation citoyenne, dès l’enfance. Bien sûr, cela demande un changement radical des mentalités, et d’en finir d’abord avec l’exclusion des enfants de classes pauvres hors du système éducatif. Ce déni de justice dans l’école interpelle plus d’un établissement catholique d’enseignement, souvent réputés, entretenant le système de l’école payante, et cher !

Les personnes consacrées ont toutes les raisons de s’impliquer sérieusement dans l’éducation, surtout au primaire, parce que même les jeunes qui viennent frapper aux portes des congrégations ou des séminaires passent par ces écoles. C’est à ce niveau que beaucoup de valeurs sont inculquées aux enfants et aux adolescents.
L’ignorance de la doctrine sociale de l’Eglise, la compréhension erronée de questions de justice et de paix, les alibis derrière lesquels se réfugient les personnes consacrées, m’ont convaincu : pour éveiller leur conscience à la dimension prophétique constitutive de leur vocation et susciter leur enthousiasme, la formation représente un préalable indispensable. « Le peuple périt faute de connaissance », dit Osée. Oui, l’ignorance figure parmi les facteurs principaux du sous-développement, surtout celle qui touche les personnes censées guider les autres.

Cela ne veut pas dire que rien ne se fait en RD Congo sur le plan de l’engagement pour la justice et la paix. La vie consacrée produit toujours en son sein des hommes ou des femmes aptes à la compassion, luttant sans cesse pour sortir de leur misère les démunis et les blessés des systèmes injustes. C’est leur occupation non rémunérée. On les appelle des « mordus », ils sont prophètes en leur genre, telle la Mère Teresa de Calcutta et beaucoup d’autres. Ils n’aiment pas être embrigadés. A la longue, ils sont d’une grande efficacité, même s’ils sont seuls au départ et vivent, de manière crédible, pauvres parmi les pauvres. Les supérieurs, à priori, ne doivent pas étouffer leurs initiatives. Il faut donc les chercher et les trouver, et mettre au grand jour leur engagement. Cette pastorale de proximité aura un effet de contagion. Des témoins pour cet engagement ne manquent pas : or « les jeunes d’aujourd’hui ont plus besoin de témoins que de maîtres… ».

Cléophas Lubutuku,
Groupe Afrique Centrale
Commission Justice et Paix

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