« Les miracles relatifs » de Nancy Huston. Immersion dans l’enfer de l’industrie pétrolière

Plongée dans l’enfer de l’exploitation des sables bitumineux au Canada. En quoi cette œuvre littéraire nous invite-t-elle à questionner nos sociétés ? Que dit-elle du rapport que nous entretenons avec le monde ? C’est sur ces questions que les membres du « Café littéraire » de la Commission Justice et Paix se sont penchés.

À travers son roman « Le Club des miracles relatifs [1] », Nancy Huston nous plonge dans un univers glaçant : Luniville, métropole industrielle de l’Alberta, à l’ouest du Canada qui s’est développée de façon vertigineuse grâce à l’exploitation des sables bitumineux. Dans ce monde artificiel gigantesque sorti de terre en l’espace de 15 ans, des dizaines de compagnies pétrolières exploitent et transforment le bitume en « or noir », ressource précieuse vers laquelle affluent des dizaines de milliers d’hommes venus des quatre coins du monde chercher du travail. C’est dans cet enfer qu’évolue Varian, jeune homme fragile et désorienté parti à la recherche de son père engagé dans ce monde déshumanisé. Alors, roman d’anticipation ou évocation fictive de phénomènes réels ? En quoi cette œuvre littéraire nous invite-t-elle à questionner nos sociétés ? Que dit-elle du rapport que nous entretenons avec le monde ? C’est sur ces questions que les membres du « Café littéraire » de la Commission Justice et Paix se sont penchés.

Une nature violée

De son propre aveu, Nancy Huston n’a inventé finalement que peu de choses sur les réalités décrites [2]. Luniville ressemble à Fort McMurray, ville du Canada connue pour ses désastres écologiques. À travers son roman, l’auteure canadienne dépeint également un monde mortifère et une nature violée.

« Des millions de litres d’eaux usées sont dégurgités chaque jour dans ces lacs de rétention. Leurs poisons s’infiltrent dans la nappe phréatique de là dans le fleuve de là dans l’eau courante des villages habités essentiellement par des autochtones parmi lesquels le taux de cancer est monté en flèche ces dernières années. (…) le souffre n’est qu’une parmi les nombreuses substances mortifères qu’engendre la séparation forcée du sable et de l’ambroisie. Toutes flottent en l’air en particules minuscules et pénètrent dans les poumons des hommes qui se mettent à tousser, à râler, à transpirer, à haleter et à suffoquer.  » (P. 102)
Dans cette atmosphère sinistre, tant la nature que les êtres humains sont des terrains de conquêtes. À travers tout le roman, des allusions aux corps humains et à la nature ne cessent de se répondre. Toute la lecture est ainsi traversée par des analogies entremêlant préoccupations environnementales et sociales.

Cette terre massacrée défigurée violée et horriblement éventrée, les tripes à l’air. (P.99). On eût dit que le pipeline était un monstrueux pénis métallique éjaculant sur le sol, Oui, qu’un Dieu tout-puissant et malveillant avant fait de l’auto-assistance et giclé ses jus noirs toxiques sur tout le paysage. (P. 223)

« L’ambroisie » : symbole de démesure

À travers tout le roman, le pétrole est appelé « ambroisie ». Dans la mythologie grecque, l’ambroisie est également la boisson qui assure aux dieux leur immortalité. Le pétrole apparaît ainsi comme le symbole de l’orgueil démesuré des hommes. Ceux-ci se voient comme des dieux, « maîtres et possesseurs de la nature », le pétrole étant la ressource principale qui permet à la puissance de la civilisation industrielle de se déployer. Toutefois, comme le souligne un personnage autochtone de Luniville, aucune société de ne peut s’affranchir définitivement de la nature. Cette outrance a un prix : « Tout cela fait mal à notre mère la Terre, et un jour elle prendra sa revanche.  »

L’exploitation capitaliste

À travers ses différentes métaphores, Nancy Huston met en lumière le fait que le capitalisme détruit l’environnement et violente les êtres humains selon une même logique. Tel un maelström, les entreprises engouffrent des milliers d’hommes arrachés à leur terre natale et à leur famille. C’est ainsi que certains personnages, comme le père de Varian, se font littéralement absorber par l’usine qui les emploie.

Vers le milieu de la semaine, il est tombé dans une cuve et a été bouilli avec le souffre et transformé en joli camion rouge et jaune brillant. Au moins, ça graisse aura été une excellente source d’énergie, l’espace de quelques minutes. (P. 272)

Face au régime d’exploitation poussé à l’extrême : pas de différences de traitement entre les « ressources naturelles » et les « ressources humaines ». Dans tous les cas, il s’agit d’exploiter. La Terre comme les hommes s’épuisent et meurent à petit feu.

Des cerveaux formatés

À côté des usines, au cœur de Luniville, la mondialisation présente également son visage le plus sombre : sentiment d’exil, solitude et violence. Les ouvriers sont cantonnés dans des camps de travail, tandis que les autres habitants vivent seuls et circulent uniquement en voiture. Dans ce monde à dominance masculine, les rapports sociaux sont organisés exclusivement par les logiques de marchandisation et d’exploitation. La ville est un véritable temple de la consommation et les espaces d’ouverture à l’autre sont inexistants. Enfin, les rares femmes qui vivent dans cet univers viril subissent une violence quotidienne.

C’est un moment atroce, un moment de pure détresse et de violence impatience. Tout autour d’elle, des 4X4 bourdonnent et klaxonnent. Galvanisés par la cocaïne, des hommes musclés la serrent, faisant vrombir leur moteur. C’est dur et cela dure. Un pick-up la dépasse en trombe, la forçant à remonter sur la bande d’arrêt d’urgence. Elle perçoit le bras du conducteur dans l’éclair bref d’un lampadaire : il porte une veste avec des crevés aux manches, exprès pour exhiber ses biceps. (P. 93)

Enfin, l’industrie pétrolière n’affecte pas que la santé physique des hommes, elle pollue également leur esprit car, en détruisant la nature, les êtres humains étouffent en même temps leur capacité à s’émouvoir et à entrer en relation avec quelque chose qui les dépasse. De façon implicite, par l’intermédiaire de ses personnages, Nancy Huston soulève la question existentielle suivante : quel bonheur une société humaine peut-elle encore entrevoir si ces membres n’ont plus la possibilité d’être confrontés à la beauté ?

Les grues blanches perdront face aux grues métalliques. (…) J’en ai marre, je n’en peux plus… Tout ce que j’aime on le bousille. J’aime les oiseaux et on massacre les oiseaux. J’aime les mots et on massacre les mots… (PP. 255 -256)

Autrement dit, le monde industriel empêche les êtres humains de vivre des expériences esthétiques au profit des logiques de production, d’exploitation ou de consommation. Les esprits sont formatés, conditionnés par l’entreprise pétrolière et le monde capitaliste qui l’englobe, si bien que les hommes agissent comme des machines dépourvues d’émotions.

Les pouvoirs de la littérature

À contre-courant de cette atmosphère oppressante et totalitaire, trois personnages entreprennent, non sans difficultés, d’entrer en résistance en créant un club de lecture : « Le club des miracles relatifs ».

Difficile d’imaginer tâche plus improbable et plus ardue que de créer une ambiance littéraire dans les espaces publics lisses brillants immaculés et vides des loges de travailleurs (…) Les poètes russes pourraient-ils seulement y survivre ? (…) Ni Luka ni l’accusé n’avaient la moindre idée de comment s’y prendre pour détacher les travailleurs des slogans pour lesquels leur cerveau avait été formaté depuis l’enfance et les convaincre de glisser la lame du doute sous le couvercle scellé de leurs certitudes. (P.231)

« Le club des miracles relatifs » apparaît comme le seul espace de respiration de tout le roman. La littérature y dévoile son pouvoir thérapeutique et subversif, celui de soigner les cerveaux conditionnés par l’idéologie néolibérale. Grâce aux romans et à la poésie, les lecteurs s’ouvrent à d’autres manières de penser, d’autres façons d’envisager la relation à l’autre et à la nature. En présentant des discours alternatifs, la littérature comporte un pouvoir de dissidence puissant : celui de pouvoir penser et appréhender le monde dans toute sa complexité. Enfin, la poésie peut nous fait vivre des expériences esthétiques et relationnelles fortes, ce que l’approche industrielle du monde tend justement à éliminer.

Chaque dimanche après-midi, ils lisaient tout haut pour leurs patients des poèmes et des nouvelles russes. Ensuite, ils restaient ensemble un long moment à parler de ce qu’ils avaient lu, à rire, à boire du café ou de la bière et à écouter de vieux trente-trois tours de Vyssotski. (P.232)

En filigrane, on devine avec Nancy Huston que la contemplation de la nature et l’aspiration à la poésie relèvent d’un même élan : la confrontation à l’Altérité. Bien entendu, la littérature ne sauvera pas le monde (les miracles sont relatifs), mais peut-être nos sociétés industrielles ont-elles besoin, plus que jamais, de récits et de poésie pour affronter les crises existentielles et écologiques auxquelles nous confronte notre époque.

Valery Witsel


Notes

[1Nancy Huston, Le club des Miracles relatifs, Babel, Actes Sud, 2016.

[2Interview de Nancy Huston dans l’émission « La grande Librairie », France 5, 2016.

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