Le féminisme pluriel à travers les continents - Vue sur les mouvements d’Europe et d’Afrique

Il n’existe pas un mouvement féministe, mais un panel de déclinaisons… Comment concilier les différences, parfois flagrantes, entre les différents combats européens et africains ? Il semble aujourd’hui primordial de chercher les dénominateurs communs et voir comment ces féminismes peuvent s’inspirer et se renforcer mutuellement.

JPEG - 1.2 Mo
Crédits :
Flickr Paul Simpson

L’existence de divers courants féministes en Occident et les différences culturelles au sein de mouvements féministes, selon leur continent d’appartenance, ne permettent pas de saisir une définition unique du féminisme. S’il est vrai que le féminisme ne peut pas être considéré comme un mouvement social homogène [1], ne serait-il pas malgré tout possible d’établir des objectifs communs aux différents mouvements féministes ? Et quelles seraient les caractéristiques propres aux luttes pour l’autonomisation des femmes à différents endroits du globe ? À travers cette analyse, nous souhaitons montrer les luttes et les enjeux qui différencient les féministes d’Europe et d’Afrique, mais aussi leur socle de valeurs communes.

Des féminismes occidentaux

Depuis les premières revendications féministes pendant le siècle des Lumières quant à l’égalité des hommes et des femmes devant la loi , les mouvements féministes en Occident se sont déclinés en une vaste gamme de courants. « L’égalité par la neutralité » des universalistes, demandant une modification des lois en faveur de la parité dans la vie publique, s’oppose à une « égalité qui admet la différence », tenant compte des caractéristiques propres aux femmes . Selon certains théoriciens du courant universaliste, les rôles sociaux qui relèguent la femme à la sphère domestique, sous la domination de l’homme, sont culturellement et artificiellement construits. D’après les plus radicaux d’entre eux, la catégorisation même de l’humain en mâle et femelle est contestée, dans une vision de continuum des sexes. Un deuxième clivage oppose le féminisme libéral au féminisme social. Le premier affirme le droit des femmes à disposer de leur corps, le deuxième dénonce l’exploitation et la marchandisation du corps des femmes, donnant ainsi vie à un clivage sur des questions telles que la prostitution ou la pornographie [2]. Et ainsi de suite… Dans le monde occidental, de nombreux féminismes coexistent, chacun avec ses propres idées et revendications, parfois contrastées.

Existe-il un féminisme africain ?

Avant de tenter de définir ce que serait ou pourrait être le féminisme africain, il semble important de se poser la question de sa pertinence . En effet, de nombreux points de vue divergent sur le sujet. Plusieurs sources s’accordent pour dire que le féminisme n’est pas africain : « sur le continent africain, le vocable « féminisme » revêt pour certains un caractère péjoratif. […] D’une part, le féminisme serait contraire aux valeurs traditionnelles africaines et […] d’autre part, il ne serait qu’un énième instrument du néocolonialisme occidental » . Il est important de souligner que les mouvements de femmes institués en Afrique ont une histoire liée à la colonisation et aux indépendances qui ont suivi. Ces mouvements ont obtenu une reconnaissance officielle de la part des régimes postcoloniaux. Ces nouveaux régimes ont tous mis en place un mouvement des femmes du parti unique ou dominant. On parle de mouvements politiques de la colonisation. Toutefois, parallèlement à ceux-ci, des associations de femmes, non reconnues, mais tout aussi importantes, étaient présentes sur le continent avant l’époque coloniale. Il s’agit d’organisations populaires multiformes [3]. En 1960-1970, ces organisations de femmes en milieu rural étaient des associations qui visaient davantage à promouvoir « les niveaux de vie des femmes » qu’à lutter contre les inégalités de genre. Ces organisations féminines, à distinguer des organisations féministes, avaient un discours plus modéré qui leur permettait d’être écoutées par les autorités étatiques.

Depuis les années 90, les mouvements des femmes africaines ont renforcé leur institutionnalisation. Intellectuelles, professionnelles et militantes, elles développent des analyses politiques des rapports de genre, du système patriarcal, des besoins des femmes en termes de droits humains et de l’impact des politiques et économies néolibérales sur leurs conditions de vie [4].

Il est difficile de trouver une définition unique du féminisme africain (ou du féminisme en Afrique) en raison d’un manque de données sur les conditions de la femme africaine en lien avec les contextes culturels. Néanmoins, on peut tout de même relever des caractéristiques communes aux différents mouvements. La vision des deux sexes est complémentaire et non opposée et ils sont « en recherche d’équilibre et d’harmonie ». Au sein de ce qui pourrait être décrit comme le féminisme africain, il y a de nombreux courants qui reflètent de la diversité des réalités des femmes du continent. C’est pour cette raison que l’on pourrait parler de féminismes africains - au pluriel - en raison de la« diversité des contextes socio-culturels et de la pluralité des cultures africaines » .
Au 21ème siècle, on retrouve à la fois des mouvements de femmes s’engageant pour la paix [5] , des instituts d’autonomisation dédiés aux femmes (et aux filles) [6], mais également des instituts/centres de recherche autour de la femme [7] et des organisations qui œuvrent pour le respect, l’inclusion de la femme dans les politiques [8]. À l’instar du Forum Féministe Africain (AFF) qui regroupe les forums nationaux de l’Afrique de l’Est, de l’Ouest, du Centre et du Sud, les femmes du continent s’organisent aussi bien au niveau national que régional ou international.

Les luttes des femmes en Europe et en Afrique

Au-delà de leurs spécificités, les féministes d’Europe et d’Afrique font parfois face à des enjeux et des défis communs.

[(Les mobilisations d’aujourd’hui
Au niveau international, ONU Femmes a lancé la campagne « Traduire les promesses en actions : l’égalité des sexes dans le programme de développement durable à l’horizon 2030 » . Cela fait écho à l’action du FEMNET (The African Women’s Development and Communication Network [9]) qui poursuit les agendas régionaux et internationaux notamment pour que les voix des femmes et des filles vivant en zones rurales soient reconnues et entendues. Ailleurs, le NFF (Nigerian Feminist Forum) essaye de créer un espace de parole autour des prédateurs sexuels.

La participation de la femme dans la sphère politique représente un enjeu commun tant aux femmes d’Europe que d’Afrique. Cela fait partie des objectifs prioritaires de la Banque
africaine de développement qui a lancé un plan d’action en 2015 [10]. De même, les féministes européennes recherchent une démocratie paritaire qui, au-delà de la mise en place de quotas pour favoriser la présence des femmes dans les institutions, permette l’émergence d’une « classe dirigeante politique féminine qui soit capable de garantir seule la continuité du progrès ».
Cependant, le contexte socio-économique dans lequel vivent les femmes africaines soulève des défis de type économique qui sont propres aux mouvements féministes d’Afrique : l’accès à la propriété foncière, au crédit et à la connexion aux infrastructures (telles l’eau, l’électricité, l’accès aux technologies de l’information et de la communication). Tandis que les femmes européennes débattent de l’abolition de la prostitution, de l’éthique de la gestation pour autrui (GPA) ou de la procréation médicalement assistée (PMA), le seul développement humain des femmes est un défi en Afrique.

Et pourtant une lutte commune

Les divergences entre les féministes d’Afrique et d’Europe ne semblent pourtant pas décourager les nouvelles générations d’activistes en Occident qui, regroupées en réseaux ou associations, soutiennent un féminisme « intersectionnel » [11], fondé sur un socle de valeurs communes et sur l’écoute des problématiques vécues par les féministes africaines, dans une conception de luttes interconnectées. Plutôt que de s’arrêter sur leurs divergences, les féministes en Europe se centrent sur les occasions de rencontres entre les femmes du Nord et celles du Sud, afin d’explorer les expériences passées et les défis actuels. Des sujets partagés émergent alors : « les violences faites aux femmes, les mesures permettant d’améliorer la représentation des femmes en politique, l’évolution des rapports de genre dans des sociétés en mutation, l’image des femmes dans les médias ».

Afin que la lutte féministe puisse se renforcer au fil du temps, il est donc vital de comprendre les spécificités de chaque mouvement, mais aussi de promouvoir un dialogue entre les féministes d’Afrique et d’Europe pour qu’elles avancent ensemble vers un plaidoyer de genre qui dépasse les continents.

Veronica Lari & Esi Darko


Notes

[1Degavre, « Diversité des féminismes », Pensées féministes, 2008.

[2Ibid.

[3Ibid.

[4Ibid.

[5Des exemples sont : Women of Liberia Mass Action for Peace de la militante libérienne Leymah Gbowee (2003), le Réseau Paix et Sécurité pour les Femmes de l’Espace CEDEAO (REPSFECO).

[6Tels AKILI DADA au Kenya, le Fonds Africain pour le Développement de la Femme (AWDF) ou Women in Africa.

[7Tels CODESRIA (Council for the Development of Social Science Research in Africa) au Sénégal et le Gender Research and Documentation Centre au Sierra Leone.

[8Tel ABANTU for Development au Nigeria et le Centre de la CEDEAO pour le Développement du Genre (CCDG).

[9The African Women’s Development and Communication Network (FEMNET).

[10« Autonomiser les femmes africaines - Indice de l’égalité du genre en Afrique 2015.

[11Selon le concept d’intersectionnalité, formulé pour la première fois en 1989 par la féministe afro-américaine Kimberlé Crenshaw, les différentes formes d’oppression doivent être considérées conjointement, en établissant un lien entre discriminations sur base raciale et de genre. “Black feminism and intersectionality”, International Socialist Review, 2013.

partager par email