La Grèce a mauvaise mine. Un SOS envoyé à la communauté internationale

L’Europe n’échappe pas à l’exploitation intensive de la nature. Depuis quelques années, les habitants de la Chalicidique, région située au Nord de la Grèce, font face à un projet minier pharaonique qui menace leurs conditions d’existence.

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Association SOS halkidiki

L’exploitation intensive de la nature ne cesse de repousser les limites géographiques et géologiques. Pour alimenter les chaînes de production et de consommation, nos sociétés basées sur la croissance continuent d’extraire à un rythme effréné des matières premières du ventre de la Terre, en différents endroits du globe. Aucun continent du monde n’échappe à cette entreprise destructrice pour les territoires, les écosystèmes et les cultures de nombreux peuples. Dans la continuité de nombreuses missions menées au Pérou et au Congo, la Commission Justice et Paix s’est lancée cette année dans l’investigation de projets miniers industriels en cours d’exploitation en Europe.
Au début du mois de mai dernier, nos recherches nous ont conduits dans le Nord de la Grèce, en Chalcidique, et plus précisément dans la municipalité d’Aristote, lieu de naissance du célèbre philosophe de l’Antiquité. Invités pas ISF SystExt [1] qui a déjà réalisé plusieurs « séjours miniers » en Europe, nous avons rejoint Georgios Tsirigotis, représentant du collectif SOS halkidiki, comité de lutte contre l’exploitation industrielle de l’or en Chalcidique. A notre arrivée, il explique : l’exploitation aurifère ne date pas d’hier dans cette région. De l’or est ainsi extrait du sol depuis l’époque de Philippe II de Macédoine, dans l’Antiquité, il y a 2400 ans. Mais aujourd’hui, nous faisons face à un projet d’exploitation dont l’ampleur menace nos conditions de vie.

Ce projet pharaonique a pris forme il y a quelques années. En 2004, l’entreprise Hellas Gold, filiale de la société canadienne Eldorado Gold, a acheté à l’Etat grec 31 700 hectares de concession minière (une surface équivalente à deux fois la Région Bruxelloise), sans aucune procédure d’appel d’offres [2]. En 2011, le ministre de l’environnement, Georgios PapaKonstantinou, a délivré un permis environnemental provisoire à cette multinationale qui se vante d’être le producteur d’or, au coût le plus bas du monde [3], permettant à celle-ci d’exploiter, entre autres, le sous-sol de la forêt des Skouries, site de 410 hectares remarquable sur le plan de la biodiversité. Jusqu’à aujourd’hui, aucun lingot d’or n’est sorti de l’usine de traitement métallique de ce site. Le projet est gelé car la « flashmelting », méthode de traitement de plusieurs minerais n’est pas autorisée par les autorités gouvernementales. Mais la société canadienne compte bien démarrer l’activité de transformation en 2018, en mettant la pression sur le gouvernement. Au mois de juillet, Hellas Gold a ainsi réclamé 800 millions d’euros à l’Etat grec car celui-ci empêche la société transnationale de réaliser des bénéfices.

De la « démesure » au pays d’Aristote

Pour le Maire de la municipalité d’Aristote, si le philosophe de l’Antiquité était encore vivant, il s’opposerait à la présence de cette mine d’or, car elle symbolise la tentation de « démesure » de l’être humain. Aristote mettait en garde les êtres humains contre leur rêve de toute puissance, « l’hubris », en promouvant le sens de la prudence, la « phronesis ». Aujourd’hui, nos moyens techniques et l’idéologie de la croissance illimitée mettent à mal les conditions d’existence de nombreuses populations. Les dangers de l’exploitation industrielle des ressources naturelles nous invitent à renouer avec la pensée du philosophe grec.

Une catastrophe écologique en cours

Lorsqu’on regarde l’histoire récente de l’activité minière de la région, les habitants peuvent nourrir des inquiétudes légitimes. Ainsi, le précédent grand propriétaire minier de la région, TVX Gold, s’est déjà rendu responsable d’une des pollutions les plus dangereuses dont l’extractivisme minier est capable. Depuis 30 ans, des dizaines de kilomètres d’anciennes galeries souterraines libèrent une grande quantité de métaux toxiques. D’après Automne Bulard, ingénieur minier de ISF SystExt, la région contient des gisements très riches en arsenic. Ainsi, des roches, au contact de l’air et de la pluie acide, libèrent des substances extrêmement nocives, comme des sulfures de plomb et d’arsenic qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques et les cours d’eau qui se jettent dans la mer. Par ailleurs, l’entreprise a déversé directement une grande quantité de déchets d’une usine de transformation dans la mer qui borde Stratoni. Depuis quelques années le rivage au bord de cette petite ville a pris une couleur rouge inquiétante, rendant la pêche et la baignade interdites sur plus de 30 km de large.

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Lors de l’achat de la concession minière, Hellas Gold s’était engagée pourtant à « nettoyer » la pollution de l’ancienne société propriétaire. Toutefois, beaucoup de personnes se montrent sceptiques face à ses bonnes intentions. Annie, une habitante francophone qui milite contre l’activité industrielle depuis des années, explique :
Ils prétendent résoudre les problèmes laissés par les trous d’hier en creusant de nouveaux trous. Je ne vois pas comment un boulot de nettoyage devrait nécessiter de détruire encore un peu plus la montagne. Par contre, je vois bien en quoi c’est profitable. (…) Les arbres qu’ils veulent planter sont des arbres morts. On ne peut pas dire que l’on va planter par-dessus des déchets miniers et que cela participe de l’écosystème. Un écosystème, ça met des milliers d’années à se constituer. [4]

Outre la pollution des eaux, l’activité minière détruit de nombreux écosystèmes. A la place des forêts ancestrales, sont créés des « Open Pit », des mines à ciel ouvert gigantesques qui confèrent au paysage un aspect lunaire. Pour permettre une excavation de la terre plus efficace, les nappes phréatiques de la montagne sont littéralement pompées, de façon à sécher la terre. Au total, pas loin de 180 millions de tonnes de roche ont été extraites du sol en Chalcidique, depuis une vingtaine d’années.

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Les stériles, c’est-à-dire les résidus miniers dépourvus d’intérêt, 98 % [5] de la masse totale de la roche extraite, sont accumulés dans des « lacs de déchets », retenus par des barrages. Cette pratique est problématique selon au moins deux aspects. D’une part, ces déchets continuent de relâcher des substances toxiques au contact de l’air et de l’eau. D’autre part, ces barrages de retenue représentent un danger permanent pour les populations et les écosystèmes qui se situent en aval. En effet, une rupture d’une de ces digues est possible dans une région qui connait des instabilités sismiques : la Chalcidique a connu un tremblement de terre d’une grande violence en 1932 (tremblement de terre de Jerissos). Par ailleurs, des ruptures de barrage sont régulièrement constatées dans le monde. En 2015, le Brésil a connu sa pire catastrophe écologique, suite à une rupture de barrage de déchets miniers à Bento Rodrigues. Des incidents similaires ont déjà eu lieu dans différents pays d’Europe. En 1998, plus de 10 000 hectares du Parc naturel de Doñana ont été contaminés en métaux lourds en Espagne. En 2000, à Baia Mare en Roumanie, plus de 287 500 m3 d’eau chargée de cyanure se sont déversés dans les réseaux fluviaux (dont le Danube), après la rupture d’un barrage d’une usine de traitement de l’or [6].

Une déstructuration de la vie économique et sociale

A côté du désastre environnemental qui est susceptible d’affecter la santé de la population locale, l’implantation de projets miniers gigantesques constitue un facteur de déstructuration de la vie sociale et économique de la région.

D’après le maire d’Aristote, élu sur base de son engagement contre les projets miniers, « L’activité industrielle de la mine entre en contradiction avec un grand nombre d’activités économiques. Sur une population de 20 000 habitants, on compte environ 600 entreprises touristiques qui emploient 3 à 5 personnes, 150 agriculteurs et environ 2300 familles qui vivent d’autres activités comme la pêche ou l’apiculture. Bien sûr Hellas Gold crée des emplois, entre 800 et 1300 personnes travaillent aujourd’hui dans la mine, mais combien en détruit-elle ? »

La mine déstructure une grande partie de l’économie locale. Aussi, comme dans d’autres pays du monde, la présence de la mine a généré des conflits entre une partie de la population et les autorités. La lutte contre le projet minier d’Hellas Gold a gagné en intensité à partir de 2010. Georgios témoigne : « Nous avons organisé des centaines de manifestations, de rassemblements, des concerts de solidarité ou des conférences. Les habitants ont même réussi à changer le maire, via une forme de démocratie directe. »

En réaction à ce mouvement de résistance, les autorités gouvernementales ont réagi par des actions de force.

« Au cours des années, nous avons eu des blessés, des bombes de gaz lacrymogène lancées dans les villages. Des CRS sont rentrés dans les maisons et ont enlevé des pères de famille. 4 personnes sont restées plus de 6 mois en détention provisoire. Aujourd’hui, plus de 450 personnes font l’objet de poursuites judiciaires, accusées de tentative de meurtre ou de mise en place d’une organisation criminelle. »

Cette violence des forces de l’ordre dont témoigne Georgios a d’ailleurs été dénoncée par Amnesty International, dans unrapport en 2012 . Comme dans différents pays d’Amérique latine où sont présentes de grandes entreprises minières, un conflit social violent et un processus de criminalisation de la résistance ont donc vu le jour.

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Aussi, à côté des conflits qui ont éclaté entre une partie de la population et les autorités grecques, ce projet gigantesque de mines à ciel ouvert a produit des fractures durables dans la population, entre les partisans et les opposants.

Pour le maire d’Aristote, « Partout dans le monde, la première chose que font ces sociétés minières, c’est diviser la société. À Ierissos, des activités sociales ont été interrompues pendant des années. Il n’y avait plus de matches de foot ou de fêtes. Des tensions importantes existent encore aujourd’hui, au sein même des villages ou des familles. »

Le projet de mines des Skouries montre comment un projet d’extraction intensive des ressources naturelles, par son ampleur, affecte bien souvent un territoire sous plusieurs aspects (écologique, sanitaire, économique, social ou anthropologique). Cette situation montre également que, contrairement à certaines idées reçues, l’extractivisme ne touche pas que les pays du Sud. L’exploitation insensée de la nature est un phénomène global qui touche pratiquement tous les pays du monde.

Pour une solidarité internationale

Aujourd’hui, après 7 années de lutte, la population dit être « fatiguée, frustrée et divisée ». Le maire d’Aristote et le mouvement de résistance envoient un SOS à la communauté internationale : Nous appelons tous les gens, à travers le monde, à soutenir notre lutte pour pouvoir sauver la région.
Avant son arrivée au gouvernement, Alexis Tsipras du parti Syriza avait pourtant promis d’interrompre l’activité d’Eldorado Gold. En août 2015, les ministres de l’énergie et de l’environnement avaient obtenu l’arrêt des activités, en pointant l’absence de fiabilité des bassins de stockage de déchets se situant sur une zone sismique importante. Mais depuis lors, la justice grecque a tranché en faveur de l’entreprise canadienne, l’Etat grec étant tenu d’ouvrir ses portes aux investisseurs étrangers dans le contexte d’austérité budgétaire imposée par la Banque Centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds Monétaire International.

Pour soutenir la population de la Chalcidique face à Eldorado gold, il importe d’imposer des règles environnementales, sociales et sanitaires strictes aux sociétés minières, tant au niveau européen, qu’au niveau des Etats membres. Aussi, il est inacceptable qu’un pays comme la Grèce soit obligé de sacrifier les conditions de vie de sa population et de son environnement pour répondre aux exigences imposées par l’Union européenne et le FMI.

Aux niveaux politique, économique et citoyen, il est nécessaire enfin de repenser autrement notre rapport à l’économie, à la nature et au bonheur. Quand on sait que l’or sert essentiellement à fabriquer des bijoux et à constituer un placement financier à des fins spéculatives, notre société ne pourrait-elle pas se passer de l’exploitation intensive de ce minerai ? Cette mutation culturelle est urgente car notre civilisation industrielle bâtie sur la croissance de la production et de la consommation se fait au prix d’une destruction massive des écosystèmes et de milieux de vie humaine dans différents pays du monde. A l’instar du changement climatique, les conséquences de l’exploitation intensive des ressources naturelles nous font prendre conscience que nous appartenons à une communauté de destin… Ce constat doit constituer un point de départ pour un élan de solidarité universelle !

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Valéry Witsel.


Notes

[1Ingénieurs sans frontières SystExt est une association française composée d’ingénieurs, de géologues et de déserteurs de l’industrie minière, selon leur propre définition. www.isf-france.org/systext

[2En 2011, la Commission européenne a condamné l’Etat grec à 15,34 millions d’euros d’amende pour le transfert illégal de la mine à Hellas Gold.

[3Alain Deneault et William Sacher, Paradis sous terre. Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale, 2012.

[4Propos extraits d’une enquête de terrain réalisée par Mathieu Brier et Naïké Desquennes et soutenue par ISF SystExt : Mauvaises mines, combattre l’industrie minière en France et dans le monde, 2018.

[5Sur une tonne de roche extraite du sol, 20 kg de concentrés sulfurés sont envoyés dans une usine de traitement métallique. Les 980 kg restants sont directement envoyés dans des bassins de déchets. Sur les 20 kg de roche, Hellas Gold espère récupérer plus ou moins 1 gramme d’or, grâce à des systèmes de bains acides et des fours. Pour information, la teneur mondiale en or sur une tonne de roche était aux alentours d’1,5 gramme en 2016.

[6Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, 2016.

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