Quand l’art nous échappe : cultivons notre empathie pour imaginer la paix

L’art joue un rôle central dans la façon dont nous nous représentons collectivement la guerre et la paix. Il a toujours été, et reste encore, aujourd’hui un moyen de communication puissant pour s’exprimer sur ces notions. Pourtant, dans notre quotidien, nous avons souvent du mal à lui faire une vraie place.

Crédit photo : media.istockphoto.

Cette difficulté n’est pas anodine : elle touche notamment à notre faculté d’empathie, qui est au cœur de notre capacité à nous engager face aux conflits et à imaginer des avenirs apaisés. Ce texte propose d’identifier quelques mécanismes qui nous éloignent de l’art, et d’explorer certaines pratiques concrètes qui peuvent renforcer notre relation à l’art.

Avant de commencer, songez à la dernière fois qu’une œuvre d’art vous a vraiment touché·e. Dans quelles circonstances cela s’est-il produit ? Selon vous, qu’est-ce qui a rendu cette expérience possible ?

Pourquoi les images ne nous affectent plus

Aujourd’hui, notre représentation de la guerre est lourdement influencée par les images de terrain, qu’elles proviennent du journalisme ou des réseaux sociaux. Ces images circulent librement et à une vitesse phénoménale et peuvent ainsi toucher une partie importante de la population.

Ce n’est pas un phénomène qui se limite à la guerre. La place de l’image dans notre environnement est prépondérante : les villes sont recouvertes d’affiches, de publicités et de pictogrammes en tout genre, et notre attention est en permanence captée par des écrans de téléphones ou d’ordinateurs, aussi bien au travail qu’à la maison.

Il en résulte que nous sommes devenu·es des expert·es en consommation d’images. En un seul coup d’œil, nous balayons les images qui défilent devant nous, les unes après les autres. Les émotions et réactions qu’elles produisent en nous ne tiennent pas la cadence. À tel point que même des images de violence inouïe peuvent être oubliées bien vite, intercalées entre d’autres images de nature bien plus confortable.

Il est certain que les arts visuels en subissent les conséquences. Nos capacités à être affecté·es par une image, à prendre le temps de la contempler et d’éprouver son effet sur nous, se sont considérablement réduites. Est-il encore seulement possible de choquer les personnes avec une image ? Ou bien avons-nous déjà tout vu ?

Le piège de l’interprétation

Il semblerait que nous ayons hérité collectivement d’une culture de la critique et de l’interprétation artistique, selon laquelle le processus de création et d’appréciation d’une œuvre d’art serait le suivant. Dans un premier temps, l’artiste formule une intention, par exemple un message, et le dissimule dans son œuvre. Des points bonus sont marqués si cela a été fait de façon subtile. Dans un second temps, la personne qui apprécie l’œuvre d’art a pour objectif d’en déceler le sens caché, en faisant appel à toutes sortes de clés de lecture théoriques, supposées lui permettre d’analyser l’œuvre et d’en extraire le contenu secret.

Cette pratique a pour effet de nous distancer de l’affect en faveur de la rationalité, et transforme notre rapport à l’œuvre d’art en une recherche de maîtrise et de contrôle. Une œuvre d’art qui nous échappe, c’est une source de frustration qui tend à nous renfermer sur nous-même.

L’exemple de la peinture illustre bien ce mécanisme. Imaginez-vous dans un musée d’art moderne, vous vous trouvez face à une peinture abstraite. Vous peinez à lui donner un sens, à lui trouver de la valeur. Votre réaction pourrait être de chercher une explication, en consultant un panneau ou alors directement en ligne, en tout cas là où des expert·es proposent une interprétation. Une autre réaction pourrait être de se concentrer sur la réalisation technique de l’œuvre, et vous vous direz sûrement que vous auriez pu accomplir le même travail de vos propres mains.

Dans un cas comme dans l’autre, nous ne nous attardons pas sur le sentiment d’incrédulité, qui pourrait pourtant être un point de départ pour créer du lien avec l’œuvre d’art. Nous nous détachons de l’œuvre d’art dès le moment où nous ne sommes plus en observation, et que nous partons à la recherche d’un sens qui ne viendrait, non pas de ce qu’il y a à l’intérieur de nous, mais qui serait au contraire délivré par une figure d’autorité.

Dans son essai Against Interpretation, Susan Sontag mettait déjà en garde contre cette culture de l’interprétation. Aujourd’hui, cette culture contribue à la distance que nous mettons entre nous et l’art, et nous empêche peut-être trop souvent d’apprécier et de valoriser les œuvres qui se présentent à nous.

Cultivons notre empathie

L’étymologie du mot « empathie » viendrait du grec pour signifier « ce qui est éprouvé à l’intérieur », mais le terme a en réalité des origines récentes, datant de la fin du  XIXᵉ siècle. Le philosophe Robert Vischer théorise alors sur le mode de relation qu’un sujet entretient avec l’œuvre d’art, et ce sont les traductions en anglais de ses travaux qui popularisent le terme « empathy », que nous utilisons couramment aujourd’hui.

Selon lui, la faculté que nous avons de nous projeter sur les choses se retrouve dans la manière dont nous appréhendons les œuvres d’art, en les faisant résonner avec notre sensibilité. Par exemple, contempler une peinture illustrant une falaise pourrait nous faire ressentir de la gravité, en imaginant le poids de la roche, ou bien, au contraire, quelque chose d’aérien, en songeant à tout l’espace qu’il y a entre le bord de la falaise et le niveau de la mer. Faire l’exercice de ces sensations, c’est précisément ce que Robert Vischer appelle faire preuve d’empathie.

Les deux mécanismes décrits précédemment, c’est-à-dire la banalisation des images et le piège de l’interprétation, contribuent tous les deux à affaiblir notre faculté d’empathie. Or, l’art peut justement jouer un rôle fondamental en tant qu’espace dans lequel développer et exercer notre faculté d’empathie. Cette dernière est cruciale si nous voulons continuer de nous indigner face aux conflits, à la violence, à la pauvreté, et nous inspirer pour imaginer la paix de demain.

Quelques pratiques concrètes pour cultiver notre relation à l’art

Compte tenu de ce qui précède, voici quelques propositions à expérimenter. Elles ne demandent pas d’expertise artistique, ou d’un investissement important : elles proposent simplement de changer d’angle d’approche.

Une première proposition, si vous aimez la musique, serait de prendre le temps d’en écouter sans ne rien faire en même temps. Avec la digitalisation de la musique, il est aujourd’hui possible d’en écouter partout, tout le temps, si bien que la musique fait souvent partie du quotidien sans même que l’on y prête vraiment attention. Et si, pour changer, vous preniez le temps de vous concentrer dessus, et rien d’autre ?

Une deuxième proposition serait de s’exposer volontairement à de nouvelles formes d’art, et de se donner l’occasion de ne pas comprendre, et de se sentir incrédule devant quelque chose qui vous échappe. C’est aussi en sortant d’un horizon familier que vous serez amené·es à découvrir de nouvelles choses en vous, et à faire grandir la portée de votre empathie.

Ensuite, certains musées proposent des visites sensorielles, qui sont des visites guidées au cours desquelles différents types d’exercices d’empathie sont proposés, justement pour apprécier autrement leurs expositions. Ces visites permettent aussi de mettre l’accent sur d’autres sens que la vue exclusivement.

Enfin, plutôt que de suivre les recommandations personnalisées d’algorithmes sur les plateformes de service à la demande, et si vous demandiez aux personnes dans votre entourage quelles sont les œuvres qui les ont touchées récemment ? Cette pratique favorise le dialogue sur l’art, et permet de sortir des bulles de contenu dans lesquelles ces algorithmes ont tendance à nous enfermer.

Défendre l’empathie pour cultiver la paix

Notre capacité à être touché·es par une œuvre d’art n’est pas figée, elle se cultive. Prendre la mesure de ce que représente la guerre et la paix suppose de se relier à ce que ces notions éveillent en nous. L’art peut nourrir cette introspection, à condition de lui laisser une place.

L’art peut-il alors inspirer la paix ? La réponse à cette question dépend sans doute de notre aptitude à éprouver de l’empathie envers les œuvres d’art. Sans cette disposition, aucune véritable résonance n’est possible. Défendre notre sensibilité et notre disponibilité intérieure est dès lors un enjeu fondamental.

Continuons donc à cultiver ensemble le patrimoine artistique, à faire vivre les artistes, et prenons le temps d’apprécier leur travail essentiel !

Alex Loué.

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