Désarmer par le rire : l’humour comme moyen de résistance

L’humour, comme toute forme d’art, participe à l’éveil des consciences. Depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, il constitue une arme essentielle de résistance aux injustices, à l’autoritarisme et aux conflits. Une arme qu’il nous appartient de défendre et de préserver.

Crédit photo : Charles Criscuolo.

François Bellefeuille explique que l’art « c’est quelque chose qui vient te titiller l’âme avec des idées, des émotions, des sons, des images »[1]. À ce titre, l’humour s’impose comme une forme d’art à part entière.

Dans la même veine, l’humoriste Swan Périssé affirme que toute prise de parole est politique. Comme elle l’explique, « choisir de faire une blague gentille sur le quotidien, c’est déjà faire le choix de parler de ce sujet plutôt que d’autres »[2].

Depuis toujours, à travers les époques et les moyens d’expression, l’humour revêt une dimension politique et constitue une véritable arme de contestation. L’Histoire regorge d’exemples montrant comment il a permis de dénoncer l’autoritarisme, le pouvoir des élites et les conflits qui en découlent.

Depuis toujours, l’humour est une arme de contestation

Dans l’Antiquité, l’humour remplissait une fonction critique et subversive. Au-delà des écrits célèbres d’Aristophane, par exemple, les graffitis satiriques retrouvés sur les murs de Pompéi témoignent de la volonté populaire de tourner le pouvoir en dérision[3].

Au Moyen-Âge, les carnavals offraient un espace collectif de contestation par le rire. En effet, lors de ces évènements, l’ordre social était symboliquement renversé : par le biais de déguisements caricaturaux, les citoyen·nes dénonçaient la hiérarchie sociale ainsi que les pouvoirs politiques et religieux[4].

Comment ne pas évoquer, au XXᵉ siècle, le célèbre film de Charlie Chaplin « Le Dictateur » dénonçant le pouvoir exercé par Hitler et l’idéologie nazie?[5] 

De nos jours, l’humour demeure une arme de contestation pleinement actuelle. Charline Vanhoenacker, par exemple, journaliste et humoriste belge, recourt à la satire pour critiquer les conflits qui se multiplient à travers le monde[6]. Dans les mouvements collectifs, l’humour s’impose également comme une forme d’action politique à part entière.

En 2003 apparaît au Royaume-Uni la ‘’Clandestine Insurgent Rebel Clown Army’’, un groupe de clowns maquillé·es rejoignant les manifestations pour dénoncer la guerre en Irak et le néolibéralisme. Cette figure du clown activiste perdure aujourd’hui dans les mobilisations citoyennes.

En 2014, alors que les djihadistes de l’État islamique sèment la terreur, la communauté musulmane dénonce ces exactions en diffusant sur les réseaux sociaux des vidéos animées les tournant en dérision[7].

En 2020, en Thaïlande, alors que des manifestations éclatent et que les autorités les répriment à l’aide de canons à eau, les protestataires répondent en brandissant des canards gonflables, transformant la répression en scène absurde[8].

Pourquoi l’humour est-il si efficace ?

Si l’humour est utilisé depuis la nuit des temps comme une arme de dénonciation de l’autoritarisme et des conflits, c’est parce qu’il présente de nombreux atouts.

Tout d’abord, l’humour permet souvent de contourner la censure. Lorsque Jean de La Fontaine écrit ses fables, il recourt à l’allégorie animalière pour critiquer l’autoritarisme en France sans être inquiété par le pouvoir.

Ensuite, George Pacheco et John Meyer expliquent que l’humour constitue un outil rhétorique puissant[9], rendant le message plus attrayant et accessible. Rire ensemble crée une forme de connivence et facilite l’écoute. Le rire réduit les résistances mentales : les personnes qui rient sont ainsi plus réceptives aux idées véhiculées[10].

De plus, l’être humain étant naturellement attiré par ce qui lui procure du plaisir, transmettre une information par l’humour permet de toucher des personnes qui, sans cela, ne se seraient pas nécessairement intéressées à la cause défendue.

En outre, à l’ère des réseaux sociaux, l’humour apparaît comme un levier efficace pour contrer la désinformation et les discours haineux, qui se diffusent six fois plus rapidement que les informations vérifiées. En révélant l’absurdité et les contradictions de ces contenus par la satire, l’humour peut toucher un public plus large et plus diversifié.

Dans les mouvements collectifs, l’humour permet aujourd’hui de démontrer l’absurdité des discours visant à criminaliser les militant·es. En effet, alors que certain·es dirigeant·es souhaitent qualifier les militant·es antifascistes de terroristes – dans une ironie totale – et les militant·es écologistes d’écoterroristes, alors qu’ils œuvrent à la protection du vivant, le recours à l’humour semble plus opportun que jamais.  C’est ainsi qu’aux États-Unis, les manifestant·es se déguisent en animaux divers et variés[11]. Comment, en effet, qualifier de terroristes ou arrêter brutalement des militant·es ainsi costumé·es, tout en conservant une quelconque crédibilité ?

Enfin, l’humour permet aux militant·es de préserver l’espoir. Le média Mixte indiquait récemment que nous entrions dans une ère d’euphorie militante[12]. Ainsi, malgré une répression croissante des manifestations, de nombreux·ses militant·es font le choix de la joie et de l’humour afin de ne pas démoraliser les troupes.

La nécessité de protéger l’humour

Il apparaît dès lors clairement que l’humour constitue un formidable outil de résistance à l’autoritarisme et qu’il constitue, ainsi, un outil profondément démocratique. C’est précisément pour cette raison qu’il est régulièrement remis en cause et attaqué par les dirigeant·es en quête d’un pouvoir « fort »[13].

Dans les régimes autoritaires, les humoristes sont très souvent pris pour cible. Artemy Ostanin, un humoriste russe, fut arrêté en mars 2025 après un sketch portant sur les vétérans de l’armée russe engagés dans la guerre en Ukraine[14]. En Chine, l’humoriste Li Haoshi a été censuré et sanctionné en 2023 pour une blague jugée insultante envers l’Armée populaire de libération[15].

Ces exemples illustrent une réalité plus large : les régimes dictatoriaux ne dissimulent pas leur volonté d’imposer la censure à celles et ceux qui remettent leur pouvoir en cause.

Dans nos démocraties également, même si les attaques sont moins directes, l’humour est régulièrement pris pour cible par les puissant·es.

Récemment, Jimmy Kimmel, humoriste et animateur d’un late night show populaire aux États-Unis, a été temporairement privé d’antenne à la suite de blagues visant les soutiens de Donald Trump et Charlie Kirk.

En 2020, la VRT a censuré une blague issue d’un sketch de l’émission satirique De Ideale Wereld visant le Vlaams Belang[16].

Le 28 avril 2024, l’humoriste Guillaume Meurice a été licencié de France Inter pour faute grave après un billet humoristique pour s’être moqué du Premier Ministre Israélien.  À la suite de cette affaire, son spectacle a été annulé par le centre culturel d’Uccle[17].

Dès lors que l’humour constitue un outil démocratique à part entière, toute attaque à son encontre doit susciter la vigilance.

L’humour est-il absolu ?

Bien entendu, l’humour, en ce qu’il relève de la liberté d’expression, doit connaître des limites. Mais comment déterminer quelle limitation est légitime ou au contraire, antidémocratique ?

Selon nous, deux prismes peuvent être mobilisés pour répondre à cette question : le prisme juridique et le prisme moral.

D’un point de vue juridique, l’humour (comme toute liberté) connaît des limites, telle que l’incitation à la haine. Ainsi, par exemple, il est permis de rire de tout et de tous·tes, y compris des minorités, tant que l’objectif n’est pas d’inciter à la haine[18].

Au-delà du cadre légal, la question peut également être posée d’un point de vue moral. Une blague juridiquement admissible peut ne pas être opportune si son seul objectif est de perpétuer des stéréotypes ou de renforcer des dominations existantes.

Rions pour résister

En bref, l’humour n’est pas un simple divertissement, mais un véritable langage politique. En révélant l’absurde, en remettant en question le pouvoir, il rappelle que celui-ci n’est jamais intouchable.

Dans un contexte marqué par la montée de l’autoritarisme, la tentation de restreindre des libertés et la banalisation des conflits, l’humour constitue une forme de résistance à part entière qu’il nous appartient de protéger collectivement.

Si toute parole n’est pas automatiquement légitime dès lors qu’elle se réclame de l’humour, il nous revient néanmoins d’interroger les raisons qui motivent sa censure ou sa sanction.

Cette vigilance est d’autant plus nécessaire lorsque ces attaques émanent des autorités elles-mêmes, soucieuses de se prémunir de la critique, ce qui doit alors nécessairement nous mener à l’indignation. Enfin, au-delà de l’exigence de lucidité qui nous incombe, il nous faut continuer à rire, rire de nous, des autres, et surtout des puissant·es, des faiseur·euses de guerre et de haine. Ainsi, nous protégerons nos démocraties.

Laure Mahieu.


[1] François Bellefeuille, « Est-ce que l’humour est un art ? », 7 décembre 2015, disponible sur : https://www.lapresse.ca/arts/spectacles-et-theatre/humour-et-varietes/201512/07/01-4928581-est-ce-que-lhumour-est-un-art.php, consulté le 27.01.2026 ;

[2] Edition du soir Ouest-France, « Y a-t-il vraiment un humour de droite ou de gauche ? On a demandé à des humoristes de trancher », 26.12.2025 ;

[3] V. HUNINK, « Heureux ce lieu ! Pompéi en 1000 graffitis » ;

[4] A. GODET, « Le carnaval comme observatoire social » dans Agir par la culture, 2019 ; H. PAHL, « Carnaval au Moyen Age : Liberté des fous et rébellion », 2024 ;

[5] The Great Dictator, avant-première le 15 octobre 1940 ;

[6] France Inter, « Charline explose des faits », disponible sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-charline-vanhoenacker?p=14, consulté le 24.01.2026 ;

[7] RTBF, « L’Etat Islamique ridiculisé par des vidéos satiriques arabes », 03.09.2024 ;

[8] Courrier International, « En Thaïlande, les canards jaunes gonflables, héros incongrus des manifestants, 19.11.2020 ;

[9] G. PACHECO JR, « Rhetoric with Humor : An analysis of Hispanic/Latino Comedians’ Uses of Humour », Université du Sud Mississippi, 2008 ;

[10] M. STRICK, R. HOLLAND, R. VAN BAAREN, « Those who laugh are defenseless : how humour breaks resistance to influence », J. Exp Psychol. Appl., 18 juin 2012.

[11] Libération « Grenouilles, licornes…Aux Etats-Unis, le déguisement comme outil de protestation pour déconstruire le récit de Trump », 18.10.2025 ;

[12] Mixte, T. LENNART, « Danse, chant, humour : de l’importance de la joie militante », 27.03.2023 ;

[13] Guillaume Meurice dénonce cette réalité de manière métaphorique dans Le Roi n’avait pas ri, où il relate les déboires de Triboulet, bouffon de Louis XII et de François Ier, toléré à la Cour uniquement tant qu’il divertit le Roi.

[14] Voy. https://novayagazeta.eu/articles/2025/03/30/no-joke-en, consulté le 24.01.2026 ;

[15] BBC, « China’s growing comedy scene feels censorship chill », 5 juin 2023 ;

[16] Voy. https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2020/06/18/vrt/, consulté le 24.01.2026 ;

[17] BX I, « Guillaume Meurice déprogrammé à Uccle : « je devais aussi y jouer mais je n’irai pas, je ne soutiendrai pas une salle qui déprogramme quelqu’un », disponible sur : https://bx1.be/categories/news/guillaume-meurice-deprogramme-a-uccle-je-devais-aussi-y-jouer-mais-je-nirai-pas-je-ne-soutiendrai-pas-une-salle-qui-deprogramme-quelquun/#:~:text=L’humoriste%20fran%C3%A7ais%20Guillaume%20Meurice,un%20report%20ne%20soit%20envisag%C3%A9., consulté le 24.01.2026 ;

[18] C’est sur ce fondement que « l’humoriste » Dieudonné a été légitimement condamné par la justice belge;

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