Intégrer le genre pour une meilleure citoyenneté mondiale

Que veut dire « éduquer à la citoyenneté mondiale et solidaire » ? Comment intégrer la question des inégalités hommes-femmes dans les pratiques éducatives et de plaidoyer d’associations d’éducation permanente traitant des enjeux internationaux ?

En tant qu’association d’éducation permanente traitant des enjeux internationaux, Justice et Paix s’intéresse de près aux réflexions et méthodologies développées dans le cadre de l’éducation au développement. Le concept de « ECMS » (ou Éducation à la Citoyenneté Mondiale et Solidaire, en toutes lettres) récemment développé dans le secteur des ONG met en avant l’importance des liens qui existent entre le « Sud » de la planète et nos modes de vie dans le « Nord ». Pour Acodev, l’ECMS « souhaite contribuer à la construction de sociétés justes, durables, inclusives et solidaires en suscitant et renforçant l’action individuelle et collective de citoyen·ne·s conscient·e·s des enjeux mondiaux et qui s’en sentent co-responsables » [1] . À nos yeux, cette démarche citoyenne ne peut faire abstraction des enjeux d’égalité entre les femmes et les hommes et ce pour deux raisons : tout d’abord parce que ce sont les femmes, de par les rôles qui leur sont habituellement attribués, qui souffrent le plus de la violence, de l’exclusion et de la précarité. Cela se vérifie dans le Sud (à l’Est de la RDC, par exemple, où les violences sexuelles sont utilisées comme arme de guerre) mais aussi chez nous où les mesures d’austérité du gouvernement Michel pénalisent prioritairement les femmes. Prenons, pour l’exemple, un cas mis en exergue par le mouvement Vie Féminine : l’évolution du crédit-temps. Des mesures ont été prises pour le rendre plus difficilement accessible. Or, ce sont les femmes qui, massivement, prennent des temps partiels ou arrêtent de travailler pour s’occuper des enfants (les femmes représentent 84 % des personnes de 25 à 49 ans qui prennent un crédit-temps) .

Ensuite, l’expérience du travail de terrain associatif montre qu’une prise en compte systématique des femmes a un impact positif sur l’ensemble de la famille et dès lors, par ricochet, sur la société.

L’association « Le Monde selon les femmes » montre qu’une démarche en ECMS doit être sensible au genre et dès lors « (…) inclure, de façon transversale, une réflexion sur les rapports hommes/femmes, dans l’ensemble des thématiques abordées (inégalités économiques, environnement, justice sociale, accès aux ressources naturelles…) » [2].

Il s’agit donc de prendre systématiquement en compte les réalités des femmes dans notre travail associatif. La grille d’analyse suivante [3], développée par le Monde selon les femmes, permet de se poser quatre bonnes questions :

  • Avons-nous des informations sexuées et des explications en terme de genre sur la situation présentée ?
  • Avons-nous rendu les femmes et les organisations de femmes plus visibles comme sujets ?
  • Avons-nous montré les enjeux des inégalités femmes/hommes ?
  • Avons-nous pu aborder des témoignages concrets, présenter des organisations de femmes du Sud, organiser des actions avec elles ?

Il s’agit aussi d’intégrer cette logique dans nos démarches méthodologiques et ce avec les différents publics avec lesquels nous travaillons.

Comment intégrer l’égalité hommes/femmes ?

Lors d’une formation avec l’ASBL Crible, l’équipe des permant·e·s de Justice et Paix a pu analyser de nombreux médias (publicités, films, œuvres littéraires). Nous avons constaté à quel point les constructions sociales sont présentes dans un langage couramment admis et dès lors indirectement imposées et ce, dès le plus jeune âge. Les stéréotypes de genre sont bien ancrés et leur déconstruction reste un des défis majeurs de notre travail et ce, quel que soit notre public : jeunes, enseignants, adultes, responsables politiques. Autre point d’attention commun au travail avec ces différents publics : la place prise (et que nous laissons prendre) par les un·e·s et les autres. Ainsi, dans les séances de discussion collective, nous pouvons nous demander si le temps de prise de parole est équitable. Un outil développé par l’association française « Question d’égalité » permet de mesurer les inégalités hommes-femmes dans la répartition de la parole.

La journée de réflexion « L’égalité de genre, nous la voulons » [4] organisée par les Fédération et Coupole associatives (respectivement Acodev et CNCD-11.11.11) a permis d’entendre les témoignages d’acteurs éducatifs très complémentaires : associations de femmes, syndicats, ONG de plaidoyer, ONG de sensibilisation présentes dans les écoles…

Ce que nous retenons comme principale leçon de ce débat est qu’il n’existe pas une seule et unique manière de travailler le genre : d’abord parce qu’un public n’est pas un autre ; ensuite parce que les approches féministes peuvent être différentes.

Pour intégrer le genre dans nos logiques éducatives, il faut tenir compte des spécificités du public que nous souhaitons toucher : nous n’aurons pas les mêmes leviers d’action auprès d’un public politique ou d’un public jeune, par exemple.

La déconstruction des stéréotypes chez les enfants et adolescents passe, chez la plupart des interlocuteurs présents à la journée de réflexion, par une logique détournée plutôt que frontale : au lieu d’évoquer directement les inégalités subies par les femmes, ils choisissent d’utiliser le jeu et l’observation (jeux de rôles, analyse de films et publicités…) pour désactiver certains réflexes. Un détour par l’Histoire, à travers les grandes luttes qui ont fait avancer la cause féministe peut être mobilisé. À cet égard, la présentation de figures historiques comme Rosa Parks [5] peut être source d’inspiration. Bien entendu, pour travailler avec les jeunes, le milieu scolaire reste un lieu prioritaire. Les enseignants et responsables des écoles mais aussi les parents sont donc considérés comme une cible relais stratégique.

Chez les politiques , le défi majeur reste de faire appliquer la législation existante. Car, si des lois existent (citons à titre d’exemple la loi belge du gendermainstreaming [6] de 2017 [7]), tout l’enjeu reste dans les mesures permettant une application concrète. On le sait, en temps de crise et d’urgence, le genre n’est jamais une priorité.

Outre les spécificités liées au public, force est de constater que les méthodologies peuvent varier aussi en fonction de la vision féministe qui est prônée. Ainsi, certaines organisations choisissent de partir des points communs entre les femmes et les hommes pour mieux impliquer ces derniers dans les luttes féministes. « Le féminisme n’est pas qu’une affaire de femmes » diront les défenseurs de cette option. D’autres partent plutôt des différences et choisissent la non-mixité des lieux d’échange afin de permettre une liberté totale de l’expression des femmes.

À nos yeux, ces méthodes ne sont pas spécialement contradictoires et elles peuvent, en fonction du moment et des enjeux de l’action, se compléter voire se renforcer. Des alliances peuvent même se construire en ce sens. Ainsi, des syndicats qui se nourrissent de la voix de groupes de femmes revendiquant une égalité salariale.

Avec les femmes

Quels que soient les publics et les méthodes féministes utilisées, il nous semble qu’il y a une importante balise à respecter : ne pas parler des femmes à leur place. Personne ne parlera mieux de sa réalité que la personne concernée. Il s’agit dès lors de développer des outils pour faire entendre la voix des femmes. Pour des associations comme la nôtre, qui travaillent sur les enjeux internationaux, il s’agit de se donner les moyens de faire parler, en Belgique, les partenaires femmes du Sud. Le féminisme ne s’est pas développé seulement au Nord ! Et l’évaluation du travail de plaidoyer de Justice et Paix [8] montre que les responsables politiques valorisent la parole du terrain.

La mise en avant de cette prise de parole permet d’éviter l’écueil de la « normativité [9] ». Donner la parole aux femmes concernées nous permet d’interroger nos propres modèles et de tenir compte des spécificités culturelles. Ainsi, au concept de gendermainstreaming (cité dans la note 11) à la mode auprès de certains bailleurs de fonds publics belges et européens, il faut ajouter une démarche de type plus spécifique, qui tienne compte des réalités culturelles locales. Loin de nous l’idée de dévaloriser cette approche qui permet une vision transversale et à long terme mais nous devons rester attentifs : les « cases » imaginées au Nord ne permettent pas toujours de rendre compte deS réalitéS du terrain.

Conclusion

Cette analyse n’a pas pour objectif de décrire de manière exhaustive les méthodes qui permettraient d’intégrer le genre dans nos pratiques éducatives. De nombreux travaux académiques et associatifs se développent en ce sens. Nous renvoyons d’ailleurs le lecteur vers les outils développés par nos collègues de l’ONG le Monde Selon les femmes. À partir d’une réflexion menée, d’abord en interne et puis confrontée à la pratique d’autres acteurs de terrain, nous avons souhaité mettre en exergue certaines balises. Travailler dans le secteur dit de l’ECMS implique une action spécifique au Nord pour parler du Sud… avec les personnes concernées. Face aux défis mondiaux, extrêmement mouvants, notre mission reste d’aider les publics à développer une prise de recul et une capacité d’action… individuelle et collective. Il nous semble que ce levier ne pourra être correctement actionné que si nous tenons compte d’abord de la spécificité des réalités des femmes (et du manque criant d’égalité) et, ensuite, de la capacité d’action de ces mêmes femmes, en alliance avec d’autres, au Sud comme au Nord.

Axelle Fischer.


Notes

[1Référentiel « L’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire ». Septembre 2016.

[2« Genre et Éducation à la Citoyenneté Mondiale et Solidaire », Recherche et plaidoyer. 2016.

[3Idem.

[4Journée de réflexion et d’actions du 30 mars 2017.

[5Rosa Parks, activiste américaine du Mouvement des droits civils s’est rendue célèbre en 1955 pour avoir refusé de céder sa place de bus à un blanc.

[6L’Institut belge pour l’égalité des femmes et des hommes traduit le concept de gendermainstreaming en « Approche intégrée de la dimension genre ».

[7Cette loi a pour but « d’incorporer la perspective de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines et à tous les niveaux, par les acteurs généralement impliqués dans la mise en place des politiques ». Source :

[8Évaluation externe 2014-2016 réalisée par Dris Consult.

[9Selon le dictionnaire Larousse, « État de ce qui est conforme à la norme, à l’état régulier ».

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