Des politiques migratoires ou des politiques d’externalisation ?

Dans une Communication publiée le 7 juin 2016, la Commission européenne a annoncé sa volonté d’entreprendre un nouveau cadre de partenariat avec les pays tiers afin de « mieux gérer les migrations ». Problème : une partie de ces pactes est conclue avec des pays où les violations des droits de l’Homme sont fréquentes. Pour l’Union européenne, il est devenu acceptable d’y renvoyer les personnes ayant fui ces conditions de vie.

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Refugee family from Afghanistan in Lesbos, Greece - Copyright Lefteris Partsalis, Caritas Switzerland

Le non-respect des politiques européennes en matière de migration

Face à l’intensification des flux migratoires vers le territoire européen en 2015, la Commission européenne a publié en mai de la même année un « Agenda européen en matière de migration » afin d’établir une politique commune et cohérente au niveau européen. De plus, la prise d’actions immédiates constituait une priorité pour faire face aux tragédies en Méditerranée. L’Agenda reprenait ainsi les mesures européennes existantes concernant la réduction de la migration irrégulière, la gestion des frontières et le renforcement de la migration légale, se proposait d’établir une politique commune européenne en matière d’asile et lançait le système de relocalisation, de réinstallation, de même que l’approche des « hotspots ».
Les États Membres de l’Union européenne (UE), sensés respecter ces injonctions, se sont révélés incapables de prendre des mesures coordonnées et solidaires pour répondre aux nouveaux flux. Certains, comme la Suède, la Norvège, l’Autriche, l’Allemagne et le Danemark, ont préféré préserver leurs intérêts nationaux, en réintroduisant par exemple des contrôles aux frontières internes du système Schengen. D’autres ont construit des murs pour empêcher les migrants de passer comme la Bulgarie, la Hongrie, la Macédoine, la Slovénie, l’Autriche et la France.
Face à ces initiatives désordonnées, l’UE a décidé de mettre en place une coopération renforcée avec les pays d’origine et de transit des migrants. Une coopération sur la migration et la mobilité qui, dans la continuité du Processus de Khartoum de 2014 et du Sommet de la Valette de 2015 [1],s’inspire de l’accord UE-Turquie de mars 2016 [2], tout en prenant un nouvel élan sous le nom de « migration compacts ».

Le retour des migrants comme nouvelle conditionnalité !

Poursuivant le but de « gérer les migrations », l’UE est en train de conclure des pactes (ou partenariats globaux) systémiques et mieux structurés avec les pays tiers considérés comme les principaux pays d’origine, de transit ou d’accueil d’un grand nombre de migrants.
Des accords ont été conclus avec le Liban et la Jordanie en 2016, tandis que la coopération avec la Libye s’intensifie à travers l’entraînement des gardes-côtes libyens et la lutte contre la traite des êtres humains, dans le cadre de l’opération EUVAFOR Med Sophia. Dans son quatrième rapport d’avancement, la Commission européenne se félicite des progrès effectués avec les pays considérés comme prioritaires [3] : le Nigéria, le Sénégal, l’Éthiopie, le Mali et le Niger. Les autres pays visés sont l’Afghanistan, le Pakistan, le Bangladesh, l’Iran, l’Egypte, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, mais aussi les pays de l’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique.

Ces accords se basent sur des objectifs à court et à long terme, parmi lesquels on trouve « sauver des vies en mer », mais aussi « accroître les taux de retour et de réadmission ». D’après nos responsables européens, ces partenariats visent à lutter contre les causes profondes de la migration. Des causes considérées comme politiques, dues aux violations de l’état de droit et de la mal gouvernance ; économiques pour l’absence d’opportunités de travail ; et sociales sur la base du difficile accès à l’éducation. Les « leviers » dont la Commission parle représentent une nouvelle forme de conditionnalité : en échange d’une aide financière, mais aussi d’un soutien politique et diplomatique, ces pays doivent accueillir et réintégrer les « migrants irréguliers » dans leur société. Tant les pactes que l’aide financière mobilisée sont ciblés sur la base des caractéristiques de chaque pays concerné, comme dans le cas de la Libye où l’entraînement des gardes-côtes libyens est lié à la position stratégique du pays, entre l’Afrique, continent de départ, et l’Europe, continent d’arrivée.

Cette nouvelle politique s’apparente à un compromis pour la résolution de problèmes structurels à long terme et pour la prévention et l’adaptation rapides à la crise actuelle à court terme. Mais c’est aussi un compromis face à la contradiction entre d’une part la convergence des efforts sur la migration et la sécurité ; et d’autre part la défense de la stratégie et des valeurs de l’UE. Dans ce contexte, un défi crucial − pour l’UE mais aussi pour l’Union africaine - consistera à s’attaquer de façon efficace et réfléchie aux causes profondes de la migration forcée. Les causes profondes telles que la violence et la guerre, la persécution, la détérioration du climat ou le changement climatique en général.

Comme l’ensemble des instruments actuels ne pouvait pas faire face à l’ampleur des défis à relever, l’UE a créé en 2015 au sommet de La Valette sur la migration le « Fonds fiduciaire UE-Afrique » (EU-Africa Trust Fund).
Selon Caritas International et Justice et Paix, la philosophie sur laquelle cette politique semble s’appuyer - qui est celle de « plus de développement signifie moins de migration » - est imparfaite, mal conçue, et représente une trahison de l’objectif réel de l’aide au développement : atteindre les plus pauvres des pauvres. En d’autres mots, empruntés du nouveau jargon de l’Agenda 2030 [4] : il trahit ceux qui sont les plus grands laissés-pour-compte, ceux furthest left behind.

L’exemple de l’Éthiopie

Citons ici notre collègue de Caritas travaillant à Sodo, une ville du sud de l’Éthiopie. Suite à une conférence tenue récemment sur les facteurs d’attraction des migrations locales, il explique les différentes raisons de départ des jeunes éthiopiens. « Les jeunes ne perçoivent pas beaucoup d’opportunités d’avenir dans les zones rurales. Il y a plus d’opportunités d’emploi dans les zones urbaines. Ils ressentent aussi la pression de ceux qui ont émigré auparavant. En général, le piètre état économique de la famille, la pression des pairs et le manque d’opportunités économiques non agricoles forcent les jeunes à chercher une vie meilleure en s’éloignant des zones rurales. La conséquence de la migration des jeunes est dévastatrice. Les jeunes migrants souffrent de problèmes physiques, mentaux et émotionnels », ajoute-t-il.
Beaucoup de jeunes éthiopiens migrent vers les grandes villes. La plupart partent pour l’Arabie Saoudite. C’est le cas de 90 % d’entre eux. Et certains d’entre eux - mais seulement une petite partie - vont essayer de venir en Europe.

Besoin d’une vision nouvelle

Plus de 65 millions de personnes se déplacent aujourd’hui à la recherche d’un endroit pour survivre. Mais on parle trop peu de la nécessité de les aider en s’attaquant aux causes profondes de la migration forcée et du déplacement. Cependant, l’UE utilise des ressources de l’aide au développement, telles que le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, non seulement pour la gestion des migrations afin de « contenir » les personnes mais, de plus, ces ressources sont également orientées vers les pays « producteurs » de migrants.
Est-ce ainsi que l’Europe prévoit de mettre en œuvre l’Agenda 2030 pour, sans laisser personne de côté, mettre fin à la pauvreté ?

Il est important de se rendre compte qu’une « meilleure gestion des frontières » ne résoudra pas les causes profondes de la migration forcée et du déplacement. Certes, le refoulement des gens sur la Méditerranée va les empêcher de se noyer. Mais nous les repoussons dans les États où ils se trouveront perdus dans les limbes : la Turquie, le Maroc, la Libye. Les pays européens, particulièrement ceux confrontés à l’extrême droite, veulent une solution rapide à leur « crise » migratoire. D’où les accords et pactes avec les pays tiers. Mais il y a un risque que l’approche actuelle puisse prospérer à plus long terme si, en cherchant des résultats rapides, l’UE et les États membres sous-estiment malencontreusement les efforts à déployer simultanément pour résoudre les crises économiques et politiques. Ceci pourrait compromettre le retour nécessaire à la stabilité. En Libye, par exemple, mais aussi plus au sud. En Éthiopie. Au Soudan. Et plus loin à l’Est. Là où l’aide ne suffit pas. Là où la paix est nécessaire.

Veronica Lari (Justice et Paix) et Tom Devriendt (Caritas International)


Notes

[1Il s’agit d’une coopération inter-régionale entre l’UE et l’Union Africaine qui prévoit, entre autres, de mieux gérer les flux migratoires au travers de : la lutte contre les passeurs, l’échange d’informations, l’assistance technique, les campagnes de prévention et le développement durable des pays d’origine et de transit des migrants.

[2L’accord prévoit un partage de responsabilité entre l’UE et la Turquie, selon la formule « 1 pour 1 » : pour chaque Syrien renvoyé en Turquie à partir de la Grèce, l’UE accepte d’accueillir un Syrien se trouvant dans des camps en Turquie. L’UE a aussi promis l’octroi de 3 milliards d’euros à la Turquie.

[4Lors du Sommet sur le développement durable le 25 septembre 2015, les dirigeants du monde entier ont adopté l’Agenda 2030 pour le développement durable, qui comprend un ensemble de 17 Objectifs mondiaux de développement (ODD) pour mettre fin à la pauvreté, lutter contre les inégalités et l’injustice et faire face au changement climatique d’ici à 2030.

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