Décroissance : chaos civilisationnel ou option de paix ?

La décroissance : un concept choc ! Il interroge notre mode de vie actuel basé sur la croissance constante du PIB. Il évoque des scénarios catastrophes de retour en arrière sur nos acquis technologiques et sociaux…
Et si la décroissance était plutôt un concept à comprendre avant toute chose, à s’approprier et concrétiser ensuite, pour mieux préserver la planète ? Et si sortir de l’ère du consumérisme, comme le préconise la décroissance, était un moyen de réduire la concurrence autour de l’exploitation des ressources naturelles, source de nombreux conflits ?

La décroissance ? Revenir en arrière ? Vous êtes fou !

Le concept de décroissance peut faire peur. Il met en cause notre confort matériel, une base essentielle de notre qualité de vie actuelle, et donc notre mode de vie. Serait-on forcé par la décroissance à vivre comme à l’âge de pierre ? S’agit-il de fermer toutes les centrales électriques et ensuite, de s’éclairer à la bougie ? La décroissance serait-elle le début de l’effondrement de nos villes dans un chaos digne d’un film de science-fiction ?

La décroissance a de quoi effrayer si on l’envisage comme l’antithèse des avancées sociales qui ont accompagné la croissance du Produit Intérieur Brut pendant de nombreuses années. Nous avons des raisons historiques d’y tenir, à notre croissance [1] : c’est avec l’industrialisation et le corollaire accès à plus de biens que notre niveau de vie s’est élevé, particulièrement après la seconde guerre mondiale et pendant la parenthèse enchantée des Trente Glorieuses. [2]

Le mot “décroissance” évoque donc d’emblée aux non-avertis une diminution de tous ces bienfaits, puisqu’il s’agirait de s’affranchir de ce qui les rendaient possibles durant les dernières décennies : production et consommation. Et pourtant…

Croissance économique effrénée : une menace pour l’environnement et pour la paix

Et pourtant cette croissance n’est pas durable. C’est justement cette croissance illimitée elle-même, la surexploitation des ressources naturelles et la pollution qu’elle entraîne, qui altèrent aujourd’hui notre environnement et qui participent à la déstabilisation de régions entières dans les pays du Sud.

D’une part, les rapports scientifiques du GIEC [3] démontrent que le rejet de CO2 dans l’atmosphère, conséquence de l’industrialisation massive qui accompagne cette course à la croissance, est responsable du réchauffement climatique et des catastrophes naturelles et humaines qu’il provoque.

D’autre part, cette croissance du PIB constante implique toujours plus d’exploitation des ressources naturelles. Et le programme des Nations Unies pour l’environnement l’affirme : au moins 40 % des conflits qui ont éclaté ces dernières années ont un lien avec les ressources naturelles. Rares ou en diminution de par l’exploitation humaine, ces ressources sont l’objet de féroces concurrences qui mènent de plus en plus à des conflits sociaux ou armés.

L’exemple de l’exploitation des ressources minières est frappant. 25 minerais différents sont nécessaires à la construction d’un téléphone portable. La demande mondiale de ces minerais est en croissance constante. Les réserves mondiales se trouvent dans les pays du Sud, comme par exemple en RD. Congo. “Si les ressources naturelles ne sont pas ici la cause directe des conflits, elles influencent indubitablement la durée et l’intensité de ceux-ci.

Les acteurs armés voient en effet dans l’exploitation des ressources un moyen d’enrichissement rapide et cet apport permet aux groupes en présence de poursuivre les hostilités. [4] Au vu de la situation actuelle, on ne peut douter que continuer à exploiter les ressources naturelles de manière effrénée ne mène à davantage de conflits.

Décroissance : sortir du consumérisme et entrer dans une société de collaboration

Le mouvement de la décroissance réclame une diminution de la production et de la consommation, avec en parallèle une augmentation de la convivialité, de la solidarité et de la cohésion sociale. Face aux constats alarmants de la détérioration de l’environnement et des conflits liés à l’exploitation des ressources naturelles, la décroissance semble donc être une piste à considérer avec sérieux.

Il ne s’agirait pas d’un “retour en arrière” mais plutôt d’un bond en avant. Cette société de décroissance [5] appliquerait les 7 actions commençant par la lettre “r” proposées par Serge Latouche, un des théoriciens de la décroissance : “Reconceptualiser, Restructurer, Redistribuer, Relocaliser, Réduire, Réutiliser, Recycler”.

Il n’y a pas de définition unique de la décroissance.
Le concept est alimenté par des experts, des associations [6], des militants isolés... En voici une description :

Elle est “une démarche collective et individuelle qui vise à une réduction de notre consommation directe et indirecte de matières, d’énergies et d’espaces”

 [7]

Serge Latouche, l’un des théoriciens de la décroissance, en dit ceci : “Qu’est-ce que c’est que la décroissance ? C’est finalement un slogan, pour signifier la nécessité de sortir de la société de consommation, parce qu’une croissance infinie est incompatible avec un monde fini” [8]

Néanmoins, si l’on souhaite s’investir pour la préservation de l’environnement et pour la paix, il est important de passer d’un “slogan” à l’application concrète, afin de vérifier si la décroissance peut réellement être une piste convaincante.

Un aspect concret de la décroissance : la lutte contre l’obsolescence programmée

Reprenons l’exemple de l’exploitation des minerais. Nous sommes dans une époque de production et de consommation effrénées d’appareils électroniques tels que les smartphones, tablettes et autres. Pourquoi ? Notamment à cause de l’obsolescence programmée, un des moteurs du consumérisme.

L’“obsolescence programmée” désigne plusieurs procédés par lesquels les constructeurs rendent les appareils dépassés au bout de quelques années d’utilisation, afin de pousser le consommateur à les remplacer.

“C’est ainsi que des tonnes et des tonnes de matériel qui contiennent des ressources rares, qui dans quelques années feront défaut, vont à la casse ! ”

 [9]

Il y a plusieurs manières de rendre du matériel obsolète : sortir une nouvelle version de l’appareil avec de nouvelles fonctions ou un nouveau design, ce qui rend l’ancien désuet. La publicité convainc alors le consommateur d’acheter un nouvel appareil alors que le sien fonctionne encore. Le constructeur peut aussi programmer l’appareil pour qu’il dysfonctionne au bout d’une durée planifiée : la pièce à remplacer et la réparation coûteront plus cher que d’en acheter un neuf…

Si la décroissance fait peur et clive les débats, un de ses aspects concrets, la résistance à l’obsolescence programmée, peut rallier beaucoup plus de monde. Prenons le cas des GSM.  [10] Les Belges changent de GSM tous les 18 mois en moyenne… Alors qu’il est possible de :

  • Réduire le nombre d’achats de gsm par personne, en se posant la question de savoir si on est obligé de changer ou si c’est la publicité qui nous y incite.
  • Réutiliser ce GSM : le donner à quelqu’un, le revendre.
  • Recycler : le rapporter au magasin ou l’apporter au parc à conteneurs et se renseigner sur le sort qui lui sera réservé.
  • Reconceptualiser les GSM : c’est ce qu’essaye de faire une entreprise néerlandaise en produisant un téléphone sans obsolescence programmée, un produit presque totalement éthique et équitable,… à améliorer encore !
  • Relocaliser : se réapproprier la réparation de ces machines par exemple. Une initiative intéressante est celle des Repair café [11], gratuits et dont l’objectif est que les utilisateurs-consommateurs-citoyens réparent ensemble leurs appareils. Des PME sont aussi nées pour réparer les smartphones.

Outre les démarches individuelles, il faut souligner la démarche politique du Sénat de Belgique qui a voté en 2012 une résolution [12], en vue de lutter contre l’obsolescence programmée.

Une attitude décroissante, pour un futur viable au Nord et au Sud de la planète

Il est possible d’adopter une attitude décroissante sans atteindre notre qualité de vie. Néanmoins, si la qualité reste, notre mode de vie doit changer. Nous devons substituer à la croissance du PIB comme pseudo-assurance de notre confort, des comportements non quantifiables et qui pourtant seront les véritables garants d’un futur viable au Nord et au Sud de la planète : réduire la consommation des ressources, recycler, reconceptualiser…

La décroissance et un de ses versants concrets, la lutte contre l’obsolescence programmée, sont une option réaliste et nécessaire, à combiner avec d’autres, pour protéger l’environnement et garantir la paix.

Amandine Kech


Notes

[1Ce que nous avons retenu de l’après-guerre en Europe, c’est que la croissance du PIB a marqué la reprise de la production, donc l’augmentation de l’offre d’emploi, une hausse des revenus, donc du pouvoir d’achat, c’est-à-dire de la possibilité de consommer, et un accroissement de la recette fiscale de l’Etat.

De plus, la croissance couplée à la redistribution des richesses organisée par un Etat social, a assuré une réduction des inégalités et le développement de la classe moyenne. Au total : une augmentation de la qualité de vie.

[3Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Le GIEC est un organe intergouvernemental qui est ouvert à tous les pays membres de l’ONU et de l’OMM.

[4MALCHAIR L., Guerres et GSM, en ligne.

[5LATOUCHE S., Pour une société de la décroissance, Le Monde diplomatique, 2003.

[6En Belgique francophone, on relève notamment le Mouvement politique des objecteurs de croissance http://www.objecteursdecroissance.be

[7CORNIL J. et LEGROS B., La pertinence de l’escargot. En route vers la décroissance !, éditions Sang de la Terre, Paris, 2013.

[8Interview de Serge LATOUCHE : Librairie Mollat, Serge Latouche - Bon pour la casse, les déraisons de l’obsolescence programmée.

[9Interview de Serge LATOUCHE : Librairie Mollat, Serge LATOUCHE -
Bon pour la casse, les déraisons de l’obsolescence programmée

[10Voir l’outil pédagogique “De la Mine au GSM” élaboré par la Commission Justice et Paix

partager par email