Respect, honnêteté et coopération : les mots de l’avenir des relations Belgique-Afrique des Grands Lacs

Trois personnalités construisent un point de vue de sur les liens pluriels entre la Belgique et ses anciennes colonies d’Afrique centrale : le Congo, le Rwanda et le Burundi. De ces échanges dont Justice et paix constitue le cadre, résultent, non seulement la nécessité du travail de mémoire visant la  justice historique, mais aussi une affirmation de coopération solidaire renforcée et équilibrée qui tienne compte du respect des droits humains.

Justice et Paix a créé un espace de dialogue pour questionner les relations entre la Belgique et les Etats d’Afrique des Grands Lacs.

Soixante ans après la décolonisation des Etats de l’Afrique des Grands Lacs, des liens pluriels forts subsistent encore entre la Belgique et ses anciennes colonies (le Burundi, la RD Congo et le Rwanda). Ces « relations particulières»  découlent de l’héritage d’un passé colonial commun ainsi que des relations de solidarité  en dents-de-scie.  

Trois perspectives découlant des intervenants  sont développées dans ce texte, constituant un exercice singulier qui ne constitue un cours sur la colonisation ni une évaluation des relations diplomatiques ou encore celle de l’impact de l’aide publique au développement (APD). Ces regards croisés nous permettent de poser un cadre de dialogue vers la construction des relations futures, éclairées par le passé historique et fondées sur la confiance et le respect. Cette approche a été résumée par le Professeur Sentamba Elias: « il faut nécessairement analyser les faits le plus objectivement possible, en manifestant de l’empathie et en s’attelant à penser aux intérêts des générations futures (…)»[1]. 

Un nécessaire examen du passé   : le travail mémoriel

La colonisation doit être communément comprise comme étant un processus d’appropriation par la force d’un territoire et de ses habitants, fondé sur un racisme systémique[2]. Le professeur Elias Sentamba nous rappelle que les actions de la colonisation léopoldienne puis belge, dans la région de l’Afrique des Grands Lacs, doivent être comprises dans au moins trois dimensions : culturelle, politique et économique. D’abord, il faut souligner l’affaiblissement des cultures africaines traditionnelles au profit de la culture occidentale, imposée par le colon. Ensuite, au niveau politique, il faut noter que la présence belge a considérablement affaibli l’autorité royale, réorganisé le pouvoir autour de l’administration coloniale et instauré un nouveau système judiciaire. D’un point de vue socio-politique, il est aussi nécessaire de remarquer que la puissance coloniale belge a participé pleinement à l’ethnicisation[3] des actuelles sociétés burundaise et rwandaise (Ruanda-Urundi sous mandat belge suite à la dissolution de l’Empire colonial allemand). Enfin, au niveau économique, le professeur souligne particulièrement l’exploitation du caoutchouc pendant l’ère léopoldienne et l’introduction d’un nouveau paradigme capitaliste s’accompagnant d’une grande violence.   

Un consensus citoyen semble se dégager autour de l’idée qu’il faut pouvoir regarder la vérité en face, laisser de côté les idées émanant de la propagande coloniale belge (par exemple, celle de mission civilisatrice) et ne parler qu’en termes connaissances établies, sur lesquelles un large consensus est atteint[4]. C’est une question de vérité et de justice historique. Ici, il semble pertinent de rappeler que, pour une majorité des diasporas issue des anciennes colonies belges, la notion de reconnaissance est primordiale. Ils et elles revendiquent pleinement l’enseignement approfondi de l’histoire coloniale à l’école. Une telle revendication se justifie notamment à travers l’enjeu de la justice historique, mais également de la cohésion sociale et d’inclusion en Belgique. En effet, comprendre et rappeler l’histoire coloniale belge nous amène à interroger le fait que les Afrodescendant·es soient perçu·es comme des non-nationaux.[5] 

Aujourd’hui, la construction d’un avenir commun et serein doit impérativement passer par un examen franc du passé. Il ne ferait aucun doute que les torts causés par la colonisation tels que la domination, l’asservissement, les crimes, la destruction des cultures africaines et la violence continuer à être ignorés.   

Quelles pistes pour analyser le passé?   

Cet avenir ne peut être que co-construit par les différents protagonistes. Il est nécessaire d’éviter certains écueils dans le processus. C’est ce que nous rappelle Johan Swinnen, ancien ambassadeur de la Belgique dans la région. Il s’agit notamment d’éviter l’anachronisme visant à analyser le passé avec un regard déconnecté des réalités temporelles ou de juger les faits historiques au regard des normes et valeurs actuelles au risque de vite approuver ou de disculper les faits. Il recommande donc de contextualiser. 

Soulignons cependant, que chaque historien·ne questionne le passé en fonction des interrogations que le présent lui pose, c’est-à-dire que les préoccupations contemporaines interviennent également dans l’analyse.[6]

Ceci étant, on sait qu’à l’époque de la colonisation léopoldienne, des critiques tant nationales qu’internationales s’élevaient déjà, plus particulièrement contre les atrocités liées à la culture du caoutchouc.  A ce titre, on retrouve par exemple la satire  « le Soliloque du roi Léopold » de Mark Twain  qui dénonce l’exploitation du Congo par le souverain, bien qu’étant une œuvre de fiction. Plusieurs pamphlets ont été également publiés, notamment par des missionnaires britanniques. Les photographies réalisées par Alice Seeley Harris s’inscrivent aussi dans cette vague de dénonciation (cf. Congo Reform Association). Plus tard, les mouvements anticoloniaux critiqueront aussi le retrait tardif de la Belgique. A l’époque, la présence de puissances étrangères en Afrique est déjà désapprouvée par de nombreux protagonistes internationaux.  

Le diplomate honoraire a également souligné l’importance de ne pas « faire diversion ». Il serait contreproductif, selon lui, de remettre sur la responsabilité de la Belgique tous les maux actuels qui rongent encore le Burundi, Rwanda et la RD Congo.

Rappelons que mesurer l’impact de la colonisation sur la marche et/ou le dysfonctionnement socio-politique actuel en Afrique centrale est un exercice périlleux. En outre, se demander où en serait la région des Grands Lacs africains aujourd’hui si la colonisation n’avait pas eu lieu relève de l’uchronie, ou de la création d’une « histoire alternative ».  On serait tenté de penser que les autres régions africaines qui ont aussi été colonisées s’en sortent le mieux ou seraient plus prospères avec moins de violence que les trois Etats dont il est question. Cependant, insistons-nous sur le fait que chaque situation socio-politique actuelle est unique et complexe. Chaque cas est le résultat des hasards de l’histoire et des décisions politiques.

Sur la question de la responsabilité belge dans la situation politique actuelle, soixante années après, la diaspora a des avis partagés. Beaucoup se déclarent encore sans avis, bien que les afrodescendant.tes épousent globalement l’idée que la Belgique serait encore responsable de la situation politique actuelle.[7] Quoi qu’il en soit, il est possible, dans le même temps, de questionner les conséquences de la colonisation sur les régimes actuels et d’agir sur ceux-ci pour la promotion des Droits Humains. Les responsables politiques et les dirigeants actuels devraient également rendre des comptes.  

Un examen honnête du passé reste nécessaire afin que les générations actuelles, qui n’ont pas vécu l’époque coloniale, ne puissent pas être tenues responsables de celui-ci ni ne soient emmenés à construire leurs relations futures sur base des représentations coloniales. Selon Johan Swinnen, un discernement strict et éclairé du passé peut « libérer de l’énergie pour des relations nouvelles et mûries »[8].  

Tournons-nous vers demain   : les perspectives futures

Le professeur Sentamba insiste sur l’importance du dialogue et appelle les générations actuelles de dirigeants belges et africains à se mettre à la table de discussions pour vider le contentieux liés à la colonisation.   

Selon lui, la question de réparation est de l’ordre du symbolique. En effet, comment la Belgique pourrait-elle réparer ses torts au Burundi, en RD Congo et au Rwanda ? Le professeur Sentamba propose d’utiliser le répertoire des images et de la mémoire, par exemple des excuses ou encore la construction d’infrastructures telles qu’un hôpital à la mémoire des victimes d’un évènement particulier. La notion de symbole est également importante, car on ne peut racheter des vies perdues ni réparer des souffrances du passé à l’aide de construction d’écoles ou d’hôpitaux. L’idée n’est pas d’essayer de  compenser les violences physiques,   mais bien de poser des actions symboliques en se rappelant bien que le passé ne peut être complètement réparé[9]. 

Nécessaire solidarité internationale de qualité   

Au niveau de la coopération au développement, le journaliste François Ryckmans, à travers  la richesse de son travail de terrain et ses nombreuses expériences, a pu donner des exemples flagrants des dommages causés par l’aide au développement ou l’aide humanitaire lorsque celles-ci ne sont dictées que par des enjeux du « Nord ». Selon lui, tous les bailleurs de fonds, qu’il s’agisse d’Etats ou d’autres acteurs internationaux, doivent opérer en soutien aux partenaires qui connaissent le mieux les enjeux sur terrain. C’est une des alternatives des critiques récurrentes à la coopération au développement qui doit mettre en avant la diversité du savoir-faire local.

Pour aller plus loin en termes quantitatifs et qualitatifs,  bien que l’aide belge au développement ait augmenté (en volume et en pourcentage par rapport revenu national brut), en 2020, elle n’atteint  pas encore le seuil des 0,7% auquel la Belgique s’est engagée en 1970[10]. La qualité de l’aide belge est censée respecter plusieurs critères notamment l’alignement, l’appropriation et la cohérence. Elle doit s’aligner avec les besoins, objectifs et intérêts des partenaires et des populations locales. Elle doit aussi prendre soin d’utiliser au maximum les outils (tels que les systèmes de gestion et de suivi) des pays partenaires, avec pour objectif le renforcement des capacités et la durabilité des actions mises en place. Ces indicateurs ne sont pas toujours très stables et ont même été diminué ces dernières années[11].Par conséquent, il est nécessaire que la coopération gouvernementale belge veille à inclure les partenaires depuis la création jusqu’à la réalisation des programmes de développement. 

L’aide ne peut pas être universelle (« one-size-fits-all »[12]). Or il est des cas où les programmes de développement s’appuient sur des solutions pensées en avance et ne parviennent pas à innover face à des problèmes spécifiques et particuliers. Si l’on prend le cas du Burundi, on remarque que les programmes de développement ont eu tendance à négliger les problèmes locaux liés à la sécurité[13]. De plus, ils ne tiennent pas toujours compte la fragilité des Etat partenaires. Par exemple, pour l’administration publique burundaise, la création d’un secteur spécifique au VIH/SIDA a représenté un fardeau qui a eu de conséquence sur l’efficacité des programmes[14].  

Respect des droits humains  

Au-delà des différences de vues, le respect des droits humains a requis l’unanimité.  C’est l’horizon commun vers lequel s’orienter pour construire des relations diplomatiques saines. Loin du paternalisme, il s’agit justement de relations matures, justes et équilibrées, d’Etat à Etat. Cela implique donc que chaque pays puisse être responsable du respect des droits humains. Ainsi, nous citerons, en guise d’exemple la critique du président congolais, au sujet de l’étudiant qui s’est vu refusé l’entrée en Belgique alors qu’il était en règle de visa[15], ou celle des Affaires étrangères belges, au sujet du droit de la défense dans l’affaire Rusesabagina[16]. Le non-respect des droits humains et des principes démocratiques avait notamment mené à la rupture des relations avec le Burundi en 2015.  Ce qui est à déplorer dans le cas de sanctions économiques, néanmoins,  est que les populations locales sont les premières à en pâtir.  

Quelles actions pour des relations harmonieuses ? 

Justice et Paix s’adresse à quiconque souhaite comprendre pour mieux agir !

Ainsi, elle offre un espace d’engagement citoyen en faveur des droits humains, de la justice sociale, de la paix et de la protection de l’environnement. Si l’on veut construire un avenir meilleur ancré dans le respect mutuel, il faut s’assurer de tirer les leçons du passé commun que la Belgique partage de manière particulière avec cette région du monde. Maintenir un dialogue, s’informer et discuter restent des étapes primordiales.  Se renseigner et reconnaître collectivement l’histoire partagée sont essentiels.  Les citoyen·nes belges de tous les horizons gagneront à vivre dans une société où la tolérance règne et profite à chacun·e. Les problèmes de discrimination dont sont victimes encore les Afrodescendant·es doivent aussi interpeller les citoyen·nes belges, car le vivre-ensemble est l’affaire de tout.tes.

Chaque citoyen·ne peut participer à la construction d’une société plus inclusive en prenant conscience des manifestations du racisme institutionnel et structurel dont les traces teintent encore notre société.  

Participer au dialogue, s’engager à soutenir les organisations qui promeuvent la justice sociale ou encore interpeller les décideurs, aussi bien locaux que régionaux ou nationaux est certainement utile.  Finalement, pour participer à la construction d’une société plus juste et plus humaine, les citoyen·nes peuvent militer pour le des liens de solidarité internationale respectant les engagements de la Belgique, tant qualitatifs que quantitatifs.

France Hubert.

Bibliographie

AFP in Le Soir, 20 septembre 2021. https://www.lesoir.be/395901/article/2021-09-20/paul-rusesabagina-condamne-25-ans-de-prison-pour-terrorisme-sophie-wilmes 

Belga in La Libre Afrique, 4 octobre 2021. https://afrique.lalibre.be/64168/belgique-expulsion-avortee-pour-un-etudiant-congolais-inscrit-a-luclouvain/

Cailhol, Johann et al., « A decade of aid coordination in post-conflict Burundi’s health sector », Globalization and Health, vol.15, n°25, 2019, pp.1-14

CNCD, Rapport 2021 sur l’aide belge au développement. Coopérer pour la reconstruction post-Covid. Bruxelles, 2021, 74p.

Demart, Sarah et al., Des citoyens aux racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais. Fondation Roi Baudoin. Novembre 2017, 223p.

Desrosiers, Marie-Eve & Muringa, Gérard.  « Effectiveness under fragile conditions?: sociopolitical challenges to aid and development cooperation in Burundi », Conflict, Security & Development, vol.12, n°5, 2012, pp.501-536

Lauro, Amandine & Henriet, Benoît. « Dix idées reçues sur la colonisation belge », carte blanche in Le Soir, 8 mars 2019. https://www.lesoir.be/211032/article/2019-03-08/carte-blanche-dix-idees-recues-sur-la-colonisation-belge


[1] Conférence du 4 octobre 2021.

[2] Lauro, Amandine & Henriet, Benoît. « Dix idées reçues sur la colonisation belge », carte blanche in Le Soir, 8 mars 2019. https://www.lesoir.be/211032/article/2019-03-08/carte-blanche-dix-idees-recues-sur-la-colonisation-belge

[3] L’ethnicisation est un processus créant des catégories attribuées sur base de l’appartenance à un groupe, supposée ou avérée, en fonction de critères physiques et/ou culturels. Les administrations coloniales ont restructuré les sociétés en fonction de critères ethniques en les essentialisant là où avant, ils étaient flexibles.

[4] Lauro, Amandine & Henriet, Benoît, Loc cit.

[5] Demart, Sarah et al., Des citoyens aux racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais. Fondation Roi Baudoin. Novembre 2017, p.174

[6] Dialogue réalisé avec Saur, Léon. CJP, 10 février 2021

[7] Demart, Sarah et al., Op. cit., p.165

[8] Conférence 4 octobre 2021

[9] https://www.justicepaix.be/de-la-necessite-de-penser-le-passe-colonial-belge-en-afrique-centrale/

[10] CNCD, Rapport 2021 sur l’aide belge au développement. Coopérer pour la reconstruction post-Covid. Bruxelles, 2021, p. 19

[11] Ibid , p.32

[12] Littéralement : taille unique

[13] Desrosiers, Marie-Eve & Muringa, Gérard.  « Effectiveness under fragile conditions?:sociopolitical challenges to aid and development cooperation in Burundi », Conflict, Security & Development, vol.12, n°5, 2012, p. 515

[14] Cailhol, Johann et al., « A decade of aid coordination in post-conflict Burundi’s health sector », Globalization and Health, vol.15, n°25, 2019, p.12

[15]Belga in La Libre Afrique, 4 octobre 2021. https://afrique.lalibre.be/64168/belgique-expulsion-avortee-pour-un-etudiant-congolais-inscrit-a-luclouvain/

[16] AFP in Le Soir, 20 septembre 2021. https://www.lesoir.be/395901/article/2021-09-20/paul-rusesabagina-condamne-25-ans-de-prison-pour-terrorisme-sophie-wilmes 

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