De nos maisons aux décharges à ciel ouvert des pays du Sud Global, quel parcours pour nos déchets électriques et électroniques ?

Smartphones, ordinateurs, aspirateurs robots, …  Tous ces équipements électriques et électroniques ravissent les consommateurs et remplissent nos maisons et nos tiroirs. Mais que deviennent-ils, une fois qu’ils ne fonctionnent plus ? Zoom sur le destin de nos DEEE.

Smartphones, ordinateurs, aspirateurs robots, … Tous ces équipements électriques et électroniques ravissent les consommateurs et remplissent nos maisons et nos tiroirs.

Nous, êtres humains, sommes chaque jour davantage connecté.e.s, de nos smartphones à nos aspirateurs, en passant par nos jouets d’enfants ; les objets du quotidien tendent de plus en plus vers l’électronique. Mais que fait-on, une fois que ces derniers ne fonctionnent plus ou qu’un modèle plus récent a remplacé l’ancien ? Que fait-on du vieux téléphone qui traine dans un tiroir depuis des années ?

Difficile d’imaginer un monde qui serait exempt de tous ces objets qui font maintenant partie du quotidien de presque chaque être humain sur la planète. Selon le rapport « Digital 2020 » de We Are Social, « Plus de 5,19 milliards de personnes dans le monde utilisent un téléphone portable, un nombre d’utilisateurs en hausse de 124 millions (2,4%) depuis l’année dernière. » (1) Cette tendance à la hausse semble bien inéluctable, et parfois même presque inoffensive, tant ses prétendus bénéfices en occultent les impacts.

Les objets électriques et électroniques usagés, tels que les smartphones, ordinateurs, frigos font bel et bien partie de la grande famille des déchets et sont regroupés sous la dénomination de « DEEE » : Déchets d’Equipements Electriques et Electroniques. Ces équipements sont définis comme suit : Les EEE comprennent un large éventail de produits dotés d’un circuit ou de composants électriques avec une alimentation électrique ou une batterie »  (2)

En leur qualité de déchets, ces derniers devraient donc, en toute logique, être soumis aux mêmes automatismes que ceux qui sont d’application avec nos emballages plastiques par exemple et devraient facilement trouver le chemin des centres de recyclage. Cependant, aujourd’hui encore, c’est loin d’être le cas ; nous sommes en effet bien peu à apporter nos appareils usagés dans des points de collecte.

A l’échelle mondiale, nous produisons chaque année de plus en plus de déchets électriques et électroniques. Ainsi, en 2019, 53.6 millions de tonnes métriques de déchets électroniques ont été générées, soit une augmentation de 21 % en seulement cinq ans (3). L’obsolescence programmée (4) et les effets de mode n’y sont pas pour rien : aujourd’hui, la durée de vie moyenne d’un téléphone se situe entre 1 et 2 ans (5). Malheureusement, une fois en possession du tout nouveau modèle sorti sur le marché, les anciens appareils sont bien souvent oubliés par les consommateur.rice.s, et un grand nombre d’entre eux sont donc laissés à l’abandon. Concrètement, en 2019, 17.4% des DEEE produits dans le monde ont été collectés et recyclés, et même si ce chiffre tend à augmenter d’année en année (on recycle approximativement 0.4 tonnes de plus chaque année), cela reste grandement insuffisant face à la production toujours plus rapide de ces objets. (6)

Recycler son smartphone, oui, mais pourquoi ?

Dans la création et l’assemblage des DEEE, de nombreux composants entrent en jeu et principalement un grand nombre de métaux divers : on estime que plus de 50 métaux différents sont contenus dans un smartphone. (7) Certains d’entre eux sont considérés comme plus communs et d’autres, appelés « métaux critiques », appartiennent à la famille des matières premières non renouvelables. Contrairement au bois par exemple, les métaux se sont formés « dans des processus géologiques qui ont duré des millions, voire des milliards d’années. » (8) Par conséquent, ils ne se renouvellent pas à l’échelle d’une vie humaine. Ils sont donc présents en quantité limitée dans les sous-sols et sont extraits moyennant des procédés coûteux pour l’environnement. Ils impactent aussi grandement les populations qui vivent à proximité des lieux d’extraction ou qui travaillent dans les mines (9). « En ce qui concerne les minerais, on parle d’une prochaine situation de « pénurie » ; il ne faut pas comprendre par là un épuisement des gisements de minerais existants sur la planète, mais plutôt une difficulté de plus en plus importante, économiquement, géologiquement et techniquement (notamment en terme d’énergie utilisée) à aller miner des minerais. » (10).

Il est donc essentiel de permettre à ces objets électriques et électroniques d’atteindre les centres de recyclage, afin qu’ils soient démontés dans de bonnes conditions. Cependant, la solution du recyclage présente encore de nombreuses faiblesses, notamment le fait que seulement une partie des composants récupérés pourront de nouveau être utilisés dans la création d’un nouvel objet, en raison de pertes tout au long du processus de recyclage. En 2016, on estimait que seuls 9 des 40 métaux présents dans les smartphones proviennent à plus de 50 % du recyclage (11).

Au-delà de l’importance du recyclage, il est d’abord primordial de consommer autrement et de privilégier la réparation à l’achat de matériel neuf.

Et les 82.6% restants des DEEE non collectés ?

Comme cela a déjà été évoqué plus haut, la majeure partie des DEEE produits dans le monde disparait des radars et il est difficile de savoir ce qu’ils sont exactement devenus. Certains sont incinérés, enfouis sous la terre ou encore, après avoir parcouru des centaines de kilomètres de manière illégale, terminent à même le sol dans des décharges à ciel ouvert dans des pays du Sud global.

Comment cela est-ce possible ?

La gestion, l’élimination et l’exportation des déchets sont strictement encadrées et régies par la convention de Bâle, mise en place en 1989 et signée par 53 Etats. (12) Elle pose le cadre législatif de la manière dont peuvent, ou pas, transiter les déchets et surtout elle établit des règlementations spécifiques selon le type de déchet concerné. Un point d’attention tout particulier est apporté à la gestion spécifique des déchets appelés « dangereux », c’est-à-dire ceux qui représentent un risque non négligeable pour l’environnement et la santé humaine (12). C’est dans cette catégorie que nous retrouvons les déchets qui nous intéressent ici, en raison des métaux qui les composent.

Malgré ces règlementations, de nombreux DEEE se retrouvent exportés hors de l’Europe, principalement en Afrique et en Asie. Selon une enquête réalisée en 2019 par l’ONG Basel Action Network, il ressort que l’Europe exporterait pas moins de 352 474 tonnes de déchets électroniques par an, dont 64% terminent dans des pays du Sud Global, principalement en Afrique. (13)

Les lois sont contournées et de nombreux objets sont envoyés à titre humanitaire (14), sous l’étiquette « seconde main ». Une fois arrivés sur place, impossible pour les populations locales de vérifier un à un l’état des appareils reçus. Parmi eux, une grande majorité se retrouve être en réalité des objets qui ne fonctionnent plus. De plus, de nombreux trafics ont également émergé, sur place, en lien avec cette exportation illégale de déchets ; « En Afrique, des réseaux mafieux importent toujours plus de déchets, pour les revendre comme produits d’occasion dans de gigantesques marchés, ou pour récupérer des métaux précieux » (15).

La décharge d’Agbogbloshie : théâtre d’enjeux économiques et sociaux sans précédents

La tristement célèbre décharge d’Agbogbloshie, située dans la ville d’Accra, au Ghana, aussi appelée « la poubelle de l’Occident » est un exemple concret des conséquences écologiques et humaines désastreuses de l’exportation des DEEE. Connue comme étant « la plus grande décharge des déchets électroniques du monde » (16), les populations locales y décomposent toutes sortes de DEEE afin d’en récupérer les composants de valeurs, principalement le cuivre, l’aluminium et la ferraille (15). Malheureusement, ces personnes, souvent très jeunes, ne disposent pas des infrastructures et des équipements nécessaires à l’exercice d’un travail décent et exposent leur santé à des risques incommensurables. Ils sont d’ailleurs nombreux à décéder de cancers suite à l’inhalation de fumées toxiques.

Outre les risques évidents sur la santé des travailleur.euse.s, il est important de noter que ces pays, comme le Ghana, qui reçoivent nos déchets, manquent de règlementations concernant la protection de l’environnement. Les méthodes utilisées engendrent de ce fait une pollution sans précédent de la zone et des alentours.

Conclusion

De manière générale, nous avons toutes et tous, en tant que citoyen.ne.s et consommateur.rice.s, un rôle à jouer dans l’amélioration de la situation. Par des gestes simples, il est possible pour chacun.e.s d’apporter sa pierre à l’édifice. Voici quelques pistes d’action, faciles à mettre en place :

  • Sur-consommer le moins possible ;
  • Prendre soin de ses appareils ;
  • Privilégier les achats de seconde main ou objets reconditionnés ;
  • Réparer ;
  • Recycler, en dernier recours ;
  • Faire pression sur le monde politique pour mettre en œuvre une meilleure gestion des déchets ;
  • Faire pression sur les politiciens pour qu’ils incitent les entreprises à favoriser l’éco-conception et à investir dans la recherche sur la recyclabilité des produits.

Cette liste n’est évidemment pas exhaustive, mais elle montre que par quelques gestes simples nous pouvons prendre en main notre consommation, et faire en sorte de réduire notre impact sur le monde.  

Florence Lenoir.

Références

  1. We are social, Digital Report 2020, https://wearesocial.com/fr/blog/2020/01/digital-report-2020/, consulté le 22/10/2021
  2. Global E-waste Monitor 2020 de l’ONU
  3. Idem
  4. Pour en savoir plus : voir l’article de CJP : « Où on est-on dans la lutte contre l’obsolescence programmée ? », 2021
  5. Global E-waste Monitor 2020 de l’ONU
  6. Idem
  7. GANIER, A., Les défis du CEA, Matériaux critiques, n°244, pp.27-29, 2021
  8. Les cahiers du développement durable : http://les.cahiers-developpement-durable.be/vivre/les-matieres-premieres-definitions/, consulté le 22/10/21
  9. Pour en savoir plus : voir l’article de CJP : « L’utilisation d’enfants dans l’exploitation des ressources minières à l’Est de la RD Congo : entre urgence et perspective », 2021
  10. Mathot, C., « Ressources limités, conflits interminables ? », Justice et Paix, Etude 2020, p.11
  11. LECOMTE,C., « Les dessous du recyclage : 10 ans de suivi de la filière des déchets électriques et électroniques en France », Les amis de la terre France, 2016, https://www.amisdelaterre.org/communique-presse/les-dessous-du-recyclage-10-ans-de-suivi-de-la-filiere-des-dechets-electriques/, consulté le 22/10/21
  12. Nation Unie, Collection des traités, Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et de leur élimination, Bâle, 22 mars 1989
  13. GreenIT.fr, BORDAGE, F., « Déchets électroniques : l’Europe est-elle une passoire ? », 2019
  14. DJEBALI, F., « L’Afrique, poubelle numérique », 2015, https://www.aa.com.tr/fr, consulté le 22/10/21
  15. PIROT, A., SALVOCH, C., Le monde en face, « Déchets électroniques, le grand détournement », reportage France 5, 2019
  16. Base de donnée de l’Atlas des conflits pour la justice environnementale, « recyclage des déchets électroniques dangereux dans Agbogbloshie, Accra, Ghana », https://ejatlas.org/conflict/agbogbloshie-e-waste-landfill-ghana/?translate=fr, consulté le 22/10/21
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