Le triomphe de la nouvelle-vieille droite en Colombie

Élection présidentielle en Colombie : le candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella remporte le second tour de l’élection présidentielle, devançant de peu plus de 250 000 voix le candidat progressiste Iván Cepeda. La paix est en suspens.

Crédit photo: Giacomo Finzi, Bogotá, Colombie.

L’élection présidentielle colombienne du 21 juin dernier s’est soldée par la victoire du candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella, qui a recueilli 49,66 % des suffrages et 12 959 542 voix, avec une avance de seulement 250 000 voix sur le candidat progressiste Iván Cepeda.

Le candidat ultraconservateur Abelardo de la Espriella est avocat, fils d’un magistrat et d’une avocate originaires de la côte caraïbe. Bien qu’il soit né et ait étudié à Bogotá, il n’a jamais renié ses racines côtières, ayant passé son enfance entre Barranquilla et Montería[1]. Également citoyen italien et américain, il a fait l’objet de critiques de la part des secteurs de gauche qui l’accusent de se montrer trop aligné sur les intérêts des États-Unis en Colombie.

Dans sa carrière d’avocat, il a défendu des groupes paramilitaires, en particulier les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), dirigées par Carlos Castaño[2]. Ces escadrons de la mort ont persécuté, entre les années 1980 et la signature des accords de paix de La Havane en 2016, toute forme de dissidence politique et sociale. Ils ont perpétré de nombreux massacres contre les populations paysannes, autochtones et afrodescendantes, tout en menant des campagnes de « nettoyage social » dans les quartiers populaires des principales villes colombiennes.

Il a également assuré la défense d’Alex Saab, homme d’affaires originaire de Barranquilla, actuellement détenu aux États-Unis après son extradition et considéré comme le prête-nom de l’ex-président vénézuélien Nicolás Maduro dans des affaires de blanchiment d’argent et de trafic de substances illicites. Abelardo de la Espriella est par ailleurs étroitement lié aux élites économiques de la côte caraïbe[3], notamment à Barranquilla, associées au « clan Char », une puissante famille qui domine une large partie de la vie politique et économique de la région. Malgré un train de vie marqué par le luxe et l’ostentation, il a démontré sa capacité à séduire les secteurs populaires les plus modestes en exposant au grand public une image de réussite et d’abondance. Son discours hostile à la politique traditionnelle et à l’establishment a renforcé cette popularité, même si son succès repose en réalité sur le soutien implicite et explicite des élites établies.

Face à lui, le candidat de la coalition progressiste, Iván Cepeda, une figure historique de la gauche colombienne et un défenseur reconnu des droits humains. Fils de Manuel Cepeda, dirigeant du Parti communiste colombien et de l’Union Patriotique assassiné en 1994 par des militaires, des agents de l’État et des paramilitaires[4], il s’est imposé comme l’un des porte-parole des organisations de victimes des crimes d’État et des disparitions forcées, notamment au sein du Mouvement national des victimes de crimes d’État (MOVICE). Comme de nombreux militants de gauche en Colombie, il a connu l’exil, au cours duquel il s’est formé à la philosophie et à la défense des droits humains.

Toute sa trajectoire politique a été consacrée à la construction de la paix. Entre 2012 et 2016, il a joué un rôle de facilitateur entre le gouvernement colombien et les guérillas de FARC-EP en vue de la signature des accords de paix de La Havane. Depuis 2009, il a également été l’un des principaux artisans de la recomposition de la gauche colombienne autour du Pôle démocratique alternatif, avant de contribuer à la consolidation du Pacte historique qui porta Gustavo Petro à la présidence en 2022. Député puis sénateur, il s’est illustré par son combat contre le paramilitarisme, dénonçant notamment les liens de l’ancien président Álvaro Uribe Vélez avec les structures paramilitaires et le narcotrafic.

Au regard des profils, des trajectoires et des conceptions éthiques radicalement opposés des deux candidats, il apparaît que la Colombie est arrivée à ce second tour dans un contexte de forte polarisation politique et sociale marqué par l’effacement progressif du centre politique. Deux projets de société antagoniques se sont ainsi affrontés.

Les résultats définitifs révèlent un pays profondément divisé. La consolidation d’un sentiment « anti-politique » et « anti-establishment » a été habilement exploitée par le candidat ultradroitier, qui a réussi à canaliser une partie du mécontentement suscité par le gouvernement de Gustavo Petro (2022-2026) grâce à un discours centré sur la sécurité et à une critique systématique des réformes engagées par l’exécutif progressiste.

Paradoxalement, ce candidat présenté comme « antisystème » est devenu le candidat de l’establishment. Il a bénéficié du soutien des principales forces politiques et économiques de la droite conservatrice et de l’extrême droite. Cette dynamique rappelle celle observée lors de l’élection présidentielle de 2022, lorsque Rodolfo Hernández avait incarné la vague de l’anti-politique tout en nouant des alliances tacites avec les secteurs les plus conservateurs du spectre politique.

De son côté, malgré sa défaite de justesse au second tour, la coalition progressiste, le Pacte historique a obtenu plus de 12 millions de voix, un résultat historique si l’on considère qu’il y a encore une décennie, la gauche colombienne rassemblait à peine deux millions d’électeur·ices[5].

Si Iván Cepeda n’est pas parvenu à accéder à la présidence, les résultats confirment néanmoins la consolidation du Pacte historique comme projet politique capable de générer du consensus et de mobiliser de vastes secteurs de la société, tant dans les zones urbaines que rurales. À la faveur des élections législatives de mars, la coalition a également constitué un groupe parlementaire solide, avec 25 sénateur·ices et 42 représentant·es à la Chambre, soit la délégation la plus importante du Congrès. Elle se prépare désormais à mettre en place un véritable « gouvernement de l’ombre » et à construire une opposition sociale active dans la rue.

Parmi les facteurs ayant influencé l’élection présidentielle figure aussi la hausse constante de la participation électorale, phénomène significatif dans un pays marqué par une forte tradition abstentionniste. Lors du second tour du 21 juin, plus de 26 millions de citoyen·nes se sont rendu·es aux urnes sur un corps électoral d’environ 41 millions de personnes. À titre de comparaison, l’élection présidentielle de 2022 avait mobilisé un peu plus de 22 millions de votant·es, tandis que Gustavo Petro l’avait emporté avec plus de 11 millions de voix.

La victoire d’Abelardo de la Espriella repose sur une base sociale fortement implantée dans les régions centrales et andines du pays. L’analyse territoriale du scrutin montre qu’il s’est imposé dans les zones à plus forte densité démographique, où se concentrent les principales métropoles colombiennes et les centres urbains intermédiaires. Son électorat est constitué en grande partie de petit·es propriétaires et de la petite bourgeoisie entrepreneuriale urbaine.

À l’inverse, la Colombie rurale et périphérique, les territoires touchés par le conflit armé interne et les violences, ont majoritairement soutenu la candidature progressiste. Toutefois, ces vastes espaces restent faiblement peuplés. Même dans les grandes villes, le soutien enregistré dans les quartiers populaires de Bogotá, Medellín et Cali n’a pas suffi à renverser l’hégémonie conservatrice des régions centrales et andines.

Il convient également de souligner qu’Abelardo de la Espriella, malgré ses origines caribéennes et son alliance avec le clan Char, n’est pas parvenu à s’imposer ni sur la côte atlantique ni dans la région pacifique.

L’une des clés explicatives de la défaite de la gauche réside dans le rôle joué par Gustavo Petro lui-même. Figure controversée jusque dans son propre camp, l’ancien président n’a apporté son soutien à Iván Cepeda qu’au cours de la dernière phase de la campagne. Par ailleurs, une partie importante des électeur·ices indécis·es a exprimé un jugement négatif sur le bilan du gouvernement Petro. Malgré une volonté réformatrice affirmée, celui-ci n’a jamais disposé d’une majorité parlementaire suffisante pour mettre pleinement en œuvre son programme social.

D’autre part, la campagne d’Iván Cepeda a d’abord privilégié la mobilisation populaire à travers de grands rassemblements organisés dans les principales villes du pays. Elle mettait en avant les réalisations du « Gouvernement du Changement » : stabilité macroéconomique, recul du chômage et de l’inflation, appréciation du peso, hausse du salaire minimum ainsi que réformes agraires, éducatives, sanitaires et des retraites. Toutefois, cette stratégie est restée relativement traditionnelle et n’a intégré les réseaux sociaux et les influenceurs que dans ses dernières semaines.

À l’inverse, la campagne d’Abelardo de la Espriella, menée sous la bannière du mouvement Firmes por la Patria, a dès le départ misé sur les réseaux sociaux et les influenceur·euses afin de construire son image d’« outsider ». À l’instar de phénomènes politiques observés ailleurs dans la région, tels que Javier Milei ou Nayib Bukele, ses rassemblements prenaient l’allure de véritables spectacles. Surnommé le « Tigre », il apparaissait devant ses sympathisant·es entouré·es de slogans simples et efficaces, capables de séduire une partie considérable de l’électorat indécis.

Il a également su mobiliser deux vecteurs déterminants de la société colombienne : la religion et le football. Le port du maillot de la sélection nationale, à un moment coïncidant avec la Coupe du monde de football, lui a permis de projeter une image patriotique largement appréciée. Dans le même temps, sa participation à un pèlerinage religieux au sanctuaire de Buga lui a assuré le soutien d’une partie importante de l’électorat croyant, non sans susciter des interrogations quant à la sincérité de sa conversion tardive.

Tout au long de la campagne, les enjeux de sécurité ont constitué l’axe central de son discours. Opposé à l’agenda de construction de la paix défendu par le Pacte historique, il a promu la création de méga-prisons inspirées du modèle salvadorien et proposé une stratégie de lutte contre le narcotrafic réactivant les logiques de la « guerre contre la drogue » des années 1980 et 1990 ainsi que les doctrines contre-insurrectionnelles.

Deux visions profondément opposées de la pacification du pays se sont ainsi affrontées. Iván Cepeda défendait la mise en œuvre intégrale des accords de paix de 2016 et préconisait l’ouverture de nouvelles négociations avec les autres groupes armés illégaux. Abelardo de la Espriella, quant à lui, prônait une politique sécuritaire fondée sur l’affrontement direct avec les organisations insurgées et le crime organisé. Il remettait ouvertement en question les accords de paix, qu’il considérait comme une capitulation de l’État face à la guérilla.

Quelques jours seulement après sa victoire électorale, le président élu a annoncé son intention de démanteler des institutions clés du processus de paix, telles que l’Unité chargée de la mise en œuvre de l’Accord final et le Haut-Commissariat à la paix. Il a également évoqué la réduction des financements de la Juridiction spéciale pour la paix et de l’Agence pour la réincorporation et la normalisation. Enfin, il a déclaré vouloir faire emprisonner Rodrigo Londoño, dit « Timochenko », dernier dirigeant historique des FARC-EP, pour crimes contre l’humanité. Ces déclarations, formulées avant même son investiture du 7 août, ont alimenté les inquiétudes quant à l’avenir du processus de paix, à l’approche du dixième anniversaire des accords de La Havane.

Sur le plan international, le futur gouvernement a choisi de se réaligner sur les États-Unis et Israël, tout en renforçant ses liens avec les gouvernements conservateurs du continent. De nouvelles convergences sont recherchées avec Washington, notamment en matière de sécurité et de lutte antidrogue, dans une logique proche des orientations défendues par Donald Trump et le secrétaire d’État Marco Rubio. Parmi les premières annonces figure également l’adhésion de la Colombie au projet régional Shield of Americas. Le rétablissement complet des relations diplomatiques avec Israël, la suppression réciproque des visas et l’ouverture d’une ambassade colombienne à Jérusalem figurent également parmi les priorités affichées.

Le nouveau cabinet reflète par ailleurs l’alliance entre la « nouvelle vieille droite » : malgré sa rhétorique anti-establishment, le mouvement Firmes por la Patria a conclu des accords avec les élites politiques et économiques du pays, les pouvoirs traditionnels colombiens. Plusieurs ministères ont ainsi été confiés à des représentants du Centre démocratique de l’ancien président Álvaro Uribe, mais aussi de Changement radical, du Parti conservateur, du Parti de la U, du Mouvement Creemos et de Salvación Nacional.

Le nouvel exécutif apparaît non seulement comme une nouvelle expression de la poussée mondiale de l’extrême droite, mais aussi comme un facteur de risque pour la paix en Colombie. Parmi les conséquences possibles de ce virage figurent une recrudescence du conflit armé, le retour des violences d’État et la multiplication des groupes paramilitaires, avec une augmentation probable des assassinats de leaders sociaux et de défenseurs des droits humains.

D’ores et déjà, la période de transition présidentielle a vu émerger un climat de fortes tensions politiques et sociales. Sous couvert de tolérance institutionnelle, des structures paramilitaires ont refait surface, poursuivant leurs pratiques de stigmatisation et de persécution des opposant·es. Depuis le début du mois de juillet, les groupes néoparamilitaires connus sous le nom d’« Águilas Negras » ont multiplié les menaces de mort à l’encontre de responsables syndicaux, universitaires, politiques et associatifs, ravivant les inquiétudes liées au profilage et au harcèlement des voix dissidentes.

En définitive, la Colombie entre dans une nouvelle phase de son histoire politique. Après l’interruption de sa première expérience gouvernementale progressiste (2022-2026), le pays semble renouer avec d’anciennes recettes fondées sur l’anticommunisme, la rhétorique de la narcoguérilla et la guerre contre la drogue, désormais portées par des nouvelles stratégies de communication contemporaines. Malgré sa défaite présidentielle, la gauche colombienne demeure la première force parlementaire du pays. Elle dispose désormais de l’opportunité de construire une opposition politique et sociale capable de faire contrepoids au nouveau pouvoir, aussi bien au Congrès que dans la rue, face à ce qu’elle considère comme une dérive autoritaire en cours.

Giacomo Finzi.


[1] G. Reyes (2021), Alex Saab. La verdad sobre el empresario que se hizo multimillonario a la sombra de Nicolás Maduro, Planeta, Bogotá, 2021

[2] Ibid.

[3] Revista Raya, “El Tigre” y el clan Char: una alianza con los de siempre, señalados de corrupción, disponible en: https://revistaraya.com/el-tigre-y-el-clan-char-una-alianza-con-los-de-siempre-senalados-de-corrupcion.html

[4] I. Gallo (2026), Los militares, paramilitares y agentes del Estado que estuvieron detrás del asesinato de Manuel Cepeda Vargas.

[5] Aux éléctions  2014, Clara López a obtenu 1.958.414 voix.

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