L’extrême gauche et l’extrême droite seraient-elles équivalentes ? Ce rapprochement résiste mal à l’examen, tant au regard des fondements idéologiques de ces deux courants qu’à la lumière des statistiques sur les violences perpétrées. Face à ces amalgames, la vigilance s’impose.

Une tendance se dessine dans les discours de certain·es élu·es et éditorialistes qui consiste à mettre sur un pied d’égalité l’extrême droite et l’extrême gauche. Initialement portée par une classe politique qui se revendique du centre, cette posture repose sur l’idée que seule l’opinion médiane serait raisonnable et que les deux extrêmes constitueraient les deux faces d’une même pièce.
En Belgique, certains partis militent aujourd’hui pour que le cordon sanitaire, jusqu’ici réservé à l’extrême droite, soit étendu à l’extrême gauche. Les mots façonnent ainsi la réalité.
Mais de quoi parle-t-on exactement lorsque l’on parle d’extrême gauche et d’extrême droite ?
Deux idéologies radicalement différentes
Afin d’évaluer la pertinence du rapprochement entre les deux extrêmes, il convient de commencer par les définir et les identifier.
L’extrême gauche est un courant multiple, difficile à circonscrire, qui peut regrouper, à titre d’exemple, des mouvements communistes ou anarchistes. De manière non-exhaustive, des militant·es féministes, écologistes, antifascistes peuvent également se revendiquer de l’extrême gauche. L’extrême gauche est, en tout cas, traversée par une pensée profondément anticapitaliste, égalitariste et internationaliste.
Ce qui la distingue de la gauche classique c’est sa remise en cause de la légitimité des institutions : là où la gauche joue le jeu électoral et cherche à atteindre l’égalité par les réformes au sein du système en place, l’extrême gauche y voit une validation du système capitaliste. Cette dernière cherche à renverser l’ordre établi et peut, ainsi, parfois considérer la violence comme un moyen légitime d’arriver à ses fins, face à ce qu’elle identifie comme une violence d’État.
L’extrême droite, elle, ne cherche nullement à renverser un ordre établi mais à s’en emparer au profit d’une hiérarchisation entre les populations. Qu’il s’agisse de groupes néonazis, néofascistes, royalistes, suprémacistes ou nationalistes par exemple, ils portent tous une vision du monde fondée sur l’inégalité naturelle entre les peuples et les gens. L’extrême droite est, ainsi, marquée par la xénophobie, le nativisme, le rejet des minorités et des différences. Elle utilise l’exacerbation du sentiment national et le retour aux traditions pour légitimer l’exclusion de l’autre. Pour y parvenir, l’extrême droite estime légitime de restreindre les libertés individuelles et de mettre en place des régimes autoritaires.
Ces courants sont-ils équivalents sur le plan des valeurs ?
Il appartient à chacun·e de se forger sa propre opinion mais il nous semble difficile, au vu de ce qui précède, de justifier que ces deux courants de pensée soient du même ordre.
Si l’on peut légitimement remettre en cause le recours à la violence de certain·es militant·es d’extrême gauche comme les velléités totalitaires de certains courants, il reste que l’idéologie qui fonde ce courant vise à atteindre l’égalité entre tous les êtres humains.
À l’inverse, l’extrême droite justifie l’usage de la violence pour exclure de la société des individus jugés inférieurs, en raison de leurs origines, de leur identité ou encore de leur choix de vie.
Il ne s’agit nullement ici d’excuser les dérives de l’extrême gauche ou de soutenir que la fin justifierait les moyens, mais plutôt de constater que l’idéologie sous-jacente de l’extrême gauche ne peut pas être comparée dans ses fondements avec l’idéologie de l’extrême droite.
Les deux courants seraient-ils aussi dangereux l’un que l’autre ?
Selon le dernier rapport publié de l’OCAM, portant sur l’année 2024, les cas de violences associés à l’extrême droite représentent 5% des signalements, contre 1% pour l’extrême gauche[1].
Si l’OCAM note une augmentation des incidents liés à l’extrême gauche en 2024, ceux-ci se traduisent majoritairement par « des incidents mineurs, sans acte de violence à proprement parler ».
La violence de l’extrême droite est d’une autre nature et d’une autre magnitude comme l’explique Pietro Castelli Gattinara, professeur de communication politique à l’ULB et chercheur associé au centre d’étude sur l’extrémisme de l’université d’Oslo : « Si, dans les cas de l’extrême gauche, il s’agit souvent de dégradations, d’affrontements ou d’attaques envers la police lors de manifestations, pour l’extrême droite, cela va jusqu’aux attentats de masse, rapprochant certains groupuscules de la mouvance djihadiste, ainsi qu’à des violences ciblées contre des minorités, encore assez fréquentes en Europe occidentale » [2] .
Le rapport de l’OCAM souligne d’ailleurs que les extrémistes de droite constituent « le deuxième groupe le plus important dans la Banque de données commune T.E.R[3]. ».
À l’échelle mondiale, la tendance est tout aussi nette. Comme le rappelle Stéphane Baele, professeur de sciences politiques à l’UCLouvain en s’appuyant sur des bases de données comme le Global Terrorism Database : “ la violence politique dans les pays de l’OCDE connait depuis une dizaine d’années une tendance claire. Comme le révèlent les bases de données répertoriant les actes terroristes telles que le Global Terrorism Database, elle est en grande majorité inspirée par des idéologies ou visions du monde d’extrême-droite, à l’instar des massacres de Christchurch (Nouvelle-Zélande), Buffalo (USA), ou Hanau (Allemagne), pour ne citer que quelques incidents parmi des centaines »[4].
Ainsi, non-seulement les violences d’extrême droite sont plus fréquentes mais elles sont aussi considérablement plus graves dans leur nature.
Il est donc trompeur de placer l’extrême gauche et l’extrême droite sur un même plan. Ceci est d’autant plus vrai que les mouvements qui sont aujourd’hui qualifiés d’extrême gauche ne le sont généralement pas au regard des définitions susmentionnées.
Le danger du glissement sémantique
Dans le discours public, nous observons un usage croissant du terme « extrême gauche » de manière trompeuse.
Être antifasciste, par exemple, signifie uniquement le rejet d’une doctrine fasciste et autoritaire, ce qui n’implique pas nécessairement une volonté de renverser l’ordre établi en ayant éventuellement recours à la violence. Pourtant, les personnes se revendiquant de l’antifascisme sont régulièrement pointées du doigt pour être d’extrême gauche.
De même, s’engager pour l’écologie, pour le féminisme ou pour l’égalité dans l’accès aux droits sociaux, par exemple, ne traduit pas automatiquement une appartenance à l’extrême gauche.
Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Dans une société où les deux extrêmes sont présentées comme équivalentes, coller cette étiquette suffit à discréditer un propos, à le rendre inaudible. Qualifier d’extrémistes, sans fondement, les politiques, les militant·es, les membres de la société civile qui défendent l’égalité, les droits des minorités, les droits humains et les libertés fondamentales revient à les décrédibiliser, alors même qu’ils et elles s’inscrivent pleinement dans le cadre démocratique. Dans nos démocraties modernes, le langage, les mensonges et les distorsions de réalité sont utilisés, pour modeler la perception des citoyen·nes et façonner l’opinion publique.
Cette pratique a une conséquence politique directe : la minimisation du danger que représente l’extrême droite. En Belgique, certain·es ont affirmé que « l’extrême gauche avait le monopole de la violence ». En France, des responsables politiques de droite ont plaidé pour un front républicain dirigé contre La France Insoumise plutôt que contre le Rassemblement National. Désigner l’extrême gauche comme le principal péril de nos sociétés, c’est mécaniquement relativiser la menace que fait peser l’extrême droite sur nos démocraties – et ce, malgré l’Histoire et les exemples de dérives autoritaires contemporaines qui nous parviennent de tous les pays ayant basculé dans cette direction.
De tels glissements ne sont pas sans précédent. Goerge Orwell et Hannah Arendt avaient montré comment les régimes totalitaires prospèrent en inversant le sens des mots pour neutraliser la pensée critique. L’historien Johann Chapoutot le rappelle dans Les Irresponsables : si les nazis sont parvenus au pouvoir, c’est parce qu’une classe politique conservatrice et libérale a choisi de s’allier avec eux plutôt que de composer avec la gauche et l’extrême gauche, qui était représentée comme le plus grand danger de la société. La complaisance face à l’extrême droite n’est pas une posture nouvelle : ses conséquences sont connues.
Pour protéger nos démocraties, il nous incombe, en tant que citoyen·nes, de nous tenir informé·es, d’interroger les discours, de refuser les simplismes et les équivalences trop commodes. Face aux affirmations péremptoires qui nous sont imposées dans le débat public, il nous faut revenir aux faits et à l’Histoire.
Laure Mahieu.
[1] Voy. https://ocam.belgium.be/publication/rapport-annuel-2024/ ;
[2] C. BUSSOLI, « Vrai ou faux : l’extrême gauche est-elle réellement plus violente que l’extrême droite ? », Le Soir, 25.09.2025, disponible sur : https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/336377/1/Article%20, consulté le 25.04.2026 ;
[3] Banque de données Terrorisme, Extrémisme, processus de radicalisation, aussi indiquée : BDC TER – il s’agit d’un outil belge centralisant les informations sur les personnes radicalisées ;
[4] C. BUSSOLI, idem ;

