Crises successives, anxiété croissante et désillusion politique fragilisent la jeunesse. Entre perte d’espoir et nouvelles formes d’engagement, les jeunes belges cherchent encore comment trouver leur place et retrouver prise sur leur avenir.

Crédit Photo : Lara Jameson.
La presse en parle depuis un certain temps maintenant : ces cinq dernières années, la situation mentale des adolescent∙es et des jeunes adultes s’est dégradée. On estime à 1 sur 5 le nombre de jeunes belges entre 15 et 25 ans présentant un trouble anxieux. Le délégué général aux droits de l’enfant, Solayman Laqdim, va jusqu’à affirmer qu’actuellement « nous ne sommes pas loin d’une épidémie. ».
Si la période de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte a toujours été une période de la vie plus compliquée pour nombre d’individus, la génération Z[1] se trouve aujourd’hui face à des difficultés nouvelles qui n’apparaissaient pas il y a dix ans : la COVID 19 et ses effets rebonds dont on sent encore les effets aujourd’hui : l’agression de l’Ukraine, la crise énergétique, la crise climatique, l’omniprésence des réseaux sociaux, l’austérité économique, la compétitivité accrue dans les apprentissages et sur le marché du travail, etc. Autant d’évènements qui, le souligne notamment la pédopsychiatre Sophie Maes, ne font qu’augmenter leur anxiété. Or, avant la pandémie, des voix fédératrices des préoccupations de la jeunesse européenne telles que Greta Thunberg ou, en Belgique, Adélaïde Charlier et Anuna De Wever, s’élevaient. Elles étaient des figures marquantes de l’activisme écologique et menaient des manifestations étudiantes fédératrices.
Aujourd’hui,nous dit Sophie Maes,« ces voies de la jeunesse se sont tues. Cette capacité démocratique à se sentir moins seuls, être en collectifs, c’étaient des exutoires, un moyen de résister à la perte d’espoir et à la dépression qui les a gagnés depuis lors[2] ". Ses jeunes patient·es peinent à trouver un horizon collectif dans lequel se projeter. Ils et elles voient l’incapacité des « adultes » à trouver des solutions aux grands enjeux de ce début de siècle, ce qui est d’ailleurs parfois interprété comme de la négligence et/ou de l’indifférence face à leur avenir à elles et eux. Le fameux « how dare you ! », déjà lancé par Greta Thunberg en 2019, semblerait toujours bien actuel[3].
Le fossé entre la jeunesse et la politique se creuse
Selon le projet européen YouthDecide 2040, plusieurs constats sont à faire quant aux attitudes des jeunes à l’égard de la politique et de la démocratie : d’abord, d’un point de vue démographique, la proportion de ce groupe d’âge est en diminution. Ensuite, les jeunes sont systématiquement sous-représenté·es en politique et les politicien·nes ne tiennent pas suffisamment compte des besoins et intérêts des jeunes – déjà numériquement minoritaires – dans les instances démocratiques et les dispositifs d’action et d’éducation citoyenne. Prenons pour exemple les instances décisionnelles européennes, où en 2024, seuls 2,92 % des parlementaires en Europe avaient moins de 30 ans.
En parallèle, on constate que les niveaux de connaissance et de compréhension des fonctionnements de la politique sont moins développés que pour les tranches plus âgées. Il est à noter que la participation électorale, désormais abaissée à l’âge de 16 ans aux européennes, est en baisse avec seulement la moitié des électrices et électeurs qui se sont rendus aux urnes en 2024. Enfin, il est important de préciser que les attitudes et comportements politiques des jeunes sont souvent corrélés à leur statut socio-économique.
L’émotion comme moteur de changement
Malgré tout, à l’heure où dans certains pays à revenus faibles ou intermédiaires, tels que le Népal, Madagascar ou encore le Maroc, 2025 était l’année des soulèvements populaires de cette « gen Z »[4], peut-on réellement considérer qu’il existe un essoufflement citoyen parmi la jeunesse belge actuelle, faute de perspectives engageantes et de prise en compte de leurs intérêts ? La réponse est loin d’être univoque. S’il est clair que la majorité des jeunes délaissent les urnes, cela ne signifie pas un désengagement politique et citoyen pour autant[5]. Notre jeunesse est plurielle et il serait erroné de considérer ce groupe d’âge comme un ensemble monolithique répondant à une seule forme d’engagement citoyen, bien que certaines tendances puissent être dégagées.
Certain·es jeunes répondent aux « permacrises[6] » en pensant que « tout est foutu », avec un grand sentiment d’impuissance, de renfermement sur soi et de manque de perspectives, et dans certains cas, une tentation de se tourner vers les pensées traditionalistes et/ou autoritaires de toutes formes – jugées comme plus efficaces – portées par des individus charismatiques et des solutions simplistes[7]. D’autres, bien au contraire, utilisent ce contexte comme un moteur à l’engagement. C’est au départ d’une lecture plus personnelle, au départ de soi, ses propres défis et son environnement direct (famille, copains, perspectives d’avenir direct, etc.), que l’adolescent·e va identifier des causes porteuses d’un sentiment d’injustice qui va susciter chez elle et lui une émotion forte. L’émotion est ce qui permet de faire le pont entre un sentiment individuel et une connexion aux autres et elle est d’autant plus impactante qu’elle est partagée avec un groupe, une communauté. C’est dans cette colère et ce sentiment d’injustice proche de son propre vécu qu’iel trouve une réponse politique et/ou citoyenne collective pour chercher du sens et, ensemble, réfléchir à des pistes de solutions voir d’autres modèles porteurs de sens.
Les combats menés en faveur de la cause palestinienne sur différents campus universitaires belges ces derniers mois en sont un bon exemple. Il en est de même pour les nombreuses mobilisations qui sont actuellement portées par et en faveur des groupes minorisés (on pense aux combats antiracistes, en faveur des LGBTQIA+, etc.). Ici encore, c’est l’occasion pour ces jeunes (militant·es ou non) de questionner un modèle de société dominant et proposer d’autres codes porteurs d’inclusion.
Enfin, face à ce manque de reconnaissance institutionnelle, de plus en plus de jeunes engagé·es se tournent vers la désobéissance civile non-violente.
L’information, l’expression et l’action démocratique se fait en grande partie via l’intermédiaire des réseaux sociaux qui sont un relais formidable pour l’action militante car ils fournissent un accès plus direct à une certaine forme d’information, à des associations plus éloignées et/ou à des évènements citoyens. En revanche, ils ont leurs faiblesses : bulles informationnelles algorithmées[8], informations simplifiées et jouant sur les émotions (l’indignation en premier lieu) et parfois, la désinformation, etc. Cela risque de renforcer les clivages entre les groupes et réduire les possibilités de dialogue politique et sociétal. Ce à quoi s’ajoute le sentiment « d’action », par un « like » ou un partage de « stories » qui peut donner le sentiment et la bonne conscience d’être investi collectivement et virtuellement dans une cause alors qu’il s’agit plus d’un lien social froid et désincarné.En outre, nous constatons sur le terrain que les jeunes engagé·es vont avoir tendance à suivre un « fil rouge idéologique » mais dans une logique de réseaux informels. Autrement dit, les jeunes citoyen·nes engagé·es vont mettre en place une sorte d’engagement « à la carte », allant de structure en structure ou de projets en projets, sur une courte durée et ensuite poursuivre leur chemin de militance. C’est donc un réel défi pour les associations et ONG militantes qui ne peuvent plus tabler sur une fidélisation de ses publics de volontaires, comme c’était encore le cas il y a une dizaine d’années.
Donner de la voix
Alors, comment renforcer l’agentivité des jeunes qui n’y croient plus ? Comment encourager l’action militante et lui donner plus de place structurellement ?
Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, il est évident que l’institution scolaire représente un levier de première ligne pour former à l’engagement citoyen. Elle est le lieu privilégié pour faire véhiculer l’information et permettre la socialisation politique et citoyenne, apprendre la culture du débat, du compromis, de la participation et de l’éducation à l’esprit critique, condition sine qua non de la démocratie. Toutefois, nous dit Bruno Derbaix, « plutôt que de « dire » la citoyenneté, il faut avant tout la mettre en œuvre pour pleinement la vivre, entre les murs de l’école et véritablement l’intégrer dans le fonctionnement même du monde scolaire. ». Autrement dit, l’école doit pouvoir questionner son organisation en profondeur. Elle nécessite de plus de moyens pour porter les valeurs et mécanismes citoyens au cœur de sa structure et proposer des enseignements à la hauteur des défis futurs.
Aussi, nous nous devons de garantir des espaces collectifs formalisés d’investissement citoyen et/ou capables de structurer les dynamiques et nouveaux récits portés par notre jeunesse. Les jeunes doivent pouvoir se rencontrer et créer ensemble, dans toute sa diversité. Mais la rencontre doit aussi pouvoir se faire dans l’intergénérationnel. L’instabilité actuellement vécue par le tissus associatif, le monde de la culture et le secteur jeunesse ne plaide pas dans le sens les fragilises dans leur position d’acteurs démocratiques. Enfin, nous nous devons de leur offrir une place dans les instances officielles de décision.
En tant que société, nous devons donc considérer ce problème à la hauteur de sa gravité : une société qui ne prend pas soin de sa jeunesse est une société malade et les chiffres concernant la santé mentale des jeunes belges vont dans ce sens. Il est temps que nous fassions confiance à nos jeunes, que nous leur redonnions leur juste place en tant que citoyen·nes à part entière en leur donnant l’occasion de reprendre le pouvoir à travers de nouveaux récits de société. N’oublions pas que la démocratie de demain se joue avec les adolescent·es d’aujourd’hui. L’enjeu est donc de taille.
Laura Didier.
[1] There génération Z – ou Gen Z dans la presse -, souvent appelée les zoomers, regroupe les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, généralement entre 1997 et 2012.
[2] RTBF.BE – Déclic. Le Tournant (Podcast). Pourquoi la santé mentale des ados ne cesse de se dégrade…, 25 nov.2025.
[3] Comment osez-vous ! Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos mots vides. […] Les gens souffrent. Les gens meurent. L’entièreté des écosystèmes sont en train de s’effondrer […] et tout ce dont vous pouvez parler, c’est d’argent et de contes de fées à propos d’une éternelle croissance économique. Comment osez-vous ! Discours de Greta Thunberg, Sommet de l’ONU sur le climat, New York, 23 septembre 2019.
[4]Ces jeunes se sont mobilisés grâce, notamment, aux réseaux sociaux afin de dénoncer l’insécurité, le manque de perspectives et de prise en compte de leurs besoins par celles et ceux qui les gouvernent. France 24, GenZ : 2025, l’année où la jeunesse mondiale a voulu tout changer, 27/12/2025.
[5] Il est important de préciser que nous entendons comme « engagement politique », d’une part, le militantisme (l’investissement dans des partis politiques, syndicats, associations), et toute autre forme d’action collective et/ou individuelle (consommation engagée, manifestations, dénonciation, etc.).
[6] Terme utilisé par Jean Massiet, vulgarisateur politique, pour désigner les crises successives qui sont apparues ces vingt dernières années. Dans : Imagine. Demain le monde, entretien « Les jeunes protestent, dans la rue comme dans les urnes », hiver 2026.
[7] Un récent sondage réalisé par YouGov révèle que 57% des jeunes européen·ne·s issus de 7 pays (Allemagne, France, Espagne, Italie, Grèce, Pologne et Royaume-Uni) considèrent la démocratie comme la meilleure forme de gouvernement. 21% des sondé·e·s envisagent, dans certaines circonstances, la possibilité d’une forme de gouvernement autoritaire, tenu, par exemple, par un leader fort. Les conclusions de cette enquête menée auprès de plus de 6 700 jeunes de 16 à 26 ans s’alignent sur celles d’études similaires menées récemment en Europe.
[8] La promotion de contenus personnalisés sur les médias sociaux peut enfermer les citoyens dans des bulles informationnelles, nuisant ainsi à leur capacité à se forger une opinion (vision du monde rétrécie).

