En temps de guerre, l’art s’impose souvent comme un moyen d’expression essentiel, capable de témoigner du réel. Parmi ses multiples formes, l’une se distingue par son caractère éphémère, marquée par sa dimension contestataire : « le street art ». Dès lors, dans quelle mesure peut-il constituer un levier de résistance face à la concentration des industries culturelles portée par des logiques financières et idéologiques ?

Crédit : Janis de Man (2023).
Le pouvoir de l’art visuel dans l’histoire
Dans les contextes de répression ou de crises systémiques, l’art visuel dépasse la simple dimension esthétique pour devenir un langage à part entière. Qu’il s’agisse d’une peinture, d’une photographie ou d’une fresque murale visible dans l’espace public, ces productions visuelles reflètent, questionnent et témoignent de l’époque dans laquelle celles-ci s’inscrivent.
Parmi les représentations visuelles devenues des symboles majeurs de la violence en temps de guerre, le tableau de Guernica de Pablo Picasso témoigne du bombardement de la ville basque et de son impact sur la population civile en 1937. De 1961 à 1989, les fresques et graffitis apparus sur le mur de Berlin se sont imposés comme des supports d’expression politique et de symbole de division idéologique entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. En Irlande du Nord, les Peace Walls de Belfast, construits à la fin des années 60 et qui séparaient les quartiers catholiques et protestants durant le conflit nord-irlandais, ont d’abord permis de matérialiser la division territoriale avant de devenir progressivement un espace symbolique couvert de fresques, dépassant le cadre du conflit nord-irlandais.
À l’inverse, l’art visuel a aussi servi d’instrument de propagande et de transmission idéologique. Durant la Seconde Guerre mondiale, le régime nazi a utilisé l’image comme arme pour influencer les masses. Affiches, films et photographies, diffusés notamment via le ministère de la Propagande dirigé par Joseph Goebbels, ont contribué à la construction d’un imaginaire idéologique et identitaire. Aujourd’hui, cette ambivalence persiste : certaines œuvres, même historiques, dépassent le devoir de mémoire pour servir des objectifs politiques, parfois même économiques, questionnant leur sens initial.
Les murs comme support d’expression
Né dans la rue, le street art s’est développé en marge des institutions culturelles, au contact direct des réalités sociales et politiques. Longtemps perçu comme illégal, il s’est progressivement imposé comme une forme d’expression artistique à part entière.
Sans remonter aux formes les plus anciennes d’inscriptions murales, le street art est ici abordé dans sa dimension contemporaine et sociale. Ses premières formes structurées apparaissent à la fin des années 1960 aux États-Unis, notamment à New York et en Philadelphie, avec le mouvement du graffiti writing, qui consistait à apposer sa signature dans l’espace public comme acte de marquage territorial.
“ Si ces premières formes relevaient surtout de l’affirmation identitaire dans l’espace public, le street art va progressivement s’inscrire dans des dynamiques plus larges et prendre une dimension plutôt sociale, voire politique[1] ".
Une étude publiée en 2024 dans le E-Journal of Cultural Studies, revue de l’Université Udayana (Indonésie), montre que le street art se situe à la croisée de l’art, des mouvements sociaux et des dynamiques identitaires. Souvent réalisé sans autorisation, il bénéficie d’une visibilité immédiate, le rendant accessible à toutes et tous. Le travail du street artist britannique Banksy en est un parfait exemple : à travers ses œuvres éphémères, il illustre cette continuité entre art, société et espace urbain, suscitant une prise de conscience et un regard critique sur les rapports de pouvoir.
Le street art comme espace de mémoire et de contre-pouvoir
Avec Flower Thrower, œuvre réalisée au début des années 2000 sur le mur de séparation israélo-palestinien à Bethléem, en Cisjordanie, Banksy détourne l’image de la violence en remplaçant un projectile par un bouquet de fleurs, questionnant l’absurdité de la violence exercée sur la population palestinienne. Cette œuvre a contribué à redonner de la visibilité aux conséquences humaines de l’apartheid subi par les populations locales, tout en élargissant le regard, au-delà du contexte local, sur les réalités liées à l’occupation. Le street art devient ainsi un vecteur de sensibilisation capable de provoquer une réaction immédiate.
Cette fonction de sensibilisation ne se limite pas uniquement à ce contexte. Dans d’autres territoires marqués par les conflits, le street art a progressivement évolué, passant d’un marqueur de division à un support de mémoire collective. À Belfast, les fresques réalisées durant les Troubles en Irlande du Nord (1960-1990) en sont un exemple marquant. Autrefois symboles de division, elles sont aujourd’hui devenues des repères historiques qui, notamment grâce au tourisme mémoriel, participent à la transmission de la mémoire collective et à la sensibilisation aux réalités humaines de la guerre, bien au-delà de leur contexte nord-irlandais.
De nouvelles fresques continuent d’apparaître, faisant écho à des luttes contemporaines, du mouvement Black Lives Matter aux crises climatiques et humanitaires, jusqu’aux conflits en cours, notamment au Soudan, au Congo et à Gaza. Lieu hautement symbolique, les murs de Belfast témoignent aujourd’hui de la convergence des revendications contemporaines, comme pour rappeler que les murs portent des récits.
Des œuvres visuelles aux livres : À qui profite la culture ?
La popularité croissante du street art s’accompagne d’une transformation en produit culturel rentable. L’exemple de Banksy est révélateur : son œuvre « Girl with Balloon », partiellement autodétruite lors d’une vente en 2018 puis revendue pour plus de 20 millions de dollars en 2021, illustre comment une création contestataire peut devenir un objet spéculatif. Et ce phénomène, s’observe également dans l’ensemble des industries culturelles européennes.
À cet égard, le secteur de l’édition connaît lui aussi une concentration inquiétante. Le rachat du groupe Lagardère, propriétaire notamment d’Hachette Livre, par Vivendi – deux groupes français du secteur des médias et de l’édition – sous l’influence de l’homme d’affaires Vincent Bolloré, illustre cette recomposition de l’industrie éditoriale. À travers Hachette Livre, qui regroupe plus de 200 maisons d’édition dans le monde, cette concentration entre les mains d’un même groupe renforce son influence sur la production, la diffusion et la visibilité des contenus culturels, soulevant la question du pluralisme éditorial.
Cette concentration alimente des inquiétudes croissantes chez de nombreux·ses acteur·ices du secteur, tel·les que les librairies indépendantes, les auteurs·rices, artistes et les professionnel·les des médias, confronté·es à une pression accrue de rentabilité et, selon certain·nes observateur·ices, à des risques d’uniformisation des contenus ou de formes indirectes de censure. Lorsque la production culturelle se concentre entre les mains d’un nombre restreint d’acteur·ices, une question primordiale se pose : quel impact peut avoir le capitalisme culturel sur nos démocraties ?
Face à ce danger, des leviers existent : soutenir, financièrement ou par la valorisation de leur travail, les acteur·ices ou projets culturels indépendants (bibliothèques, librairies, artistes et auteurs indépendants) constitue un engagement citoyen concret qui contribue à préserver la diversité éditoriale et artistique, mais aussi la liberté d’opinion. Le soutien aux institutions culturelles publiques, souvent dépendantes de subsides, représente également un enjeu politique et démocratique majeur, directement lié aux choix électoraux et aux orientations des partis en matière de production culturelle. Après tout, voter c’est aussi choisir !
À l’heure où l’information circule plus vite que jamais, la numérisation de la culture, du street art et de l’édition, transforme profondément la circulation et la réception des œuvres. Développer un regard critique reste essentiel : ces contenus peuvent autant éclairer le réel qu’influencer nos récits. Comme le rappelle l’artiste et activiste Cesar A. Cruz, dans une citation reprise par Banksy : « L’art doit réconforter les perturbés et perturber les confortables. » Un principe qui s’exprime autant sur les murs de nos villes que dans les livres.
Déborah Lozano.
- Lien pour trouver toutes les librairies indépendantes en fédération Wallonie-Bruxelles : https://www.leslibrairiesindependantes.be/
[1] Cesar A. Cruz, poète et militant des droits humains. Citation inspirée d’une formule plus ancienne attribuée au journaliste Finley Peter Dunne, puis reprise dans le champ artistique contemporain et popularisée notamment par Banksy

