Arrivé deuxième au premier tour, Lula a réussi une remontée historique face à Flávio Bolsonaro. Mobilisation citoyenne, campagnes numériques et souveraineté nationale : les ressorts d’une victoire qui ne met pourtant pas fin au bolsonarisme.
Le 25 octobre 2026, Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu à la présidence du Brésil avec 51,79 % des voix face à Flávio Bolsonaro. Un résultat historique : pour la première fois depuis le retour des élections présidentielles démocratiques en 1989, le candidat arrivé deuxième au premier tour a remporté le scrutin. Alors que les nouvelles droites radicales progressent dans une grande partie de l’Amérique latine, cette victoire apparaît comme un contrepied inattendu. Pourtant, elle ne signifie ni la fin du bolsonarisme ni la disparition des fractures qui traversent la société brésilienne. Comment Lula a-t-il inversé le rapport de force en trois semaines ? Pourquoi le bolsonarisme conserve-t-il une telle influence malgré les progrès sociaux du gouvernement ? Et quelles marges de manœuvre Lula aura-t-il pour gouverner un pays profondément divisé ?

Crédit : LuKas Souza – Unsplash
Le Brésil à l’épreuve d’une élection historique
Quatre ans après son retour au pouvoir, Lula abordait l’élection présidentielle de 2026 dans un contexte politique difficile. Malgré des avancées sociales majeures, notamment la baisse de la pauvreté (de 31,6 % en 2022 à 23,1 % en 2024), du chômage (de 7,9 % fin 2022 à 5,4 % au deuxième trimestre 2026) et la sortie du Brésil de la Carte de la faim de l’ONU en 2025, pour la deuxième fois après y être retourné sous Jair Bolsonaro, son gouvernement faisait face à un mécontentement persistant lié au coût de la vie, à l’endettement des ménages et à l’insécurité. Ce paradoxe révèle les limites d’un bilan économique favorable lorsqu’il ne se traduit pas par une amélioration suffisamment perceptible du quotidien. Ces frustrations ont offert un terrain favorable à l’opposition.
Face à lui, Flávio Bolsonaro, sénateur et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, condamné pour sa tentative de coup d’État après sa défaite de 2022, était parvenu à rassembler une grande partie de la droite autour de sa candidature. Se présentant comme une alternative au Parti des travailleurs (PT), il a capitalisé sur l’usure du pouvoir et les frustrations d’une partie de l’électorat.
Le premier tour, organisé le 4 octobre, a déjoué les attentes. Alors que plusieurs sondages plaçaient Lula en tête, Flávio Bolsonaro est arrivé premier avec 47,03 % des suffrages, contre 45,16 % pour le président sortant. Cet écart de près de 2,2 millions de voix révélait la capacité du bolsonarisme à mobiliser bien au-delà de son noyau électoral. Pour Lula, l’entre-deux-tours s’annonçait donc décisif : il lui fallait non seulement convaincre les électeur·rices des autres candidatures, toutes de droite, mais aussi remobiliser une partie de l’électorat populaire.
Les ressorts de la remontée de Lula
En seulement trois semaines, Lula est parvenu à inverser un rapport de force qui semblait favorable à son adversaire. L’un des principaux changements a été l’importance accordée aux réseaux sociaux, un terrain sur lequel la gauche brésilienne accusait un retard face au bolsonarisme. Sous l’impulsion d’André Janones, député du Minas Gerais, la campagne s’est transformée en une vaste opération de mobilisation numérique. Un réseau WhatsApp baptisé Exército do Lula (« Armée de Lula ») revendiquant plus de dix millions de personnes, et a diffusé messages, vidéos et appels au vote, notamment auprès des jeunes de 16 et 17 ans, pour qui le vote est facultatif.
L’objectif était avant tout de mobiliser les électeur·rices absent·es au premier tour. Mais cette dynamique ne s’est pas limitée aux initiatives du Parti des travailleurs : dès l’annonce des premiers résultats, des jeunes ont spontanément organisé des rassemblements dans plusieurs grandes villes, avant d’être rejoints par les structures partisanes. Cette mobilisation citoyenne s’est accompagnée d’un important travail de terrain, notamment auprès des femmes et des personnes âgées de plus de 70 ans. La participation est ainsi passée de 78,9 % à 80,8 %, soit près de trois millions de votant·es supplémentaires. Lula a gagné 10,4 millions de voix entre les deux tours, contre 3,7 millions pour Flávio Bolsonaro. Mais cette remontée ne s’est pas limitée aux bastions historiques de la gauche dans le Nordeste : près de 4,8 millions des voix supplémentaires de Lula provenaient du Sudeste, où il est parvenu à réduire l’avance de la droite et même à renverser le résultat dans l’État stratégique du Minas Gerais.
Parallèlement, Lula a renforcé son offensive sociale en combinant mesures immédiates et engagements électoraux. Son gouvernement a notamment augmenté de 15 % les prestations de la Bolsa Família, et lancé une nouvelle phase du programme Desenrola pour faciliter la renégociation des dettes. Il a également mis en avant la réforme du temps de travail, adoptée pendant l’entre-deux-tours, ainsi que de nouvelles protections économiques pour les femmes victimes de violences conjugales. Ces initiatives ont replacé le pouvoir d’achat et les conditions de vie au cœur de la campagne.
Enfin, les ingérences de Donald Trump ont pu jouer en faveur de Lula en réveillant un sentiment de fierté nationale. Les droits de douane américains ont nourri les tensions avec Washington et permis au président sortant de se présenter comme le défenseur de la souveraineté brésilienne, face à un adversaire politiquement proche de Trump. Parallèlement, le camp de Lula a dénoncé un traitement algorithmique favorable aux contenus bolsonaristes par Meta. Cette dimension patriotique a pu contribuer à mobiliser au-delà de l’électorat traditionnel de gauche.
Une victoire qui ne signifie pas la défaite du bolsonarisme
Si la réélection de Lula constitue une victoire importante pour la gauche brésilienne, elle ne doit pas masquer la persistance d’un pays profondément polarisé. Avec 48,21 % des suffrages, soit près de 60 millions de voix, Flávio Bolsonaro confirme la puissance électorale de la droite radicale. Mais ce résultat ne traduit pas nécessairement une adhésion uniforme au bolsonarisme. Selon une enquête Datafolha, 31 % de ses électeur·rices invoquaient le rejet de Lula, du Parti des travailleurs (PT) ou de la gauche parmi leurs motivations. Le bolsonarisme bénéficie ainsi autant d’un socle idéologique durable que du mécontentement envers le pouvoir, ce qui contribue à expliquer sa résistance malgré la condamnation de Jair Bolsonaro.
Cette influence se traduit également dans les institutions. Le Parti libéral (PL) de Bolsonaro est devenu la première force au Congrès, avec 121 sièges sur 513 à la Chambre des députés et 29 sur 81 au Sénat. À l’échelle régionale, le PL a remporté six gouvernorats, tandis que les partis de droite PL, PP et Republicanos dirigeront 14 États représentant 64 % de la population. Ces résultats montrent que le bolsonarisme dépasse désormais la seule figure de Jair Bolsonaro : il dispose d’un ancrage institutionnel et territorial durable. Cette implantation permettra à la droite de peser sur les orientations politiques du pays, même sans contrôler la présidence. Lula devra ainsi négocier avec un Congrès conservateur, notamment avec les partis du centre droit ‘centrão’, au risque de voir ses réformes freinées.
La contestation du scrutin illustre aussi la persistance des tensions démocratiques. Flávio Bolsonaro a d’abord refusé sa défaite, contestant la décision du juge Cristiano Zanin de prolonger le vote de deux heures en raison de perturbations des transports publics, alors que son propre camp avait demandé une mesure similaire face aux intempéries. Une attitude rappelant celle de son père après sa défaite en 2022. Toutefois, le Tribunal supérieur électoral (TSE) a confirmé la régularité du scrutin et, dès le lendemain, le PL a reconnu la victoire de Lula, malgré les accusations maintenues par son candidat.
La gauche a donc remporté la présidence, mais pas la bataille politique dans son ensemble. Le défi de Lula sera désormais de transformer cette victoire électorale en capacité réelle de gouverner, tout en répondant aux fractures sociales et politiques qui continuent d’alimenter le bolsonarisme.
Quels défis pour le Brésil et quelles conséquences internationales ?
Sur le plan intérieur, Lula devra poursuivre plusieurs priorités sociales et économiques : améliorer l’accès à la santé et à l’éducation, renforcer la lutte contre le crime organisé et soutenir la réindustrialisation du pays. Il devra également assurer la mise en œuvre de la réforme du temps de travail, adoptée en octobre 2026, qui prévoit le passage progressif à la semaine de 40 heures. Ces ambitions se heurteront toutefois aux contraintes budgétaires et aux résistances d’un Congrès conservateur.
L’environnement constituera un autre défi majeur. Depuis 2023, Lula a renforcé la lutte contre la déforestation en Amazonie, qui a baissé de 71 % entre 2022 et 2026. Son gouvernement a toutefois autorisé de nouveaux forages pétroliers au large de l’embouchure de l’Amazone, malgré les inquiétudes environnementales. Le poids du lobby agro-industriel au Congrès, qui défend notamment l’assouplissement des règles environnementales, complique également ses ambitions de protection de la biodiversité.
Sur le plan international, la victoire de Lula dépasse le seul cadre brésilien : elle oppose deux visions de la place de l’Amérique latine dans les relations internationales. Face à la doctrine « Donroe » de Donald Trump, qui vise à réaffirmer l’influence étasunienne sur le continent, et au Bouclier des Amériques, coalition sécuritaire réunissant principalement des gouvernements conservateurs, Lula défend une diplomatie plus autonome, fondée sur le multilatéralisme et la coopération Sud-Sud. Sa réélection constitue ainsi un contrepoids à la progression des droites radicales et à l’alignement régional sur Washington, sans pour autant exclure une coopération pragmatique avec les États-Unis.
Enfin, les relations avec l’Union européenne, notamment autour de l’accord UE-Mercosur, resteront un enjeu majeur. Un partenariat véritablement équilibré devra accorder davantage de place aux critères sociaux et environnementaux, en garantissant notamment le respect des droits des travailleur·euses, la protection des écosystèmes et des engagements contraignants contre la déforestation.
Une victoire historique, porteuse d’espoir
La réélection de Lula rappelle que la progression de l’extrême droite en Amérique latine et dans le monde n’est pas une fatalité. Dans un contexte régional marqué par la montée des droites radicales, cette victoire constitue un signal d’espoir pour les forces progressistes et souligne l’importance de la mobilisation citoyenne.
Mais les progrès sociaux ne suffisent pas, à eux seuls, à contenir l’extrême droite. Cette victoire souligne aussi la nécessité de répondre aux inquiétudes quotidiennes, de reconstruire une mobilisation populaire et de défendre une vision crédible de la souveraineté nationale.
Lula a renversé le rapport de force en trois semaines. Mais battre le bolsonarisme dans les urnes ne suffit pas à en combattre les causes profondes. Ce qui s’est passé au Brésil nous invite à nous interroger sur les mécanismes qui favorisent la progression de l’extrême droite en Europe. Comprendre ces dynamiques à l’échelle internationale permet de porter un regard critique sur nos propres réalités démocratiques et d’identifier les leviers d’action dont disposent les citoyen·nes pour y faire face.
Thomas Aubineau



