Conflit à l’ouest de la RD Congo, comment briser le silence sur cette crise oubliée ? 

Depuis 2022, le conflit qui a éclaté à l’ouest de la RD Congo a des conséquences humanitaires désastreuses. Pourtant, cette crise reste largement invisibilisée. Nous tenterons d’en éclairer la complexité afin de briser l’indifférence qu’elle suscite.  

© Colin Delfosse.

Caractérisé par la complexité de ses causes, de ses motivations et de ses revendications multiples, le mouvement des miliciens Mobondo menace gravement la paix à l’Ouest de la République Démocratique du Congo (RD Congo). Bien que cette crise entraîne des conséquences humanitaires dévastatrices, elle demeure largement absente du débat public, des agendas diplomatiques et de la scène médiatique. Noyée dans des décennies de violence chronique qui gangrène l’est du pays riche en minerais, cette crise se propage dans la plus grande indifférence. 

Pourtant, ni la complexité d’un conflit, ni les intérêts économiques qui y sont liés, ne devraient constituer un obstacle à l’action. En tant que citoyens solidaires et responsables, nous avons toutes et tous le devoir d’agir pour sortir ce conflit de l’ombre. Au niveau belge, les diasporas peuvent jouer un rôle essentiel pour porter la voix des populations locales. Cela requiert avant tout de s’informer sur ce conflit oublié, dont nous tenterons ici d’éclairer les causes et de proposer des pistes de d’action. 

Un conflit complexe aux conséquences humanitaires dévastatrices 

Né d’un différend foncier entre les communautés Téké et Yaka, le conflit qui sévit à l’Ouest de la RD Congo révèle des tensions économiques, foncières et politiques bien plus profondes.  

Depuis qu’il a éclaté dans la province du Mai-Ndombe en 2022, il s’est rapidement propagé dans d’autres provinces : la ville-province de Kinshasa, le Kwilu, le Kwango et le Kongo Central. Aux portes de la capitale, ce conflit entraîne une violence généralisée à l’encontre des populations civiles, régulièrement ciblées par des attaques menées par les miliciens Mobondo, un mouvement pluriforme qui recourt à la violence et à des pratiques fétichistes pour porter des revendications sociales, économiques et communautaires. Récemment, une attaque par les miliciens Mobdondos dans le village de Nkana au Mai-Ndombe a provoqué la mort d’au moins 22 civils et de nombreux blessés, dans le cadre de tensions intercommunautaires croissantes. En janvier dernier, c’est un citoyen belge qui y perdait la vie

Les conséquences humanitaires sont dramatiques : plus de 5 000 mort.es, près de 300 000 personnes déplacées, des centaines de villages incendiés et une insécurité alimentaire croissante dans une région agricole pourtant fertile. Dans le territoire de Kwamouth au Mai-Ndombe, une personne sur deux ne dispose pas d’un accès suffisant à la nourriture. Environ 80 % des terres arables sont devenues inaccessibles, entraînant une hausse drastique des prix des denrées de base. 

L’accès aux soins de santé et à l’éducation est lui aussi entravé par la menace des Mobondos. De nombreux centres de santé et écoles ont été fermés ou détruits. Près de 30 % des enfants sont aujourd’hui exclus du système scolaire. La crise a provoqué une rupture des stocks de médicaments, une pénurie de personnel médical et une recrudescence des épidémies telles que la rougeole, le choléra et le mpox.  

Les causes profondes du conflit et de sa propagation 

Bien que le conflit ait été déclenché par la majoration de taxes coutumières imposées par certains chefs Téké aux agriculteurs Yaka, il est enraciné dans des fractures locales bien plus profondes. Il est le résultat de décennies de tensions économiques, foncières et politiques, aggravées par l’absence de l’autorité de l’État, incapable de garantir la sécurité et la protection des civil·es. 

D’ailleurs, lorsque les Forces armées congolaises (FARDC) sont présentes, elles sont régulièrement accusées d’extorsions, de violences, de viols et de corruption. Cette défaillance de l’État a facilité les transactions foncières illégales et l’accaparement des terres par certaines élites, au détriment de populations locales qui manquent cruellement de perspectives socio-économiques.    

Profitant de ces injustices et de l’absence de l’Etat, le mouvement Mobondo prend rapidement de l’ampleur. Sa composition est plurielle et multiforme, avec une organisation à la fois hiérarchisée et décentralisée. On peut toutefois distinguer deux variantes principales : 

  • Le « Mobondo originel », qui vise l’appropriation des terres Téké par la communauté Yaka sur le plateau de Batéké.    
  • Le « Mobondo Kuluna », qui s’apparente davantage à du grand banditisme, motivé principalement par l’appât du gain en l’absence d’alternatives économiques.    

Une crise largement invisibilisée 

La complexité de la crise Mobondo contribue sans doute à son invisibilisation médiatique et politique. Comme l’explique le chercheur V. Hawkins, un conflit complexe peine à capter l’attention lorsqu’il ne peut être présenté de manière claire, simple et manichéenne, avec les « bons » d’un côté, et les « méchants » de l’autre. 

À cette difficulté s’ajoute la lassitude face aux guerres dévastatrices que connaît la RD Congo depuis des décennies. Selon plusieurs estimations, elles ont provoqué la mort de près de six millions de personnes depuis 1998. Malgré ces chiffres alarmants, la communauté internationale se désintéresse largement de la situation. Le peu d’attention qui y est accordé se concentre sur le conflit à l’est du pays, région stratégique en raison de ses richesses minières, dont dépendent de nombreux intérêts internationaux. La crise qui gangrène l’Ouest du pays demeure quant à elle largement ignorée. 

Pourtant, alors que la population belge a la pleine capacité de se forger un avis critique et d’activer des leviers d’action, nous ne pouvons pas nous résigner à agir uniquement lorsque nos intérêts économiques ou politiques sont menacés. En tant qu’êtres humains interconnectés, nous avons une responsabilité collective de promouvoir la paix et le respect des droits humains. Notre devoir de solidarité découle de notre humanité partagée et ne peut être conditionné par des intérêts particuliers.  

Agir pour une paix durable 

Nous avons toutes et tous un rôle à jouer ! Sur le terrain, la société civile pallie les défaillances institutionnelles pour venir en aide aux victimes. De nombreux civils accueillent les personnes déplacées, partagent leurs maigres ressources et participent à des dialogues communautaires visant à restaurer la paix. 

Il est essentiel de soutenir ces initiatives citoyennes. Les victimes, les auteur·es et les communautés locales sont les mieux placées pour comprendre les causes profondes du conflit et évaluer la pertinence des solutions proposées. Une paix durable ne peut être envisagée sans leur participation active.  

Une responsabilité partagée 

Mais ici aussi, en Belgique, la société civile peut jouer un rôle essentiel. 

L’Europe bénéficie depuis des décennies des richesses minières de la RD Congo. Elle ne peut continuer à en tirer profit en fermant les yeux sur les catastrophes humanitaires qui s’y déroulent. En Belgique particulièrement, nous portons une responsabilité historique et morale envers les populations congolaises. Nous avons le pouvoir et le devoir d’agir pour sortir ce conflit de l’ombre et l’indifférence.  

C’est dans cette optique que Caritas International et Justice & Paix ont lancé la campagne « Le Poids du Silence », articulée autour de trois axes principaux : accroître la visibilité de la crise ; en comprendre les causes, les conséquences et les pistes de sortie ; et sensibiliser les responsables politiques. 

Briser le silence est le premier pas pour mobiliser les consciences et plaider en faveur d’une paix durable. S’informer et partager, c’est déjà agir : c’est donner de la visibilité, faire entendre la voix de celles et ceux qui ne le peuvent pas et rompre l’indifférence. 

Pour en savoir plus sur le conflit, vous pouvez lire le rapport rédigé par nos partenaires de la Commission Justice et Paix de Kinshasa et le centre de recherche IPIS afin d’éclairer les causes, les conséquences et les pistes de solution pour sortir de la crise des Mobondos.  

Par ailleurs, il est essentiel d’inscrire la crise des Mobondos à l’agenda des dialogues bilatéraux et européens avec le gouvernement congolais pour que les moyens nécessaires à la résolution de ce conflit soient mis à disposition. Chacun.e à son échelle, nous pouvons sensibiliser les donateurs potentiels et interpeller les responsables politiques pour qu’ils agissent tant sur le plan diplomatique que pour garantir les financements nécessaires à l’aide humanitaire et à la coopération internationale. 

Les diasporas présentes en Belgique constituent à cet égard un relais indispensable. Leur double ancrage (proximité avec les décideur·euse·s politiques européen·nes et lien étroit avec les réalités du terrain) leur confère une légitimité et une crédibilité particulières pour porter un plaidoyer efficace.

Graziella Fourez.

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