Le slacktivisme : révolution numérique ou mobilisation de canapé ?

L’activisme en ligne est souvent considéré comme peu important ou peu impactant. Il donne bonne conscience, mais signer une pétition en ligne ou liker une page sur Facebook ne changera pas fondamentalement le monde. Et pourtant, l’ère du numérique a bouleversé l’accès à l’information et les pratiques militantes se réinventent au prisme du digital. Aujourd’hui, les réseaux sociaux et les outils digitaux animent les luttes et servent à organiser de larges mouvements de solidarité. Le slacktivisme constitue-t-il une alternative durable à l’engagement de terrain ?

Un essai de définition

Le slacktivisme est un mot-valise issu des termes slacker (« paresseux ») et activism (« militantisme ») et désigne l’engagement citoyen en ligne [1]. Celui-ci s’est développé avec l’ère d’Internet et du numérique, où il devient facile de liker, partager ou retweeter à toute heure de la journée. Les réseaux sociaux s’invitent dans les pratiques militantes, et les deux semblent devenir indissociables. Et c’est bien là tout le paradoxe du slacktivisme : l’inaction.

Le mot slacktivisme renferme une dimension péjorative liée à son étymologie qui sous-entend un « militantisme paresseux ». Ce sont souvent des « actions de masse » faciles et rapides à exécuter qui consistent, par exemple, à modifier sa photo de profil en un carré noir pour dénoncer les violences faites aux femmes. Ainsi, récemment, le #blacklivesmatter est apparu sur nos écrans suite à la mort de George Floyd aux États-Unis et a provoqué une mobilisation intense à la fois dans les rues et sur les réseaux sociaux.

Un activisme de salon ?

Le slacktivisme n’est-il pas, malgré tout, une manière de s’engager ? C’est ce que suggère une étude de 2015 [2]. Celle-ci démontre l’effet démultiplicateur des messages. L’activisme virtuel offre une large visibilité et contribue à la sensibilisation. Les slogans accrocheurs des campagnes digitales suscitent un vif intérêt et sont un facteur de cohésion, autant que les mobilisations de rue. Les réseaux sociaux ont, par exemple, joué un grand rôle dans le Printemps Arabe. Ils ont accentué la diffusion et la propagation du mouvement.

Les réseaux sociaux permettent aussi de diffuser des idées simples auprès d’un public extrêmement large et d’une manière ludique. La vulgarisation est le maître mot dans la rédaction des publications. Elle rend accessible à tout·e·s un contenu ou des concepts qui peuvent apparaître comme distants ou abstraits. De nombreux comptes ont un objectif de sensibilisation. Ces profils, qui sont souvent ceux d’organisations (mais aussi d’individus) proposent des explications et une déconstruction de diverses problématiques. Et Instagram, la plateforme cousine de Facebook qui compte plus d’un milliard d’aboné·e·s, se révèle être une tribune de choix pour un nombre grandissant de cyberactivistes. Le hashtag #climatechange par exemple, comptait 3 545 013 publications en février 2020.

Ces campagnes sur les réseaux sociaux mobilisent une plus grande part de la population et donnent la possibilité de rejoindre les citoyen·ne·s là où ils/elles sont, dans leur quotidien. Il arrive que ces personnes, une fois sensibilisées, soient convaincues par la cause et poursuivent leur engagement citoyen dans la sphère publique. La plupart des grand·e·s militant·e·s ont commencé par de petites actions. Et la majorité des personnes qui prennent part à des actions en ligne le feraient également hors ligne. Des initiatives porteuses de changement sont régulièrement facilitées par les réseaux sociaux.

Ce militantisme peu contraignant n’est en réalité que le reflet des pratiques actuelles de l’engagement [3]. Ce dernier se caractérise par des engagements plus ponctuels plutôt que de longue durée. Cela offre la possibilité de s’engager pour plusieurs causes en même temps, sans pour autant adhérer officiellement à une communauté précise. Dans la même logique, il est très facile de se détacher de la mobilisation.

Cette pratique est devenue presque incontournable pour augmenter la portée des messages et provoquer ainsi une vague mondiale de protestations. Oui, au 21e siècle, la contestation passe aussi par les réseaux sociaux. Pourtant, ce n’est pas si facile. Pour que ce soit efficace, il faut une réelle organisation et une bonne communication (et un peu de chance pour que l’engouement prenne). Bien qu’Internet soit un puissant outil de communication, c’est à l’internaute de créer un contenu engageant et mobilisant au travers de ce canal.

L’illusion d’une réelle mobilisation englobante et engagée

Le slacktivisme est donc une manière d’apporter sa pierre à l’édifice avec un minimum d’efforts. Ce militantisme est à la portée de toutes et tous, ce qui en fait à la fois sa force, mais également se faiblesse. Ainsi, il est parfois critiquépour la faible implication qu’il nécessite et la futilité de ses actions. L’engagement est instantané, le désengagement également.

Les formes de participation sont peu contraignantes et la moindre action peut se résumer en un « clic ». S’indigner, oublier et recommencer. Tel est le mode de fonctionnement du militantisme en ligne. Mais qu’en est-il des répercussions sur le long terme ? Ces engagements éphémères éveillent les consciences mais ne suffisent pas à engendrer un changement en profondeur des habitudes de la société. Parfois, ils simplifient même radicalement des enjeux complexes. De plus, certaines personnes partagent du contenu dans l’unique objectif de se donner bonne conscience, d’être « bien vu » auprès de sa communauté.

Une des principales critiques énoncées à l’égard du slacktivisme est son manque d’inclusivité. Pour la sociologue Jen Schradie, Internet ne garantit pas une égalité des discours. Selon elle, le cybermilitantisme mettrait en avant les voix dominantes et ne serait que le reflet des fractures sociales et politiques présentes dans la société. Pour qu’une mobilisation soit réellement inclusive, elle doit sortir du cadre exclusif d’Internet et se doubler d’actions hors-ligne.

La fracture numérique mise en lumière avec la pandémie du COVID-19 est réellement présente et constitue un enjeu majeur dans l’égalité de l’accès et de l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC). Ces inégalités ne sont parfois que le reflet des inégalités socio-culturelles déjà présentes dans la société [4].

De plus, Internet est le temple de l’information et de la désinformation. Ce flux constant demande à être analysé et non pas simplement « relayé ». Le regard critique est d’autant plus important pour trier la masse d’informations et les fakes news. La mobilisation digitale militante recouvre également d’autres implications moins visibles telles que la pollution numérique [5] ou encore la protection des données privées (RGPD). L’éducation aux médias et à la technologie sont donc essentielles pour garantir une utilisation éclairée des outils numériques [6].

Un relai essentiel à la propagation d’idées

Le slacktivisme ne changera certes par le monde, mais peut y contribuer à sa manière. Son rôle fédérateur fait adhérer une communauté et rend visible les causes défendues partout dans le monde. Il a le mérite de tisser des liens entre des mobilisations éparpillées et renforcer ainsi la convergence des luttes indispensables pour bouleverser les systèmes mis en place [7].

L’effet « boule de neige » accordé au slacktivisme est non négligeable. Certes, le monde ne se révolutionnera pas par le cybermilitantisme, mais il remplit son contrat afin d’attirer l’attention, informer, sensibiliser et conscientiser une large part de la population. La mobilisation numérique permet d’interagir plus facilement avec un grand nombre de personnes à large échelle. Et la volonté d’agir est bien présente.

Évidemment, cette mobilisation en ligne n’aurait pas de sens sans une mobilisation hors ligne ainsi qu’une interpellation réelle des politiques. Il faut puiser ses forces dans la complémentarité des approches et ne pas miser uniquement sur l’engagement en ligne. Il est nécessaire de décloisonner les mouvements « en ligne » et « hors ligne » pour enrichir les mobilisations et porter un message commun.

Sans pour autant rejeter totalement le slacktivisme, celui-ci ne remplacera jamais les mobilisations de terrain. Il a cependant le mérite de partager des opinions, de diffuser et faire perdurer les messages pour informer et rassembler de manière significative les personnes autour d’une cause commune. Dans certains cas, il donne une impulsion aux personnes qui souhaitent s’engager.

Militer depuis son canapé aurait donc tout de même des impacts. Le slacktivisme reste toujours mieux que l’inaction, mais n’a pas beaucoup d’effets concrets sur la société. L’enjeu de cette pratique réside alors dans le passage du like à l’action pour un engagement plus en profondeur envers la société. Il est essentiel de dépasser cet engagement passif pour que l’activiste paresseux d’hier devienne le militant actif de demain.

Anne-Claire Willocx.


Notes

[1Henkens A.-M., Activiste ou militant ?, analyse de l’IHOES n° 182, décembre 2017.

[2Barberá P., Wang N., Bonneau R., Jost JT., Nagler J., Tucker J., et al., The Critical Periphery in the Growth of Social Protests, PLoS ONE 10(11), 2015.

[3Justice et Paix, Quels engagements pour quelles sociétés ?, juillet 2020.

[4ACODEV, Oui au numérique en ECMS, avec un regard critique, note interne au GT ECMS, 2018.

[5Justice et Paix, Les fausses promesses du numérique, 2019.

[6Dassy B., « Militantisme et pratiques digitales alternatives  », in Démocratie, n°2, février 2019.

[7Justice et Paix, Actions citoyennes : le pouvoir de votre engagement, 2020.

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