Femmes dans les mines : comment extraire l’égalité ?

Les questions de genre sont très rarement abordées lorsqu’on évoque l’extraction des ressources naturelles, y compris les minerais. Pourtant, hommes et femmes sont affecté·e·s différemment par l’extractivisme, qu’il soit industriel ou artisanal. Et si l’on veut lutter efficacement contre les inégalités de sexes, comme prévu dans les Objectifs de Développement Durable, il est primordial de s’y attaquer. En ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Justice et Paix a choisi de parler de la vie des femmes dans l’exploitation minière artisanale en République Démocratique du Congo (RD Congo).

Un rapport différent à la mine

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les femmes sont très présentes dans et autour des zones minières. En RD Congo, elles représenteraient près de la moitié des plus de deux millions de personnes travaillant dans l’exploitation artisanale [1].
Elles jouent un rôle essentiel mais bien différent de celui des hommes et nombreuses sont victimes de discriminations. Notamment parce qu’elles ne connaissent pas assez leurs droits. Par exemple, en 2017, une enquête a révélé que seulement 40 % des femmes savaient que la RD Congo disposait d’un Code minier (contre 85 % chez les hommes). Or, ce code ne fait aucune distinction entre les sexes. Ainsi, toute personne majeure de nationalité congolaise qui détient une carte d’exploitant·e a le droit de se livrer à l’exploitation artisanale [2]. Seules les femmes enceintes sont exclues [3].

Malgré tout, rares sont celles qui disposent d’un titre de propriété ou d’un permis d’exploitation. Certaines creusent, mais les tâches qui leur sont généralement réservées sont le concassage, le lavage, le tamisage, le triage et le traitement des minerais. C’est ce qu’on appelle le « droumage ». Plusieurs raisons sont invoquées pour justifier cette répartition genrée du travail : la faiblesse présumée des femmes ou leurs menstruations qui, selon certaines superstitions, les empêcheraient d’être productives. Les tâches de celles qu’on surnomme les twangaises sont moins bien rémunérées, même lorsqu’elles exécutent les mêmes fonctions que les hommes.

Ceci s’explique, entre autres, par le fait que le prix du lavage et du triage est défini par le négociant qui est, presque toujours, un homme. De plus, peu de femmes ont accès aux instances de prises de décisions concernant leurs propres activités [4], même si cela est inscrit dans la Constitution.

Enfin, les femmes sont très fréquemment celles qui s’occupent du commerce de biens et de services qui se développe autour des mines : production d’aliments, gestion des bars, restaurants, boutiques et hôtels. Elles sont ainsi souvent confrontées à l’insolvabilité des clients ou aux refus violents de payer.

Viols et violences

Au-delà de ces aspects socio-économiques, les mines ont un impact considérable sur la vie et le corps de femmes. Et, bien que le sujet demeure tabou, les violences sexuelles sont très répandues.

Selon une étude de la Banque Mondiale, 40% des femmes qui travaillent dans l’exploitation minière artisanale à l’Est du pays feraient face à des abus sexuels et/ou se prostitueraient pour travailler ou accéder à des biens de première nécessité. Ces actes de violence ne seraient pas seulement imputables aux forces armées – régulières ou rebelles - présentes dans la région, mais également aux citoyens qui travaillent au sein des structures de pouvoir traditionnelles, locales et étatiques.

Malheureusement, les filles mineures, victimes de croyances locales, ne sont pas épargnées. Au Sud-Kivu par exemple, il est raconté qu’avoir des rapports sexuels avec une fille de moins de 15 ans vierge porterait chance aux exploitants artisanaux [5]. Elles peuvent donc, avec la complicité de leurs parents, être mariées en échange d’argent et être exposées à des rapports sexuels prématurés. De plus, l’utilisation de préservatifs étant généralement considérée comme contraire aux principes d’amour, de nombreuses filles et femmes sont porteuses de MST, du VIH/Sida et/ou sont enceintes malgré elles, le plus souvent de manière précoce.

En plus des violences sexuelles, certaines femmes subissent quotidiennement la brutalité et le chantage des hommes, sans pouvoir même envisager de faire appel aux forces de sécurité ou aux autorités locales. Lesquelles sont souvent éloignées ou se désintéressent de leur sort. La plupart des femmes ne se sentent ainsi pas en sécurité [6].

Un environnement toxique

Les conditions de travail des activités minières, tout particulièrement celles artisanales, sont connues pour être dangereuses. « Le droumage », principalement réservé aux femmes, est une des activités les plus toxiques. Il requiert en effet l’utilisation de produits chimiques tels que le cyanure et le mercure [7], souvent sans matériel de protection. En plus de l’impact direct sur la santé des femmes, ils agissent négativement sur leur santé reproductive. Elles souffrent notamment de dérèglements hormonaux, font des fausses couches et/ou leurs enfants sont parfois malformés [8]. Cela fait en plus peser sur elles des accusations superstitieuses, par exemple d’être des sorcières.

Les sites miniers artisanaux étant souvent isolés des villes et difficiles d’accès, ils ne disposent que très rarement de centres médicaux. Cela oblige les personnes malades, y compris les femmes enceintes et les enfants, à parcourir de longues distances pour être soignées.

En outre, l’eau présente sur les sites étant souvent polluée par l’exploitation minière, de l’eau potable doit être acheminée. Une nouvelle fois, ce sont souvent les femmes qui sont assignées au ravitaillement. Elles doivent ainsi parfois parcourir de longues distances à pied et transporter de lourdes charges.

Changer malgré l’attrait financier ?

En dépit de tous ces aspects négatifs, les femmes demeurent déterminées à travailler dans ce secteur qui les fait (sur)vivre [9]. Il faut dire qu’elles gagnent en moyenne six fois plus que si elles exerçaient une autre activité. Avec la diminution des terres cultivables, liée à la découverte de nouveaux gisements miniers ou à leur contamination par l’utilisation de produits chimiques, et les aléas des récoltes, l’agriculture n’est en effet plus aussi rentable qu’auparavant.

Selon certaines d’entre elles, ce revenu a eu un effet positif sur leur statut social et leur a ouvert de nouvelles voies. Toutefois, elles déclarent volontiers qu’elles sortiraient des mines si des alternatives intéressantes et durables existaient.

Dans cette analyse nous nous sommes focalisés sur l’artisanat minier en RD Congo. Mais, bien que différente sur certains aspects, la situation des femmes dans les régions où s’implantent les mines, artisanales ou industrielles, au Nord comme au Sud, présente de nombreuses ressemblances.

Au Pérou, les femmes sont aussi victimes de violences, de discriminations, voire de
criminalisations et meurtres lorsqu’elles résistent aux entreprises minières et défendent la Terre Mère (Pachamama). Cependant, certaines n’hésitent pas à proposer des alternatives à la mine.

Au Canada, des femmes dénoncent également la culture d’intimidation et les harcèlements sexuels qu’elles subissent. Une association « Me Too Mining » a d’ailleurs été créée pour permettre d’aborder ce sujet.

Comment mieux protéger les femmes ?

Pour résoudre en partie ces problèmes, il est essentiel de formaliser le secteur minier artisanal sans pénaliser les femmes, par exemple en garantissant leur présence à tous les niveaux de la production minière ainsi que l’accès aux instances de décision et à des moyens de financement. Il est également indispensable de renforcer leur autonomie en s’assurant de leur scolarisation et en leur donnant des formations adéquates sur leurs droits et les métiers de la filière. Tout ceci passe nécessairement par un renforcement des structures de l’État congolais, notamment ses services publics et son système judiciaire.

De chez nous aussi nous pouvons améliorer la vie de ces femmes. Nous, qui utilisons quotidiennement les minerais extraits (dans nos smartphones, appareils électroniques, etc.), pouvons demander aux entreprises qui les importent de vérifier leur provenance et de s’assurer qu’ils ne sont pas le produit d’atteintes graves aux personnes et à l’environnement. Une vigilance qui s’appelle le devoir de diligence.
À dire vrai, nous manquons encore cruellement d’un cadre international juridiquement contraignant [10]. Il nous faut donc exiger des décideur·se·s politiques qu’ils adoptent et mettent en œuvre des lois contraignantes. Cela peut se faire aussi bien au niveau belge, comme cela a été fait en France avec la loi sur le devoir de vigilance adoptée en 2017, mais aussi aux niveaux européen et international. Des négociations ont en effet lieu depuis 2014 au sein du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies, en vue d’adopter un instrument international juridiquement contraignant qui régirait les activités des entreprises. Concrètement, s’il aboutissait [11], un tel traité obligerait les États à s’assurer que les entreprises qui se fournissent en matières premières ne violent pas les droits humains.

Mais alors que les derniers projets de texte du traité font quelque peu référence à l’impact des activités des entreprises sur les femmes, ils ne suggèrent aucun moyen pour y remédier. Pour « Les féministes pour un traité contraignant » (Feminist for a binding treaty), un collectif de plus de 15 organisations de défense des droits des femmes, il est pourtant indispensable que la voix, les droits, les expériences et les visions des femmes soient visibles tout au long du processus de négociation de ce traité. Grâce à elles, les rapports hommes-femmes, dans les mines et ailleurs, seront peut-être moins inégaux.

Agathe Smyth.


Notes

[1Selon les données de la Banque Mondiale. Mais compte tenu de l’informalité du secteur il est très difficile d’avoir des chiffres précis.

[2Article 5 du Code minier de 2018.

[3Certaines organisations représentantes de femmes plaident pour laisser le droit aux femmes enceintes de travailler jusqu’à ce qu’elles décident de s’arrêter

[4Ce problème se retrouve d’ailleurs aussi au Nord car, selon une étude de PricewaterhouseCoopers (PwC) et de l’organisation Women in Mining de 2013, avec seulement 5% de sièges de conseil d’administration détenus par des femmes, l’industrie minière est le pire secteur pour ce qui est de la diversité des sexes.

[6Ceci concerne par exemple 71% des femmes rencontrées par la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté.

[7Près de 15 tonnes de mercure seraient utilisées annuellement dans les seules mines d’or artisanales du pays. Pour plus d’informations, voir Justice et Paix, Derrière l’écran, Septembre 2019.

[8Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, À l’autre bout de la chaîne : les femmes dans les mines artisanales en RDC  », août 2016.

[9Au Sud Kivu par exemple, 72% des femmes sondées lors d’une enquête contribuent au moins à la moitié du revenu du ménage. 39% d’entre elles sont l’unique soutien financier de la famille.

[10Les normes existantes sont pour l’instant seulement volontaires et sans mécanisme de surveillance, ni de sanction (tel est par exemple le cas des Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits humains). Or, de nombreuses études menées ces dernières années montrent les limites de ces initiatives qui sont peu ou pas du tout appliquées par les entreprises.

[11Après près de six ans de négociations, l’adoption d’un tel traité n’est pas encore gagnée. En effet, de nombreux États (tels que les États-Unis et la Russie) sont absents ou se sont retirés des négociations. L’Union européenne a ainsi annoncé en mars 2019 qu’elle assisterait sans participer de façon formelle, et ce, malgré le soutien du Parlement européen à ce processus.

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