Classe, race et genre : l’intersectionnalité dans le féminisme

« S’il existe une question féministe qui mérite approfondissement parce qu’elle est compliquée et recouvre des enjeux fondamentaux pour nos existences, c’est bien celle des imbrications structurelles entre l’oppression fondée sur le sexe et les oppressions fondées sur l’appartenance à une race, ethnie ou culture, regroupées ici sous l’appellation « racisme » ».

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Mohamed Badarne (légende Kimberlé Crenshaw 2)

L’intersectionnalité

C’est dans les années 1980 qu’est introduit pour la première fois le concept d’intersectionnalité au féminisme [1], dans le but d’expliquer l’oppression subie par les femmes afro-américaines. Ce terme désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. L’intersectionnalité permet un nouvel espace de visibilité aux femmes qui subissent à la fois le sexisme et le racisme, le sexisme et le classisme [2], le sexisme et l’homophobie, le sexisme et la transphobie, le sexisme et le validisme [3], etc., voire l’accumulation de trois ou quatre formes d’oppression simultanées. Ce concept se veut être un outil pour étudier les formes de domination et de discrimination non pas de manière distincte, mais dans les rapports entre elles, dans le sens où ces rapports de domination ne peuvent être expliqués s’ils sont étudiés séparément.

L’intersectionnalité permet de se défaire de l’idée du cumul des oppressions car, comme le dit Juliette Rousseau dans son livre Lutter ensemble. Pour de nouvelles complicités politiques, « elles sont toutes à prendre en considération, et le seul moyen de les comprendre est encore de laisser les personnes qui les vivent, qui sont à leurs intersections, les nommer ». L’approche intersectionnelle remet en question également la priorisation d’une oppression sur l’autre. bell hooks – intellectuelle, féministe, et militante aux États-Unis – explique bien que « les personnes qui se battent pour l’éradication du sexisme sans soutenir les luttes contre le racisme ou le classisme aident en réalité à maintenir les bases culturelles de toutes les oppressions sociales. S’ils peuvent parfois amorcer des réformes réussies, leurs efforts ne mèneront à aucun changement révolutionnaire » [4]. Nouvelles Questions Féministes ajoute que l’oppression sexiste ne s’inscrit ni ne se lit dans le corps abstrait de « la femme » universelle et anhistorique, mais dans celui de femmes particulières et particularisées, dans un contexte social déterminé, caractérisé par d’autres rapports de domination.

Féminisme blanc

Le mouvement féministe blanc semblait se conformer trop facilement au capitalisme et au pouvoir de classe. L’égalité concrète, entre autres via une dimension sociale et populaire et anti-raciste, fait partie des manquements de ce mouvement. Ce féminisme a démontré, depuis sa création dans les années 70, qu’il servait surtout les classes moyennes supérieures, laissant de côté les classes les plus populaires et les femmes noires. Dans Feminism is for Everybody, écrit en 2000, bell hooks fait le constat que, pour beaucoup de femmes blanches, mais aussi pour certaines femmes noires, le mouvement féministe n’a jamais été qu’un outil de mobilité de classe. En se disant féministes, elles ont accru la liberté dont elles jouissaient dans le système sexiste existant, tout en laissant accomplir par les femmes des classes inférieures le travail qu’elles refusaient de faire. Les attentes et les revendications des femmes noires et des femmes blanches divergent en ce sens où, pour beaucoup de femmes noires de classe populaire, ou de femmes issues de l’immigration en général, le travail n’incarne en rien l’affranchissement de l’oppression sexiste, et n’amène ni à une autonomie économique, ni à une forme de réalisation de soi.

Il est reproché à ce même mouvement de ne pas faire l’effort de se situer, ni de se renouveler, ni de prendre en considération l’ensemble des catégories sociales opprimées et la relation entre celles-ci. Il va même jusqu’à contribuer à la pérennisation de certaines oppressions, dans un maintien de l’ordre raciste et sexiste. Sexiste dans ce sens où un mouvement féministe qui laisse une partie des femmes de côté, voire qui puise sa force dans leur stigmatisation, ne peut être qu’un bien piètre outil contre le système patriarcal. La solidarité doit s’orienter vers les travailleuses, les chômeuses, les précaires, blanches ou non-blanches, sans oublier les victimes du racisme. Le mouvement féministe doit se diriger vers la libération des plus opprimées.

Belgique : décoloniser le féminisme

Le féminisme belge a vu le jour à la même période que la colonisation du Congo. Ce féminisme, porté par un petit groupe de femmes blanches bourgeoises, mettait en lumière l’oppression des femmes, tout en voyant le jour dans un contexte d’oppression raciale. « Ce qui frappe d’emblée, c’est l’ajustement du mouvement féministe au milieu social dont il est issu. Né dans la bourgeoisie urbaine, progressiste et éclairée, il ajuste ses revendications aux idées dominantes de ce milieu. Ainsi, il reste longtemps fidèle à l’idée de l’instruction comme voie privilégiée de l’émancipation » [5]. Geneviève Kaninda – coordinatrice de la jeune Cellule « afroféminine » du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations – explique comment, à l’époque, « les femmes belges, porteuses d’un féminisme naissant, partaient dans les colonies avec la mission d’émanciper la femme africaine, qui était considérée dans l’œil du colon comme encore plus inférieure, parce qu’elle était aussi oppressée par l’homme africain. On aurait pu penser que ces femmes belges défendraient une sorte de solidarité “biologique”. Mais il n’en a rien été ; il fallait éduquer les négresses, d’ailleurs inférieures à elles. Le féminisme occidental devait trouver une adhésion, et pour adhérer à ce modèle-là, les femmes africaines devaient d’abord être occidentalisées et parvenir à la modernité ».

Malgré la centaine de nationalités que l’on rencontre à Bruxelles, on retrouve encore aujourd’hui en Belgique un racisme culturel, avançant l’idée d’incompatibilité entre les cultures. Cette situation est là depuis longtemps puisqu’elle fait partie de l’histoire de la Belgique et de son passé colonial qui est encore pregnant. Le mouvement afroféministe, mouvement intersectionnel, émerge depuis quelques années dans l’espace public belge où il s’insrit dans un contexte de lutte anti-coloniale et anti-raciste.

Vers un mouvement de masse

Le féminisme doit être un mouvement de masse. Il ne peut être réservé à une minorité de femmes privilégiées. Il faut donc rompre avec l’élitisme. La plupart des théories féministes émergent de femmes privilégiées qui vivent « au centre », comme le remarque bell hooks dans son ouvrage De la marge au centre. Théorie féministe, poussant la réflexion sur l’échec des mouvements féministes des années 1900 à 1980 à mettre en place un féminisme de masse qui s’adresse à toutes les femmes, et prônant ainsi une approche révolutionnaire du féminisme. Pour elle, les féministes privilégiées ont été incapables de parler avec différents groupes de femmes parce que, soit elles ne comprenaient pas les interrelations d’oppression entre sexe, race et classe, soit elles refusaient simplement de prendre ces interrelations en considération.

La notion de « marge » est primordiale parce qu’elle évoque un « centre » producteur de discours. Elle aide à aller au-delà d’une pensée en termes de « majorité-minorité » qui ne traduit pas forcément un déséquilibre démographique dans les mouvements sociaux et qui revêt la forme démocratique de la légitimité pour résister à céder le pouvoir. Dé-marginaliser, c’est écouter les personnes minorisées et recentrer l’analyse sur leurs expériences sociales et politiques ; c’est remettre la production de savoir au centre des enjeux et des rapports de pouvoir [6].

Aller vers un féminisme de masse consiste à le rendre accessible à tous.tes. Bien que l’université soit un lieu d’éducation à la conscience critique, parler et échanger dans les milieux plus populaires – bars, centres culturels, cinémas, etc. – est essentiel. L’accessibilité passe par l’utilisation d’une sémantique dénuée de jargon. Plus de simplicité, plus de perméabilité des thématiques. Il faut toucher les personnes les plus éloignées de l’université. Rendre la théorie accessible à toutes et tous, en vue de la transformer. C’est dans ce but que bell hooks écrit des livres sans jargon, donne des conférences publiques dans les librairies, dans les églises, chez les gens…

Aller vers un féminisme de masse, c’est aussi prendre en considération les points de vue de ces femmes « en marge » car plusieurs systèmes d’oppression s’imbriquent dans leur quotidien. De par leur multitude, leurs perspectives sur la société sont plus larges et peuvent ainsi enrichir le féminisme qui se bat contre toute forme d’oppression.

Caroline Bouchat.


Notes

[1Dans un article écrit par Kimberlé Crenshaw.

[2Le classisme est la discrimination basée sur l’appartenance ou non à une classe sociale, souvent basée sur des critères économiques.

[3Le validisme est l’oppression vécue par les personnes en situation de handicap physique ou mental.

[4Bell hooks, De la marge au centre. Théorie féministe, 2017.

[5Catherine Jacques, Le féminisme en Belgique de la fin du 19e siècle aux années 1970.

[6Black Feminist Thought, Routledge, 2000.

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