Vivre sur les ruines d’un monde perdu. Immersion dans « La forêt » de Jean Hegland

« Dans la forêt », roman de Jean Hegland, laisse entrevoir la possibilité d’un effondrement écologique de la civilisation occidentale. Comment « habiter » le monde après une telle catastrophe ? Quelle forme de solidarité espérer et entrevoir sur les ruines d’un monde perdu ?

Il en est de certains livres comme de certaines musiques, de certains poèmes, ou de certaines peintures… Ils nous habitent littéralement. Ils viennent à notre rencontre et nous changent. Ils nous font sortir de nous en nous faisant appréhender le monde d’une façon que nous n’avions peut-être jamais perçue. Dans la forêt, de l’auteure américaine Jean Hegland, est sorti aux Etats-Unis en 1996, et n’a été édité en français qu’en 2017. C’est déjà un mystère en soi que tant de temps se soit passé entre les deux éditions de ce livre. Mais Paul Eluard a dit : Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Les lecteurs des cafés littéraires de La Commission Justice et Paix avaient rendez-vous avec ce livre, en 2017, et non en 1996. Ce roman laisse entrevoir la possibilité d’un effondrement écologique de la civilisation occidentale. Si cette projection a été théorisée dès la fin des années 70, celle-ci n’apparaît plausible et réaliste à « l’homme de la rue » que depuis quelques années seulement. Mais comment « habiter » le monde après une telle catastrophe ? Quelle forme de solidarité espérer et entrevoir sur les ruines d’un monde perdu ? Sur base de quel(s) récit(s) fonder des sociétés humaines qui développent un nouveau rapport à la nature ?

Un monde révolu

Ce roman commence par une mise en abyme : une jeune fille décide de commencer un journal de bord, et c’est ce journal que nous découvrons. Dans ce journal, les dates importent peu. Car on a perdu la notion du temps ; ou plutôt, celui-ci n’est plus rythmé que par les saisons, les cycles naturels, celui des deux jeunes filles, celui de la lune. Les fêtes telles que Noël et les anniversaires ne sont que des rappels cruels d’un temps qui fut, un temps heureux où une famille unie avait à cœur de se retrouver autour d’un bon repas pour célébrer ce qui compte.

Pourquoi ce temps est-il révolu ? Parce qu’une catastrophe (on ne sait pas laquelle) a eu raison de l’usage que fait l’homme des énergies du XXème siècle : plus de pétrole, plus d’électricité. Pour cette famille qui vit au bord de la forêt, à 50 km de la ville la plus proche, cette disparition progressive de moyens de se chauffer, de s’éclairer mais aussi de se déplacer et de communiquer a provoqué un isolement bien plus grand que pour les gens des villes. Après la mort de leurs parents, les jeunes filles de 17 et 18 ans survivent dans un état de quasi hébétude. Elles comptent ce qui leur reste de provisions, vivent dans une seule pièce de la maison, là où il y a moyen de faire du feu, s’éloignent peu de la maison et se consacrent l’une à la danse, en vue d’intégrer un prestigieux corps de ballet, l’autre à l’étude de l’encyclopédie car elle veut à tout prix être admise à l’Université… Lorsque tout cela sera fini…

Déploiement d’une forme de résilience active

Durant une bonne partie du livre, le lecteur se demande, en même temps que Nell et Eva, ce qu’il s’est passé, quand et comment va s’opérer le retour à la normale. Au fur et à mesure cependant, il n’apparaît plus si important de savoir d’où viennent les problèmes. Il apparaît par contre vital de penser à ce qui risque de se produire si les circonstances ne changent pas : que va-t-il arriver à ces deux jeunes filles livrées à elles-mêmes, sans connaissances particulières de la nature, sans compétences en matière de jardinage, d’élevage ou de bricolage, isolées du reste du monde ? Elles-mêmes, au début du roman, anticipent peu, vivant au jour le jour, dans une sorte d’attente passive que les choses s’améliorent d’elles-mêmes, mais le temps qui passe, les provisions qui diminuent, la maison qui se dégrade les obligent peu à peu à entrer dans une logique de survie, qui deviendra de plus en plus, au fur et à mesure de l’avancement du roman, un choix assumé et radical d’existence, brutal, sauvage et dangereux, sans doute, mais somme toute pas davantage que leur mode de vie précédent...

La lecture du livre dans le café littéraire de Justice et Paix a divisé les participants : beaucoup ont été décontenancés par la fin du livre, qui montre une rupture totale avec le monde que nous connaissons.

Où habitons-nous et par quoi sommes-nous habités ?

Nous nous sommes posé la question de ce qui constitue un habitat. C’est tout d’abord un endroit qui nous protège : des intempéries, des agressions extérieures (climatiques, animales, humaines). C’est aussi un lieu d’isolement : ici, l’isolement est à plusieurs niveaux : isolement de la maison par rapport à toute autre habitation, isolement de la famille, dont la mère ne travaille pas, et dont les filles sont scolarisées en grande partie à la maison. Cet isolement devient encore plus fort une fois qu’il est devenu impossible de se déplacer, de téléphoner et de communiquer via Internet. A cause de cet isolement, le père mourra d’un accident tragique…

La maison, c’est aussi le foyer, littéralement, là où il y a l’âtre, ce qui réchauffe, la source de chaleur qui rassemble. Il est curieux de parler de l’âtre à une époque où presque plus aucune habitation ne dispose d’un âtre au sens propre du terme.

Or à un moment du roman, très vite en fait, la maison n’assure plus ce rôle de protection, ou en tout cas, elle ne l’assure plus que partiellement, et même cette protection incomplète va se déliter. Parallèlement à cela, la forêt, hostile au départ, car méconnue, va devenir plus familière, et jouer de plus en plus le rôle de cet endroit où l’on peut se réfugier, être en sécurité. Dans la forêt il y a moyen de se protéger, de s’isoler et même de réinventer une autre façon de vivre : on ne tue que selon ses besoins, on y ramasse de quoi vivre, on y trouve de quoi se chauffer, se laver, ainsi qu’un abri naturel qui peut facilement être aménagé. On y réinvente des rites, des célébrations qui ne tiennent plus compte des jours du calendrier, mais des cycles de la vie… Cette vie qui reste incertaine et dangereuse, surtout après ce qui s’est passé, mais qui doit être d’autant mieux célébrée qu’elle est devenue des plus fragiles… La forêt est le lieu de la vie, quand la maison était devenue, depuis longtemps déjà, le lieu de la mort.

« Ta vie t’appartient »

Quelles solidarités sont possibles dans un monde où tout s’est écroulé ? Le groupe a trouvé que peu de solidarités se manifestaient dans le roman. Il ne reste que la solitude de deux personnes liées uniquement par le lien du sang et, en quelque sorte, obligées d’unir leur destin. Nous nous sommes demandé si lorsqu’une catastrophe surgit, c’est ça qui se passe : les hommes, au lieu de s’unir dans l’adversité, deviennent encore plus combatifs les uns envers les autres. Ils pillent le peu qui reste dans les magasins, ils s’enferment chez eux par crainte de la contagion (la ville est frappée par des étranges maladies qui tuent un grand nombre d’habitants). Les hommes sont prêts à tuer pour un peu d’essence.

Le roman dresse un bilan noir de cet homme post-apocalyptique. L’on peut y voir de la part de l’auteure un manifeste éco-féministe : le salut vient de la femme, capable de réinventer un foyer, capable de continuer à mettre au monde un enfant, fût-ce celui d’un viol, capable de solidarité inconditionnelle avec sa soeur, capable de survivre dans des conditions extrêmes. L’homme sera dans ce cas le prédateur : celui qui viole, qui pille, qui cherche à tout prix à rejoindre un endroit où la civilisation n’a pas disparu, celui qui donne des ordres et planifie sa vie selon ses désirs.

La solidarité dans ce roman est une affaire de choix, mais de choix définitif. La solidarité n’est en réalité pas autre chose que ce qui nous lie à l’autre une fois que nous avons décidé de lui apporter notre aide ou notre soutien. Mais nous avons oublié cela dans nos sociétés où être solidaire revient trop souvent à ouvrir son portefeuille. La solidarité ici est un attachement. Une personne de qui on devient vraiment solidaire est unique.

Un monde en transition ?

S’il s’agit bien d’un roman sur l’effondrement, celui-ci nous est présenté graduellement. Il y a d’abord des coupures de courant, de plus en plus fréquentes. Jusqu’à ce que l’électricité ne soit finalement plus qu’un souvenir… Il est encore possible de se rendre en ville, au début du roman. De flirter avec d’autres jeunes, d’aller manger au snack, de faire des provisions au supermarché, de s’approvisionner en essence, d’aller se faire soigner à l’hôpital…
Peu à peu, tout cela s’efface. Ne restent que les regrets de ce qui n’est plus.
Beaucoup de deuils sont à faire, tout au long du roman : celui des parents, celui d’une vie bien planifiée, celui d’une famille unie dans une maison confortable. Celui d’amours passionnées, pour un garçon, pour la danse, pour l’étude, la musique, les fêtes… En même temps, de nouvelles opportunités surgissent : d’autres apprentissages, d’autres liens avec la nature, une vie au ras de la terre, des corps, des cœurs et des cerveaux qui se mettent à fonctionner différemment...

Changer de paradigme, construire ensemble une autre histoire

La question qui se pose finalement est : qu’est-ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue ? Est-ce tout le confort que nous connaissons, est-ce les connaissances que nous accumulons comme les objets dans nos maisons, est-ce le progrès qui jalonne nos vies ? Serions-nous vraiment si malheureux si nous devions renoncer à tout cela ? Notre humanité dépend-elle du progrès ? Notre bonheur dépend-il de ce que nous possédons ?

Malgré les difficultés qu’éprouvent les deux héroïnes de ce roman, la réponse à ces questions est évidente, et nous le savons, mais il est réellement difficile de s’imaginer changer de paradigme pour mettre ces réponses en pratique. Donnons-en pour preuve le manque de collaboration des lecteurs du groupe par rapport à la fin du roman. L’homme moderne n’est qu’une « fugue dissociative » dans l’histoire de l’humanité, dit Eva à Nell. Pourtant, ces hommes modernes que nous sommes n’avons absolument pas conscience de cela, du fait qu’un jour sans doute, tout s’effondrera réellement [1].

Le roman de Jean Hegland peut être lu comme une fable ou un conte : il nous fait réfléchir à notre capacité à appréhender autre chose que ce que nous connaissons. A la fin du 20ème siècle, l’auteure avait bien compris que nous arrivions à une période de transition, que nous allions devoir choisir entre ralentir notre train de vie ou mourir. Poussant la logique jusqu’au bout, son roman, très bien construit, nous montre une troisième voie, non choisie, mais finalement assumée, et radicale. 20 ans plus tard, nous n’avons toujours pas compris que si nous voulons conserver une marge de manœuvre, il nous faut de toute urgence donner une autre direction à nos histoires, choisir la voie de la sobriété.

Marie-Pierre Jadin, membre du groupe de travail "Café littéraire" de Justice et Paix.


Notes

[1Cf entre autres : Meadows D.H, Meadows D.L & RandersJ. (1991). Beyond the limits : confronting global collapse envisioning a sustainable future ; Post Mills, Vermont, Chelsea Green Publishing Company, 1992. XIX, 300 p ;
Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, par Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Seuil, 2015.

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