Révolutions numériques : mythe ou réalité ?

Les réseaux sociaux nous affectent tous d’une manière ou d’une autre : ils ont révolutionné les habitudes de communication de la planète, ils font désormais partie intégrante de notre quotidien et sont si populaires qu’il est rare de connaître quelqu’un qui ne les utilise pas. Mais sont-ils si influents ? Sont-ils véritablement la clef de la révolution moderne ? Quel est l’impact des mobilisations virtuelles ?

En effet, les réseaux sociaux sont très influents, ils affectent la sphère privée et publique de notre vie. S’ils sont utilisés de manière addictive, avec égoïsme, avec narcissisme ou pour répandre des messages de haine, alors ils nous éloignent et peuvent causer de multiples dommages. A titre d’exemple, les harcèlements en ligne sont nombreux, certains allant même jusqu’à mener les victimes à leur perte. Au contraire, utilisés avec modération et responsabilité, pour informer avec une neutralité axiologique et communiquer sereinement, les réseaux sociaux ne peuvent qu’avoir un impact positif sur notre vie.

À grand pouvoir, grandes responsabilités

Cette immense influence engendre de grandes responsabilités. Le défi est donc d’assumer celles-ci avec lucidité et précaution. Aujourd’hui les menaces sont réelles, et nous constatons qu’une mauvaise utilisation de ces réseaux sociaux peut décrédibiliser à la fois notre démocratie et notre système économique. Le dernier scandale lié à Facebook est emblématique : ce dernier aurait vendu les données personnelles de plusieurs millions d’utilisateurs, utilisées ensuite pour créer des campagnes politiques sur mesure. Celles-ci se sont concrétisées par un profilage précis des publics ciblés (craintes, intérêts, profil socio-économique…), mais également la géolocalisation des personnes potentiellement intéressées par les discours portés par le candidat. Les conséquences négatives de ce scandale sont doubles. Premièrement, cela jette le discrédit sur certaines élections, y compris les élections présidentielles américaines déjà fortement chahutées par l’opinion publique. Deuxièmement, la méfiance engendrée donne de l’eau au moulin de partis politiques plus radicaux et opportunistes, qui n’hésitent pas à instrumentaliser de telles crises et surfer sur le sentiment de méfiance qui se répand.

En termes d’enregistrement des données, le géant américain Google va encore plus loin. Afin de consolider son système et proposer un moteur de recherche sur mesure pour chaque internaute, ce dernier récolte des informations aussi diverses que nombreuses sur ses utilisateurs : déplacements, centres d’intérêt, photos personnelles, contacts… La question se pose dès lors de façon assez intuitive : est-ce que cette collecte abondante s’accompagne d’une gestion saine et respectueuse de la vie privée des utilisateurs ? Ces derniers sont-ils suffisamment informés des risques qui y sont liés et des utilisations qui en sont faites ? Officiellement, les services proposés par cette entreprise sont gratuits. Dans les faits maintenant, il s’avère que le prix à payer pour ces outils est l’abandon de notre intimité. Il conviendra dès lors d’exiger une transparence totale et – pourquoi pas – réclamer une nouvelle révolution numérique, celle de la bonne gouvernance en matière de données privées, afin de protéger les avis et opinions de chacun et chacune.

Un lieu de partage, pas très concret ?

Les réseaux sociaux sont évidemment un outil de diffusion d’idées et de communication politique. Entre “fake news” et cyber-lobbying, le risque est aussi grand que les opportunités qui y sont liées. La société civile et les organisations citoyennes peuvent s’y construire de façon rapide, y organiser et planifier des mobilisations et profiter d’un effet de masse virtuel. Toutefois, aux yeux d’une experte de la mobilisation, Myriam Djegham, secrétaire fédérale du CIEP-MOC Bruxelles, “c’est un militantisme solitaire qui ne pourra jamais remplacer un militantisme collectif qui engendre vraiment une intelligence collective et une évaluation réelle de la situation”  [1]. L’équilibre doit donc être identifié, et le cyberespace peut donc être vu comme un tremplin ou une caisse de résonnance à l’engagement citoyen, qui ne remplace pas l’action collective et les rassemblements.

Des mobilisations réelles issues des réseaux sociaux, il y en a pourtant eu. Dans de nombreuses régions du monde, ces canaux numériques ont permis de dépasser les censures nationales et de proposer un espace digital d’indignation collective. Celui ou celle qui n’a donc pas les moyens de s’informer peut y partager son point de vue et bénéficier d’un partage rapide, conditionnant ensuite la réussite d’un mouvement, la clef d’une mobilisation. Le cas de la Tunisie est évidemment emblématique, où les mouvements citoyens y ont très bien compris la valeur d’une communication libre et spontanée. Dans un pays où la censure systématique des journalistes est une réalité omniprésente, les réseaux sociaux ont été un outil précieux sans lequel la manifestation n’aurait pas eu la même ampleur. De nombreux autres cas pourraient évidemment être analysés, tels que la mobilisation “Gezi Park” en Turquie, le mouvement féministe de 2018 en Iran, etc.

Des géants qui bousculent

Enfin, la révolution numérique peut également être considérée comme une révolution organisationnelle : quelques grandes entreprises se partagent aujourd’hui la majorité des parts du marché virtuel. Nous pouvons constater que les personnes à la tête de ces réseaux sociaux concentrent de plus en plus de pouvoir économique au sein de la société. En outre, la valeur donnée aux millions d’informations récoltées leur confère un poids politique conséquent, tant au niveau national qu’international. Il convient donc d’examiner si ces têtes dirigeantes du monde digital disposent de plus de marge de manœuvre que la classe politique dans leurs décisions, ainsi que dans l’impact qu’elles peuvent avoir sur la société tout entière. Certains dirigeants de ces nouveaux empires numériques s’organisent et cherchent à contribuer à une amélioration de la société, en matière d’inégalités par exemple. Alors que la classe politique rame et ne parvient pas à compenser les inégalités galopantes liées au système néolibéral contemporain (comme le rappelle le prix Nobel Joseph É. Stiglitz), certaines dynamiques philanthropiques émergent. La Chan Zuckerberg Initiative, par exemple, a été créée par le fondateur de Facebook pour promouvoir l’égalité dans différents domaines (santé, éducation, recherche scientifique…) . Entre exercice de communication et engagement sociétal candide, cette dynamique a au moins le mérite de mobiliser des fonds conséquents pour de bonnes causes…

En conclusion, nous pouvons donc considérer les réseaux sociaux comme des modificateurs des normes de notre société, des outils de communication, des entreprises de succès, des services de renseignement internationaux, des quotidiens, des conseillers politiques ou des blogs… En quelques mots, ils constituent un hybride au potentiel révolutionnaire énorme et aux conséquences bien concrètes. Nous devrions donc aborder les réseaux sociaux avec responsabilité, comme une autre forme de média, donc avec une certaine distance, ayant bien conscience – bien entendu – qu’ils ne sont pas une source de vérité absolue. Il ne faudrait pas non plus nous en priver car leur utilité est irremplaçable et complémentaire à une mobilisation collective de terrain.

Federico Licandro


Notes

[1Voir à ce sujet l’interview de Myriam Djegham dans ce numéro.

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