Qui sont les artisans de paix ?

La Commission Justice et Paix belge fête cette année ses 50 ans. L’occasion de revenir sur les défis qui se posent aujourd’hui pour une association d’éducation permanente et ONG face à la violence qui fait fuir ; en RDC ou ailleurs. L’Encyclique Laudato Si donne des pistes de réflexion et d’action dont nous souhaitons nous inspirer : le pouvoir du dialogue inclusif entre différents acteurs, qu’ils soient éducatifs, politiques, économiques ou citoyens.

Il y a 50 ans, le Pape Paul VI créait cet organisme d’Église qu’est Justice et Paix dans une volonté de « promouvoir l’essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations » [1]. Si les temps ont changé et que les relations géopolitiques ont évolué, la pauvreté et les conflits demeurent une réalité pour de nombreuses communautés à travers le monde.

Que faire dès lors ? Loin de susciter un sentiment de culpabilité ou d’impuissance, l’Encyclique Laudato Si [2] du Pape François nous permet de trouver une inspiration mobilisatrice. À la base, un constat : malgré les progrès techniques et scientifiques d’aujourd’hui, notre terre connaît pauvreté, violence et dégradation de l’environnement.

L’actualité donne raison à ce texte. En septembre 2017, les tremblements de terre et ouragans se sont déchaînés sur l’Amérique, laissant désolation et précarité pour la plupart des habitants de ces zones. Un pied de nez face aux climato-sceptiques et responsables politiques peu enclins à donner un contenu aux accords arrachés lors des grandes conférences climatiques ?

On peut certes pointer le manque de volonté de certains responsables politiques de pays nantis. Mais le texte de l’Encyclique va plus loin et propose un dialogue inclusif et interdisciplinaire, démarche dans laquelle les différents acteurs doivent pouvoir penser à des solutions collectives : le Pape plaide pour un « (…) renouvellement de la politique internationale, nationale et locale ainsi que des processus de décision dans le secteur public et des entreprises, du rapport entre politique et économie, entre religions et sciences, et tout cela dans un dialogue transparent et honnête ». Au paragraphe 14 de l’Encyclique, le Pape adresse une invitation urgente à un dialogue sur la façon dont l’avenir de la planète est construit. Et il ajoute : « Nous avons besoin d’une conversion qui nous unisse tous, parce que le défi environnemental que nous vivons, et ses racines humaines, nous concernent et nous touchent tous ».

C’est ce pour quoi Justice et Paix œuvre au quotidien auprès des différents acteurs impliqués : citoyens, éducateurs, acteurs économiques, responsables politiques.

La violence qui fait fuir

Ce travail, nous le réalisons en partenariat avec de nombreux acteurs actifs sur le terrain, dans les pays dits du Sud, comme en Belgique.

La question des conflits qui causent les migrations forcées nous interpelle grandement. Ainsi, la population de RDC demeure une des plus pauvres de la planète ; et ce malgré l’abondance des ressources naturelles qui se trouvent sous ses pieds. Ce paradoxe tient bien sûr de différents facteurs, dont une gouvernance politique déplorable. Mais pas uniquement. En cause également, le pillage des ressources minières, dont les retombées financières permettent l’achat d’armes. L’or et le coltan de nos GSM proviennent pour grande partie de pays en conflit, qui voient leur peuple mourir et la nature se dégrader.

« Face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles. La guerre produit toujours de graves dommages à l’environnement comme à la richesse culturelle des populations » [3] souligne le Pape François.

À cela, Justice et Paix et son partenaire Caritas International ajoutent que la dégradation des conditions de vie implique souvent des déplacements de populations. Et cela nous donne une piste de réflexion importante face à cette question : pourquoi les personnes migrent ?

Sans rentrer dans la complexité de ce phénomène, il est en effet raisonnable de dire que l’être humain a un fort instinct de survie qui le pousse à partir de chez lui pour trouver, ailleurs, de meilleures conditions de vie et de sécurité.

Pourtant, certains responsables politiques aux discours simplistes voudraient empêcher les « flux migratoires » vers la Belgique. Comme association d’éducation permanente et ONG, Justice et Paix a une responsabilité, et non des moindres : celle de déconstruire les stéréotypes et d’aider les citoyens belges à prendre du recul. Notre message est clair : ces mouvements de population sont naturels, inexorables et... dérisoires.

En effet, les migrations existent depuis toujours et les flux migratoires ne sont pas plus importants aujourd’hui qu’hier : la migration a toujours existé. Du XIXe siècle et jusque dans les débuts du XXe, les Belges, eux-mêmes ont été des émigrants : de nombreux belges ont ainsi rejoint leurs proches aux USA, d’autres sont partis coloniser le Congo…

Le terme de « vagues » de migrants est souvent utilisé pour faire penser à des masses, cohues généralisées qui viendraient nous envahir. Autre stéréotype car les migrations vers l’Europe sont en fait bien modestes par rapport aux flux régionaux. Pensons, par exemple, à la minorité musulmane Rohingya qui fuit vers le Bangladesh. Nos pays européens ne sont donc pas la proie de soudains et importants « flux ».

Bien entendu, les termes sont importants, et le concept de migrant (une personne résidant, de façon temporaire ou permanente, dans un pays autre que le pays dans lequel il est né) doit être ici différencié de celui de réfugié. Un réfugié est une personne qui n’a pas d’autre choix que de quitter son pays (ou sa région) parce que sa vie ou sa liberté est menacée. Comme association de défense des droits humains, et en référence à la Convention de Genève [4], notre message est clair : il est de notre devoir d’accueillir « chez nous » toute personne qui cherche un refuge. Les rafles de police au Parc Maximilien à Bruxelles et aux alentours ainsi que les propos dénigrants du Secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration sont à ce titre plus que choquants [5] .

Le pouvoir du collectif

Dans ce contexte, travailler pour un développement de l’humain réside dans l’espoir que c’est la collectivité qui peut faire bouger les lignes et modifier les rapports de force. Cela passe par des gestes d’accueil et de solidarité, bien sûr. Cela passe, aussi, par des changements législatifs.

Revenons un instant à notre exemple congolais. Quel lien existe-t-il entre nos smartphones (et autres gadgets électroniques à la mode) et le conflit qui sévit dans l’Est de la République démocratique du Congo (RD Congo ?) ? C’est en partie à cette question que la Commission Justice et Paix travaille aujourd’hui, à la demande de ses partenaires congolais.

L’exploitation intensive des ressources naturelles, dont l’or et le coltan nécessaires à la production de nos appareils électroniques, concourent à la poursuite des conflits et dès lors aux migrations forcées des congolais. Á nos yeux, l’édiction de lois contraignantes pour l’ensemble des acteurs est une manière d’instaurer les conditions d’une paix durable. En 2016, grâce à l’appui de milliers de citoyens européens, Justice et Paix a contribué à faire voter une loi européenne sur les minerais des conflits. Bien qu’imparfaite, cette législation est destinée à évoluer et à s’améliorer en contraignant toutes les entreprises à rendre des comptes sur les origines des minerais que nous destinons à notre consommation. In fine, il s’agit d’imposer les conditions d’une vie digne et en paix, permettant aux personnes qui le souhaitent de rester chez elles.

Nous plaidons donc pour un commerce qui soit respectueux « de tout Homme et de tout l’Homme », ici en Belgique mais aussi, là-bas, au Congo ou ailleurs. Irréaliste ? Non. Utopique, peut-être ! Mais le Pape François nous invite à être créatifs et courageux face à des enjeux économiques qui semblent nous dépasser.

La paix, ça se construit, jour après jour. Depuis 50 ans, notre Commission rencontre de nombreuses personnes de bonne volonté qui, de là où elles se trouvent et chacune à leur manière, s’engagent pour plus de solidarité : des élèves qui se bougent pour un meilleur recyclage, des enseignants qui les appuient en mobilisant toute leur école, des entreprises qui nous invitent à dialoguer sur les lignes de conduite pour une réelle responsabilité sociétale, des politiques qui se positionnent fermement… merci à eux et Heureux les artisans de Paix !

Axelle Fischer.


Notes

[1Constitution pastorale Gaudium et Spes, numéro 90.

[22015.

[3§57 de l’Encyclique Laudato Si.

[4Les Conventions de Genève sont des traités internationaux qui encadrent le droit international humanitaire en période de conflits armés, et notamment la protection des civils.

[5Le 13 septembre 2017, Theo Francken se félicitait d’avoir « nettoyé » le Parc Maximilien, où les réfugiés séjournent en attente d’enregistrer leur dossier à l’office des étrangers.

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