Passé colonial en Europe : l’heure de rendre des comptes ?

Pour certains pays européens, le questionnement de leur passé colonial ne date pas d’aujourd’hui. Cependant, depuis 2020 et les manifestations antiracistes qui ont parcouru le monde entier, on constate un élan de prise de conscience collective sur le continent. Qu’en est-il de 2021 ? Retour sur une année pleine de rebondissements.

Depuis les manifestations Black Lives Matter de 2020, des anciennes puissances coloniales s’interrogent davantage sur leur passé.

Il faut croire que 2021 fut l’année des actes de contrition de certaines anciennes puissances coloniales, qui ont plongé, à l’instar la Belgique, leurs têtes dans leurs archives. La France, par exemple, semble décidément résolue à effectuer un examen de conscience sur son passé et surtout, à réchauffer ses relations diplomatiques avec ses anciennes colonies.

Tout a commencé en janvier dernier, quand l’historien Benjamin Stora a rendu à Emmanuel Macron un rapport[1] sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Six mois plus tôt, le président français avait commandé cet état des lieux dans le but de contribuer à une réconciliation historique entre l’Algérie et la France. Il s’est également engagé dans un processus mémoriel autour de la question épineuse des Harkis, des anciens auxiliaires de l’armée française durant la guerre d’Algérie (1954-1962) laissés-pour-compte dès leur rapatriement dans l’Hexagone. Un projet de loi sera d’ailleurs examiné par le Sénat en janvier 2022 dans le but de porter reconnaissance aux préjudices subis par les Harkis et leurs familles. Malgré tout, les nombreux accrochages diplomatiques apparus ces derniers mois entre le président français et le chef d’Etat algérien démontrent que la réconciliation est un chemin semé d’embûches.

Même s’il ne s’agit pas d’un passé colonial commun, il est impossible d’omettre l’examen de conscience de la France vis-à-vis du Rwanda, ancien protectorat belge. Ce rapprochement a pris une tournure inédite : le 26 mars, dans le cadre des commémorations du 27e anniversaire du génocide au Rwanda, ce fut à la « commission Duclert » de présenter un rapport[2] de près de 1000 pages selon lequel la France porte des « responsabilités lourdes et accablantes ». La France est pointée du doigt au regard des évènements ayant eu lieu entre 1990 jusqu’à l’année funeste de 1994. L’administration de l’ancien président François Mitterrand est particulièrement visée même si l’auteur conclut qu’aucune complicité dans le génocide n’a été avérée.

Ce rapport, à la fois salué et contesté, a été mis en perspective quelques semaines plus tard par des conclusions tirées d’une enquête parallèle, commandée par Kigali en 2017 à un cabinet d’avocats basé à Washington. Le « rapport Muse », de son vrai titre « Un génocide prévisible : le rôle de l’Etat français en lien avec le génocide contre les Tutsi au Rwanda », juge la France responsable d’avoir « rendu possible un génocide prévisible ». Cependant, l’enquête écarte à son tour toute « part active » de la République et de ce fait, toute complicité.

L’idylle Rwanda-France reprend ainsi de plus belle après six ans de va-et-vient diplomatiques ponctués d’hostilités. Le président Emmanuel Macron est allé d’un geste fort, voire historique, dans un discours au mémorial du génocide de Gisozi au mois de mai dernier. Il a reconnu solennellement « la part de souffrance qu’elle [la France] a infligée au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l’examen de la vérité […] seuls ceux qui ont traversé la nuit peuvent peut-être nous pardonner ». Le président rwandais Paul Kagame a réagi positivement, qualifiant ces propos d’un acte « d’immense courage » qui aurait plus de valeur que des excuses. Cette nouvelle alliance avec l’ancien protectorat belge a été scellée le 12 juin dernier avec la nomination d’Antoine Anfré comme premier ambassadeur de la France au Rwanda depuis 2015.

Enfin, dans le cadre du Sommet Afrique-France du 8 d’octobre dernier, l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe a rendu un dernier rapport au président français avec une liste de recommandations pour “refonder” les relations France-Afrique. A titre d’exemple, la création d’une Maison des mondes africains et de la diaspora et d’un fonds de 15 millions d’euros pour soutenir la société civile africaine.

L’onde de choc des mouvements Black Lives Matter est loin de s’arrêter

L’Allemagne, s’est quant à elle engagée à restituer en 2022 les « Bronzes du Bénin », des sculptures pillées au Nigéria durant la colonisation allemande. Dans un communiqué, la secrétaire d’Etat à la culture, Monica Grütters, a exprimé le souhait de son pays de « contribuer à la compréhension et à la réconciliation avec les descendants de ceux dont les trésors culturels ont été dérobés pendant la colonisation ». Du côté de la Namibie, l’Etat allemand met l’accent sur le « pansement des plaies » et non pas sur la réparation en argumentant que cette dernière est assurée par l’aide au développement.[3]

La péninsule Ibérique n’a pas été épargnée par cette prise de conscience. En octobre dernier, le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) a appelé à la mise en débat du passé de cet ancien empire colonial qui a changé la face du monde, laissant de « graves endommagements » sur son sillage. L’enjeu est encore une fois la notion de construction d’une identité nationale, d’autres partis s’exprimant en faveur de la vérité, la justice et la réparation. Ces initiatives sont loin de faire l’unanimité et sont considérées par certaines franges de la classe politique comme des tentatives de récupération politique du passé.

Touché par l’épouvantail de la mémoire de l’esclavage, d’abord et du 60e anniversaire du début des guerres coloniales dans ses anciens territoires ensuite, le Portugal s’est embourbé au mois de février dans une longue polémique concernant les honneurs qui ont été réservés à Marcelino da Mata lors de ses obsèques. Cet ancien lieutenant-colonel guinéen s’était battu aux côtés des Portugais contre les indépendantistes et fut l’officier le plus décoré de l’histoire du pays. A sa mort, il était à la fois perçu comme un héros national par les uns, comme un criminel de guerre par les autres. Cette dichotomie peut d’ailleurs faire un écho en Belgique par rapport à la perception du polémique roi Léopold II.

Dans la foulée, certaines voix se lèvent de plus en plus pour réclamer la destruction des monuments édifiés à la gloire de l’ancien empire expansionniste et demandent que le pays mène une véritable « rupture épistémologique » avec son passé colonial.[4] Le 18 mai dernier, Marcelo de Sousa a été le premier président portugais à fouler le sol de la Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise d’Afrique de l’Ouest, depuis 1990. Il a alors déclaré que le Portugal assumait son passé colonial, y compris « ce qui n’était pas positif » et s’est montré ouvert aux revendications des descendant·e·s des soldats bissau-guinéens de l’armée portugaise qui réclament le droit à une « pension du sang ».

Nonobstant, il y a quelques jours seulement, le groupe de travail d’experts sur les personnes d’ascendance africaine du Conseil des droits de l’homme des Nations unies a pointé du doigt le racisme structurel du Portugal. Le groupe de chercheurs a affirmé que l’identité du pays est toujours définie par le passé colonial et par le trafic d’esclaves. Pour rappel, la Couronne portugaise a été la première à avoir transporté des esclaves africains jusqu’au Nouveau Monde.[5]

Le Royaume-Uni a été, lui aussi, renvoyé à son rôle honteux dans l’esclavage et la traite négrière à grande échelle. Indépendante depuis 1966, la Barbade s’est affranchie officiellement de la Couronne britannique le 30 novembre dernier en devenant la plus jeune république au monde. Elle a ainsi abandonné son statut de monarchie constitutionnelle tout en restant membre du Commonwealth.

Vers le milieu des années 1600, les Anglais ont installé en Barbade des plantations de canne à sucre très rentables, grâce à un modèle de travail à la chaîne imposé aux esclaves. Durant près de 300 ans, les Anglais ont ainsi fait de cette petite île caribéenne un « laboratoire colonial » d’exploitation intensive. Cette stratégie leur a permis de rivaliser avec le géant Empire espagnol et de s’imposer dans le commerce international.[6]

En 1636, un décret légalise et institutionnalise l’esclavage à vie des Africains et Africaines déporté·e·s sur l’île, jusqu’à l’abolition en 1834. Lors de la cérémonie de passation des pouvoirs à la Barbade, le prince Charles de Galles a prononcé un discours reconnaissant ce crime contre l’humanité commis par l’Empire britannique : « Depuis les jours les plus sombres de notre passé et l’atrocité épouvantable de l’esclavage qui entache à jamais notre histoire, les habitants de cette île ont forgé leur chemin avec une force d’âme extraordinaire ». Une reconnaissance donc, mais pas d’excuses.

Volonté de changement à long terme ou simple sursaut de conscience ? Il est trop tôt pour affirmer que les anciennes puissances coloniales européennes cherchent à l’unisson une confrontation avec leur passé et un changement des mentalités. Certaines, comme l’Italie, restent dans le mutisme. Toutefois, des signes prometteurs apparaissent au fil du temps, encore faut-il que les citoyens et citoyennes de ces pays se battent pour que le travail des mémoires commence, se poursuive et ne tombe pas aux oubliettes.

Alejandra Mejia Cardona.


[1] STORA, Benjamin, « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie », Rapport, janvier 2021. Lien : https://bit.ly/3ddE2Gx.

[2] « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) », Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, Rapport, 26 mars 2021. Lien : https://bit.ly/3sdRWNg.

[3] « Colonialisme : de « l’œuvre civilisatrice » à l’heure des comptes », Le Vif/L’Express (Hors-série), juin 2021, p.131.

[4] DARCY, Marie-Line, « Portugal : les 60 ans des guerres coloniales sur fond de polémiques », Radio France internationale, 26 mars 2021. Lien : https://bit.ly/3si2fjk.

[5] DAY, Dominique, « Portugal au carrefour de l’antiracisme », Groupe de travail d’experts sur les personnes d’ascendance africaine, ONU, 8 décembre 2021. Lien : https://bit.ly/3dUDyVk

[6] « La Barbade, amer joyau de la Couronne britannique », Emission Invitation au Voyage, Arte, 2021. Lien : https://bit.ly/3dYFg8h

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