Matrimoine : soin collectif contre la colonialité

Cet article propose de penser le Matrimoine (héritages transmis par des femmes) comme un enjeu de mémoire, de justice et de soin collectif. En dialogue avec Abya Yala[1], il montre comment la « colonialité du genre »[2] continue de rendre invisibles certains savoirs et certaines luttes. Il s’appuie sur des pratiques d’Éducation permanente en Belgique pour ouvrir des pistes de réparation et de transmission.

Crédit : Pixabay – nonmisvegliate.

À l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, célébrée le 8 mars, nous avons voulu parler de Matrimoine. Parce que parler du 8 mars, ce n’est pas seulement parler de droits : c’est aussi parler de mémoire, et poser des questions politiques essentielles : qui est visible, qui est transmis, qui reste à la marge ? Parler de Matrimoine, c’est précisément relier droits, mémoire et justice. En lien avec le mot patrimoine, historiquement associé à « l’héritage des pères », le Matrimoine permet de nommer et de rendre visibles les héritages transmis par les femmes : œuvres, luttes, savoirs, pratiques, récits, longtemps négligés ou effacés des récits officiels. Parler de Matrimoine ne consiste pas seulement à « ajouter des femmes » dans l’histoire ; cela conduit aussi à interroger la manière dont l’histoire a été écrite, par qui, depuis quelle position, et au bénéfice de qui.

Cet effacement ne relève pas seulement d’un oubli. Il s’inscrit dans des rapports de pouvoir historiques qui ont hiérarchisé les savoirs, les cultures et les sujets dignes d’être transmis. Il suffit, par exemple, de regarder l’espace public. Dans nos villes : la majorité des rues, statues ou bâtiments publics portent des noms d’hommes. Et lorsque des femmes apparaissent, ce sont souvent les mêmes profils ; plus rares encore sont les femmes racisées, ouvrières, migrantes, militantes de terrain ou porteuses de savoirs populaires.

On retrouve cette inégalité dans les manuels scolaires. Les femmes artistes, scientifiques ou militantes apparaissent souvent dans des encadrés ou comme des figures « exceptionnelles ». Le Matrimoine ne consiste donc pas seulement à ajouter quelques noms oubliés. Il invite à revoir les critères mêmes de ce qui mérite d’être reconnu et transmis.

Le mot Matrimoine n’est pas nouveau. Comme le rappelle Aurore Evain, au Moyen Âge, il désignait les biens transmis par la mère, tandis que le patrimoine renvoyait à ceux du père. Avec le temps, ce mot a disparu des usages. Le remettre en circulation aujourd’hui est donc une manière de redonner une place à des héritages de femmes longtemps effacés. Mais cela ne suffit pas en soi. Il faut aussi se demander quelles femmes sont rendues visibles à travers ce mot, et si son usage permet vraiment de porter une perspective décoloniale[3], sans reproduire d’autres formes d’exclusion.

Autrement dit, un Matrimoine qui parle au nom d’un « nous » universel, tout en laissant certaines femmes à la marge, risque de reproduire les hiérarchies dénoncées par María Lugones dans sa critique du féminisme hégémonique[4] et de la colonialité du genre.

Dans cette perspective, le Matrimoine ne peut être réduit à une simple sous-catégorie du patrimoine. Il peut être envisagé comme un soin collectif, attentif aux mémoires, aux transmissions et aux héritages minorés, sans occulter les rapports de pouvoir qui les traversent.

Un effacement organisé

En France, les Journées du Matrimoine se déploient depuis 2015, en écho aux Journées du Patrimoine, pour mettre en avant « l’héritage des femmes » et rendre visibles des créatrices et des récits longtemps minorés. En Belgique, des initiatives similaires existent, comme les Matrimony Days à Bruxelles, qui proposent visites, ateliers, conférences, etc., pour révéler un héritage « éclipsé » et questionner l’accès des femmes et des minorités aux espaces, aux métiers et aux ressources culturelles. Une analysis du mouvement Présence et Action Culturelles (PAC) rappelle cette genèse bruxelloise et montre comment l’initiative a ensuite « percolé » vers Charleroi porté par le collectif Charliequeen (collectif citoyen et associatif initié et animé par PAC et Soralia Charleroi) et vers Mons (à l’initiative du PAC Mons, de Picardie Laïque et de Soralia)[5] À Mons, le PAC revient aussi sur l’ampleur de l’édition locale (programmation, activités et partenaires) via son podcast Les Jours Heureux .

Ces démarches partent d’un constat : nos manuels, nos rues, nos institutions culturelles et nos archives accordent une place disproportionnée aux hommes. Il ne s’agit pas d’un oubli accidentel, mais d’une sélection historique : ce qui compte comme œuvre, comme savoir, comme événement, a longtemps été défini depuis un point de vue masculin et eurocentré. Le Matrimoine n’ajoute donc pas seulement des noms de femmes à une liste ; il interroge le tri lui-même : qui a le droit de laisser une trace, qui est rendu·e mémorable, et à quelles conditions ?

Matrimoine et colonialité du genre

Pour articuler Matrimoine et décolonialité, la notion de colonialité du genre est essentielle. María Lugones (2008) montre que la « modernité coloniale »[6] n’a pas seulement imposé des hiérarchies raciales et économiques : elle a aussi diffusé un système de genre binaire, hiérarchique et hétérosexuel, au service de la domination. Cette lecture prolonge la critique de la « colonialité du pouvoir »[7] d’Aníbal Quijano (2000) « qui montre comment un modèle global a naturalisé des classifications (race, travail, savoir, sexualité) afin d’organiser l’exploitation et de définir ce qui est « humain », « civilisé », « rationnel ».

Dans cette perspective, décoloniser le Matrimoine ne consiste pas seulement à rendre quelques femmes plus visibles dans l’histoire officielle. Il s’agit aussi de reconnaître des formes de transmission longtemps disqualifiées : les oralités, les pratiques de soin, les savoirs de subsistance, les mémoires des déplacements forcés ou encore les luttes pour le territoire. Des figures comme Rigoberta Menchú, Berta Cáceres, Dolores Cacuango Or Tránsito Amaguaña permettent d’éclairer cette question, non comme des exceptions héroïques, mais comme expressions de luttes collectives. Elles montrent que l’héritage transmis n’est pas seulement monumental ou artistique : il est aussi fait de paroles, de gestes de soin, de pratiques éducatives et de résistances territoriales.

Les féminismes d’Abya Yala insistent justement sur cette dimension relationnelle et située de la mémoire. Pour Julieta Paredes, les héritages se construisent et se transmettent dans les mémoires collectives des communautés, à travers les liens entre les générations, les solidarités, les savoirs partagés et les résistances vécues. Lorena Cabnal, avec la notion de cuerpos-territorios (corps-territoire)[8], permet de penser que la mémoire et la transmission ne passent pas uniquement par des formes institutionnalisées, mais aussi par les corps, les territoires, les pratiques communautaires et les luttes pour la défense de la vie.

Ainsi, décoloniser le Matrimoine ne signifie pas seulement élargir le récit dominant, mais transformer les cadres mêmes de la transmission. Il s’agit de reconnaître d’autres mémoires, d’autres savoirs et d’autres héritages, en laissant coexister le Matrimoine avec d’autres manières de transmettre.

Le Matrimoine comme soin collectif décolonial en Éducation permanente

L’Éducation permanente en Belgique vise l’analyse critique de la société, la participation active des publics et le développement de capacités d’action et d’évaluation, dans une perspective d’émancipation individuelle et collective. Dans cette vision, le Matrimoine peut devenir bien plus qu’un thème culturel : il devient une méthode de travail collectif. Il permet de partir du vécu, d’ouvrir une réflexion sur les effacements de mémoire, puis de construire des formes de transmission (balades, ateliers, expositions, récits, créations sonores, débats) qui transforment concrètement le regard sur la ville et sur l’histoire.

À Charleroi, cette dimension est particulièrement visible dans les Journées du Matrimoine, portées par le collectif Charliequeen, avec la participation de l’ASBL I See You et soutenues par la Ville. L’objectif n’est pas seulement de « rendre hommage » à des femmes oubliées, mais aussi d’interroger la place des femmes dans l’espace public et la manière de penser une ville plus inclusive.

L’inauguration d’une statue de Kimpa Vita à Couillet marque une avancée importante pour un Matrimoine décolonial en Belgique. Elle inscrit dans l’espace public une figure féminine africaine de résistance, longtemps absente des récits officiels, et contribue à repenser l’histoire urbaine de manière féministe et décoloniale.

À Mons, on voit aussi comment le Matrimoine peut devenir un dispositif de transmission interculturelle. La journée « Matrimoine ici et ailleurs » en 2024, organisée avec plusieurs partenaires dont le Centre Régional d’Intégration de Mons-Borinage-Wapi (CRI), CNCD-11.11.11 et PAC Mons-Borinage, proposait des ateliers sur les stéréotypes hérités de la colonisation, l’engagement associatif au féminin, le Matrimoine culturel de femmes migrantes subsahariennes, ainsi qu’une conférence autour de figures de résistance caribéennes (Anacaona, Solitude). La programmation reliait explicitement héritages locaux et mémoires diasporiques.

À Bruxelles, les Matrimony Days offrent aussi des exemples intéressants pour penser l’articulation entre Matrimoine, féminisme et décolonialité. Leur ligne générale met en avant l’héritage des femmes dans la ville (architectural, social, artistique, politique) et insiste sur les questions d’accès des femmes et des minorités aux ressources liées au Matrimoine, à travers des visites guidées et ateliers. Cette orientation se traduit, dans certaines activités, par des visites féministes et décoloniales : par exemple, une balade sur les liens entre Art nouveau belge et colonisation du Congo, qui interroge à la fois l’invisibilisation de la violence coloniale et la place des femmes belges et congolaises dans ce mouvement artistique ; ou encore des balades décoloniales centrées sur les mémoires migratoires et les récits belgo-marocains.

Ces expériences à Charleroi, Mons et Bruxelles montrent que le Matrimoine peut devenir un véritable soin collectif : une pratique qui répare les effacements, transforme les récits légitimes et redonne à chacun·e une place dans l’histoire. Lorsqu’il s’appuie sur les réalités du terrain, le Matrimoine ne consiste pas seulement à rappeler des noms oubliés. Il permet de faire émerger des mémoires effacées, de questionner les silences de l’histoire et de transmettre autrement. Le soin collectif prend alors une dimension concrète : faire circuler des savoirs, des récits et des expériences, c’est redonner de la valeur à des vies trop souvent tenues à l’écart. Dans cette perspective, transmettre devient déjà une forme de résistance.

Marianela Gallegos Cantincus


[1] Abya Yala est un terme d’origine guna/kuna (Panama et Colombie) utilisé par de nombreux mouvements et organisations autochtones pour désigner le continent aujourd’hui appelé « Amérique ». Il signifie notamment « terre en pleine maturité / terre de vie » et marque un choix politique décolonial : nommer le territoire depuis les peuples qui l’habitent, plutôt que depuis la nomination européenne liée à Amerigo Vespucci.

[2] La colonialité du genre désigne l’idée que la colonisation n’a pas seulement imposé une domination politique, économique et raciale : elle a aussi imposé une manière de classer les personnes selon le genre, en articulant cette hiérarchie à la race, à la sexualité et au travail. Pour María Lugones philosophe féministe décoloniale argentine (2008), cela permet de comprendre que les inégalités de genre actuelles ne relèvent pas uniquement du patriarcat, mais aussi d’un héritage colonial qui continue d’organiser les corps, les rôles sociaux, les savoirs et les mémoires.

[3] Une perspective décoloniale est une manière d’analyser le monde qui part de l’idée que la fin du colonialisme (comme domination politique formelle) n’a pas mis fin aux logiques de domination coloniale. Elle cherche à rendre visibles les effets durables de la colonialité dans les savoirs, les institutions, les rapports sociaux, ainsi que dans les normes de genre et de race, et à valoriser des savoirs situés, subalternisés ou niés par l’universalisme occidental. Elle s’inscrit dans un champ critique développé à partir des années 1990, notamment avec les travaux du sociologue péruvien Aníbal Quijano, puis approfondi par le courant latino-américain modernité/colonialité/décolonialité.

[4] María Lugones montre qu’un féminisme peut être qualifié d’hégémonique lorsqu’il homogénéise la catégorie « femmes » et en universalise une définition construite à partir de positions blanches, occidentales et bourgeoises. Ce cadrage produit des formes d’invisibilisation des femmes racisées et colonisées, en occultant l’imbrication entre genre, race et colonialité.

[5] PAC. Analyse #31 (2024) : « Journées du Matrimoine. Retour sur un projet pour une ville plus égalitaire ».

[6] La modernité coloniale est l’idée que la modernité occidentale s’est construite avec et à travers la colonisation.

[7] La colonialité du pouvoir (A. Quijano, 2000) désigne la survie des hiérarchies coloniales après la colonisation formelle : elles continuent d’organiser l’économie, l’État et les savoirs via la racialisation. Elle s’appuie sur l’eurocentrisme, c’est-à-dire l’idée que l’Europe serait la référence “universelle”, reléguant les autres expériences et connaissances à la marge.

[8] Cuerpos-territorios (corps-territoire) : notion développée par des féministes communautaires d’Abya Yala pour dire que le corps et le territoire sont liés. Elle souligne que les violences faites aux terres, aux communautés et aux corps, en particulier ceux des femmes autochtones et racisées sont connectées, et que leur défense fait partie d’une même lutte.

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